Fiche de lecture : « Why Nations Fail. »

Titre : « Why Nations Fail. The origins of power, prosperity and poverty ».

Auteur(s) : Daron Acemoğlu, économiste turco-américain à l’Université du MIT. James A. Robinson, économiste et politologue britannique à l’Université de Chicago.

Année de publication : 2012 aux États-Unis (traduit en français en 2015 aux éditions Markus Haller).

JEL Classification Code / Thème : O. Economic Development, Innovation, Technological Change, and Growth.

I. Résumé de l’ouvrage

Pourquoi existe-t-il des pays riches et des pays pauvres ? C’est l’énigme qui préoccupe Adam Smith, considéré comme le père de la science économique, dans son célèbre ouvrage Recherche sur la nature et les causes de la richesse des Nations publié en 1776. Bien que l’extrême pauvreté ait chuté à moins de 10% de la population mondiale depuis, que le PIB par habitant ait été multiplié par plus de 15 depuis 1820, et que la révolution industrielle se soit propagée au-delà de l’Occident avec l’émergence de pays en développement tels que la Chine et l’Inde, les mécanismes causaux à l’origine de la croissance économique demeurent largement méconnus des économistes, donnant lieu à de vives controverses sur l’origine de la richesse et de la prospérité. Néanmoins, l’approche institutionnelle adoptée par Daron Acemoglu et James A. Robinson dans ce best-seller international s’avère être incontournable dans les théories de la croissance. Les institutions, qu’ils définissent comme les règles économiques et politiques du jeu qui imposent des contraintes et génèrent diverses incitations, sont fondamentales pour comprendre les écarts de développement entre les pays, même dans une perspective à long terme.

II. Contexte de l’œuvre / Analyse critique

L’ouvrage est publié pendant le Printemps arabe (2010-2012). Du Proche au Moyen-Orient, le peuple arabe investit alors les rues, manifeste, et se révolte contre leurs gouvernements dictatoriaux respectifs, à l’instar des Tunisiens qui s’opposent à Ben Ali, des Égyptiens réunis sur la place Tahrir réclamant le départ de Moubarak, et des Libyens réussissant à renverser Mouammar Kadhafi. Bien que cette révolution soit tragique en raison de son dénouement non démocratique, tel que la guerre civile en Syrie, la répression sanglante au Bahreïn, ou les concessions partielles de la monarchie au Maroc, les manifestants arabes scandaient et aspiraient au retour de la démocratie et au respect des droits de l’homme.

Selon la typologie institutionnelle de Daron Acemoglu et James A. Robinson, le peuple arabe réclamait avant tout des institutions inclusives, favorisant la participation du plus grand nombre au pouvoir politique (institution politique inclusive) et à la répartition des richesses (institution économique inclusive). Les institutions politiques inclusives répondent à deux critères indissociables : le pluralisme politique et une centralisation politique suffisante. En d’autres termes, elles garantissent la participation étendue au pouvoir tout en limitant le pouvoir autoritaire de l’État, à l’inverse des institutions politiques prédatrices et extractives. Ces dernières bénéficient seulement à une élite détenant un pouvoir politique arbitraire et répressif, à l’instar de Bachar Al-Assad en Syrie.

Dans sa théorie institutionnelle de la croissance, Acemoglu met particulièrement l’accent sur les institutions politiques inclusives, considérées comme cruciales pour le développement d’institutions économiques inclusives. Ces dernières se caractérisent par une économie de marché concurrentielle et innovante. D’une part, le succès économique dépend d’une centralisation politique suffisamment forte avec un État garantissant la protection du droit de propriété privée, tandis que la justice veille au bon respect des contrats. Un État centralisé joue également le rôle de fournisseur d’infrastructures publiques, favorisant les échanges sur les marchés, ainsi que de services publics tels que l’éducation, contribuant à une main-d’œuvre qualifiée et productive. D’autre part, le pluralisme politique permet de limiter et de disperser le pouvoir politique au sein de la société, empêchant ainsi l’enrichissement d’une élite aux dépens de l’ensemble de la population grâce à la mise en place d’institutions économiques extractives comme une économie rentière et corrompue dans les pays émergents.

En résumé, les institutions inclusives sont proches du concept de démocratie libérale de marché, seul régime susceptible de favoriser la croissance économique et l’innovation à long terme selon les deux auteurs.

III. Synthèse des différentes parties de l’ouvrage

Tout au long de l’ouvrage, cette typologie institutionnelle, établissement des distinctions entre institutions politiques/économiques et institutions inclusives/extractives pour expliquer la croissance (ou son absence), est étendue à de nombreux continents géographiques et périodes historiques dans une approche de développement comparé, comme la divergence économique entre la Corée du Nord communiste et la Corée du Sud capitaliste pendant la guerre froide, le décollage économique de la Chine après la mort de Mao Zedong avec les réformes menées par Deng Xiaoping dans les années 1980 ou encore la naissance de la révolution industrielle en Angleterre avec la Glorieuse Révolution en 1689.

Par exemple, les chapitres sur la colonisation (chapitre 1 et 9) expliquent la divergence des trajectoires économiques de diverses continents et de pays autrefois colonisés. La colonisation espagnole a favorisé l’émergence d’institutions extractives visant à exploiter les populations indigènes densément peuplées et à s’approprier les richesses déjà produites en Amérique du Sud. En revanche, la colonisation britannique a opté pour des colonies de peuplement en Amérique du Nord, étant donné que le continent était peu peuplé et propice à l’émigration de populations européennes. Ce schéma de colonisation a favorisé la mise en place d’institutions inclusives importées du continent européen, lesquelles ont à leur tour généré de la croissance économique. La dépendance au sentier institutionnel fait que les institutions, inclusives et extractives, se pérennisent dans le temps et explique pourquoi le Canada et les Etats-Unis sont toujours significativement plus riches que les économies encore émergentes en Amérique latine.

IV. Pour aller plus loin