
Titre : « Populisme et néolibéralisme. Il est urgent de tout repenser ».
Auteur(s) : David Cayla.
Année de publication : 2020.
JEL Classification Code / Thème : P. Political Economy and Comparative Economic Systems
I. Résumé de l’ouvrage
Dans son ouvrage Populisme et néolibéralisme, publié en français (De Boeck Supérieur) et en anglais (Routledge), le maître de conférence à l’Université d’Angers David Cayla combine les analyses économiques et politiques afin de relier les phénomènes électoraux aux politiques économiques progressivement mises en place depuis plusieurs décennies. Dans une perspective polanyienne, il décrit la montée en puissance du populisme comme un contre-mouvement que le corps social oppose aux politiques néolibérales visant à réguler la société par les mécanismes marchands. Par un riche travail d’histoire de la pensée, l’auteur retrace les origines idéologiques de cette doctrine économique, et explique comment son adoption par les décideurs politiques a reconfiguré l’action économique de l’Etat. En plaçant ainsi la puissance publique au service des marchés, les élites ont créé un sentiment d’impuissance et de défiance chez les citoyens, qui se manifeste dans leur vote.
II. Contexte de l’œuvre / Analyse critique
Depuis plusieurs années, les librairies se sont remplies d’ouvrages de science politique essayant d’analyser le Brexit, les élections de Donald Trump et de Jair Bolsonaro, ou la montée du Rassemblement National en France. Dans cet ouvrage, Cayla se fonde sur une partie de cette littérature, tout en apportant un éclairage économique neuf sur la question. Alors qu’il est généralement admis que le populisme naît de la hausse des inégalités et de la stagnation – voire de la paupérisation – des classes moyennes occidentales, Cayla se distingue en ajoutant que ce vote vient aussi d’une pratique néolibérale de gouvernance. Selon lui, celle-ci est à l’origine de profondes transformations sociales et démographiques, et a organisé l’impuissance des élites politiques. Le principal apport de ce livre est ici de réactiver les catégories proposées par Karl Polanyi dans La Grande Transformation, et ainsi de placer la responsabilité des marchés au centre de l’explication du phénomène populiste.
Le livre s’inscrit également dans le champ des analyses économiques sur le néolibéralisme, et des propositions cherchant à le dépasser. Cayla s’insère dans cette littérature en résumant les thèses d’auteurs comme Joseph Stiglitz, Thomas Piketty ou Dani Rodrik, et en pointant les éléments de leur pensée qui, à son sens, constituent des faiblesses. Leurs erreurs de diagnostic concernant le néolibéralisme sont dévoilées, et Cayla dessine alors de nouvelles propositions qui sauraient mieux contrer cette doctrine, en remettant plus frontalement en cause le rôle des marchés dans nos sociétés.
Dans ce travail très complet, l’auteur reste pédagogue et parvient à s’adresser à plusieurs audiences. Les néophytes pourront aisément se familiariser avec l’histoire de la pensée néolibérale, et les plus informés apprécieront ce travail très sourcé, permettant de distinguer des nuances et oppositions entre certaines théories parfois trop vite amalgamées. La seule faiblesse de l’ouvrage que pourrait identifier le lecteur repose potentiellement dans le parti pris idéaliste qu’assume l’auteur, et qui se révèle particulièrement lorsqu’il cherche à analyser les causes de l’hégémonie progressive des politiques néolibérales. Après avoir mobilisé Marx et Polanyi à plusieurs reprises pour souligner les relations de pouvoir et les intérêts de classe qui gouvernent la répartition de la valeur ajoutée, il est étonnant d’observer Cayla s’en tenir à expliquer que les élites aient seulement adopter cette ligne politique au seul motif qu’elles aient été convaincues qu’il n’y avait, selon le mot de Margaret Thatcher, « pas d’autre alternative ».
III. Synthèse des différentes parties de l’ouvrage
Selon Cayla, la causalité entre le néolibéralisme et le populisme est double. Tout d’abord, la transformation progressive de l’Union Européenne en un vaste marché dans lequel biens, services, capitaux et personnes peuvent circuler librement a conduit à une forte polarisation de l’économie européenne. Se basant sur ses précédents travaux et les théories d’Alfred Marshall, l’auteur explique comment le cœur de l’Europe est devenu un cluster drainant les capitaux, les entreprises et les travailleurs plus diplômés, au détriment des périphéries du continent. Le phénomène a mené à un déclin économique de ces dernières, et à l’établissement progressif d’une hiérarchie entre les identités locales, provoquant stigmates et ressentiments. Ainsi, les votes identitaires du Sud et de l’Est de l’Europe sont en partie nourris par le départ des ressources économiques vers le cœur du continent. La spécialisation internationale du travail induite par ce mouvement provoque donc une superposition entre des identités de classe et des identités nationales : le sentiment antigermanique prononcé en Pologne se confond ainsi avec une lutte des classes entre des ouvriers polonais, et des ingénieurs et donneurs d’ordres allemands.
La seconde causalité entre néolibéralisme et populisme constitue la thèse centrale du livre. Dans une deuxième partie, Cayla fait œuvre d’historien des idées, et retrace de manière précise les fondements idéologiques et les nuances internes du néolibéralisme, parfois négligées par la littérature existante. Il peut ainsi expliquer comment la conversion des élites à cette doctrine a inévitablement mené à un affaiblissement du politique. En accordant aux marchés un rôle prédominant dans la régulation de la société, et en confinant l’action de l’Etat à celle d’un garant et sauveur de l’ordre marchand, les responsables politiques se sont privés – et du même coup leurs électeurs – de la capacité d’intervenir concrètement dans l’économie. C’est ainsi cette double incapacité des élites et des citoyens qui est la source principale du vote populiste. Les peuples frustrés de leur peu de pouvoir sur les phénomènes économiques cherchent à reprendre le contrôle sur ceux-ci, et se tournent alors vers ceux qui dénoncent les élites, et promettent être capables de s’imposer aux marchés en redonnant des moyens d’actions aux gouvernants, au détriment de l’Etat de droit s’il le faut. Cette analyse s’appuie sur la théorie selon laquelle une société qui tend à être régulée par le marché produit inévitablement un contre-mouvement de protection. Ce cri de défense peut prendre différentes formes, et le vote populiste est une de ses manifestations contemporaines.
Après avoir expliqué comment le populisme est né du néolibéralisme, et avoir exposé en détails les ressorts de cette doctrine économique, Cayla en vient à proposer des pistes de dépassement du second, qui tueraient ainsi le premier dans l’œuf. Revenant sur le succès de certaines politiques économiques à l’œuvre pendant les trente glorieuses, il propose entre autres de développer les services publics, taxer plus fortement les hauts patrimoines, et redonner aux décideurs politiques un pouvoir effectif sur les marchés, notamment par un retour au contrôle des mouvements de capitaux et de la politique monétaire. Ici, Cayla s’appuie sur les contributions de plusieurs auteurs affirmant être critiques du néolibéralisme. De nombreux économistes de renom sont alors convoqués. En même temps qu’il souligne les forces de leurs théories, Cayla n’hésite pas à mettre en lumière leurs limites. Maintenant qu’il a révélé les fondements implicites du néolibéralisme, il peut démontrer comment les propositions de ces auteurs ne sont finalement pas en contradiction avec cette doctrine, tant elles restent marquées par le dogme de l’efficacité des marchés. Ayant mal identifié leur ennemi, ils peinent à le contrer. Ce livre porte alors l’ambitieux projet de palier les angles-morts de ces économistes. Dans cette dernière partie, nous le suivons ainsi naviguer entre les critiques du néolibéralisme, ne retenant que ce qu’il juge pertinent, et laissant derrière ce qui, après examen, ne s’extrait finalement pas du cadre de pensée néolibéral.
IV. Pour aller plus loin
En 2022, soit deux ans après la parution de cet ouvrage, Cayla revint sur la scène médiatique pour la publication de Déclin et chute du néolibéralisme, un livre qui se propose comme la suite de celui-ci. Ce nouvel ouvrage approfondit l’analyse du néolibéralisme, de ses origines, et des différents versants de cette doctrine. Expliquant comment, selon lui, les politiques économiques et monétaires s’éloignent progressivement du néolibéralisme depuis une quinzaine d’années, Cayla formule plus amplement des propositions concernant ce que pourrait être un monde post-néolibéral.
David Cayla (2022), Déclin et chute du néolibéralisme, essai, éditions De Boeck Supérieur.
