La fin de l’ère Merkel : quel bilan pour la chancelière allemande ?

4 Présidents américains, 4 Présidents français, 5 Premiers Ministres britanniques, sacrée 14 fois « femme la plus puissante du monde » par Forbes et une popularité à en faire frémir ses homologues du monde entier… Angela Merkel était la seule chef d’État qui semblait traverser les décennies et les gouvernements sans prendre une ride politique : en 2019, 77% des habitants des 17 principaux pays occidentaux affirment que la chancelière a su redresser l’économie allemande et raviver la fierté nationale. Plus spectaculaire encore : malgré des conflits diplomatiques assumés à l’image de l’accueil des migrants Afghan, la popularité de la Maman des Allemands, Mutti, ne faiblit que transitoirement et récupère, au lendemain de la crise de la Covid-19 sont incroyable score de 75% de confiance internationale, témoignant ainsi de sa robustesse politique. Inébranlable, inoxydable se plaisent même à dire ses sympathisants, nombreux n’avaient envisagé le jour où la chancelière tirerait enfin sa révérence. Pourtant, il y a un peu plus d’un an, à l’aube de son seizième anniversaire politique, la chancelière aux mains de fer tourne une page, si ce n’est un chapitre, de l’histoire allemande. 

Revenons en arrière, en 1990, Angela Merkel alors membre du parti de l’Union chrétienne-démocrate (UCD), vient d’être est Ministre des femmes et de la jeunesse par Helmut Kohl et devient à seulement 36 ans la plus jeune ministre de l’histoire allemande. En 1999, la célèbre affaire des « caisses noires » vient ébranler la popularité d’Helmut Kohl : son parti aurait été en financé par des pots-de-vin et des dossiers frauduleux à l’instar de vente d’armes à l’Arabie saoudite. Ainsi, en 2000, Angela Merkel s’impose et reprend la tête du parti. Cinq ans plus tard, la voilà chancelière d’Allemagne et, à l’époque, peu pouvaient prédire qu’elle venait de signer pour plus d’une décennie de règne. S’il est difficile à le croire aujourd’hui face à des résultats économiques dignes des meilleurs élèves européens, en 2005, l’Allemagne était souvent qualifié d’« homme malade de l’Europe ». En effet, avec une croissance constamment inférieure à celle des 15 autres pays de l’Union européenne entre 1995 et 2005 et un chômage avoisinant les 11,7% avant l’arrivée de la chancelière, l’Allemagne est loin, très loin, de la glorieuse image qu’on lui porte aujourd’hui. Si Jean-Claude Juncker se plaisait à rappeler que seule Angela Merkel savait « regarder les choses derrière les choses », force est de constater que lorsque la jeune femme devient chancelière, les cartes sont redistribuées.

Easynomics revient sur le parcours économique de cette femme à la longévité politique déboussolante.

Une stratégie de croissance gagnante : une pleine confiance dans le savoir-faire national

Redresser le chômage structurel de la nation : tous les moyens sont bons

Angela Merkel restera dans les mémoires comme celle ayant permis à l’Allemagne de passer de plus de 11% de chômage en 2005 à 3,8% en 2020, soit une situation de plein emploi. A titre comparatif, la France, elle, n’a jamais réussi à passer sous la barre des 7% durant cette période. En effet, avant 2005, le marché du travail allemand est confronté à trois obstacles. Tout d’abord, le marché allemand manquait cruellement de flexibilité, les employeurs peinaient à renouveler leur force travail grâce aux licenciements et préféraient ainsi employer peu, ce qui brida le dynamisme de d’offre et de demande. A cela s’ajoutent des salaires relativement élevés, bien au-dessus des gains de productivité générés et se répercutant sur des prix désavantageux à l’échange. Enfin, à un marché peu flexible, un État omniprésent : les prestations de transferts étaient jugées trop importantes et majoritairement financées par des prélèvements disproportionnés. Sommes toutes, les pensées néolibérales de la chancelière s’apparentent à un fort coup dans la fourmilière et donnent un nouveau souffle à un marché épuisé, si ce n’est oppressé, par les réglementations. 

PIB par habitant, en parité de pouvoir d’achat de 2015

Notons cependant que le mérite revient également à son prédécesseur, Schröder et son plan de remaniement « Agenda 2010 ». Ce dernier développa les très célèbres loi Hartz, fortement controversées car créant des « emplois pauvres ». En effet, ces réformes du marché du travail, profondément inspirées par les mesures développées chez Volkswagen, favorisaient le retour au travail, bien que ce dernier soit flexible et souvent peu payé. L’appellation « Allemagne à deux vitesses » émerge alors pour segmenter un pays transformant les chômeurs en travailleurs pauvres et une Allemagne aisée ayant réussi à s’intégrer aux mutations socio-économiques de l’Europe du XXIème siècle. Les mesures préconisaient entre autre une massive diminution des indemnisations chômage passant de 32 à 12 mois et à un assouplissement du régime de protection contre le licenciement. De même, les taxations chutent : l’impôt sur le revenu descend à 25%, celui sur les sociétés passe de 53% à 42%. De même, les travailleurs pauvres allemands ont également diminué sous le mandat de Merkel, ils représentent 8% des travailleurs, soit un peu moins qu’en France. Plus encore, l’Allemagne est un pays vieillissant manquant cruellement de main d’œuvre. Ainsi, afin de répondre aux besoins des Mitteland, Angela Merkel se prononcera en faveur de l’accueil de plus d’un million de migrants afghans en 2015. Selon Laurence Nayman, « être à l’écoute du patronat, c’est le succès d’Angela Merkel ». L’économiste du CEPII rappelle ainsi que l’accueil des migrants était une demande des entreprises allemandes. En effet, la chancelière ne cache pas sa profonde croyance dans le savoir-faire allemand et obéit volontiers aux diverses demandes des entreprises nationales, quitte à se mettre de nombreux pays à dos, comme nous le verrons prochainement. Quoi qu’il en soit, en seize ans, l’Allemagne gagne près de 32% de croissance, soit 21 points de plus que la France et 8 points de moins que les États-Unis. La stratégie de croissance de Merkel repose ainsi dans un soutien absolu aux industries allemandes fortement exportatrices que cela soit pour les grandes entreprises ou les très célèbres PME familiales que l’on nomme « Mitteland », deux fois plus présentes qu’en France. 

Comparaison : Taux d’emploi vs. PIB/Habitants : Allemagne, France, USA, Espagne et Italie

Le secteur automobile allemand : élève prodigieux ou retard dissimulé ?

Tout au long de ses mandats, Angela Merkel soutiendra massivement ce secteur comme elle le rappellera fièrement lors du l’IAA de 2021. Ainsi, les gouvernements dirigés par Merkel auront dépensé plusieurs milliards d’euros pour cette seule industrie. Pour cause, le secteur représente à lui seul un vivier d’emplois de plus de 857 000 travailleurs en 2016 pour une production annuelle dépassant les six millions. La production allemande représente plus de 31% de la production automobile européenne, notamment grâce à ses géants à l’instar de Volkswagen, Mercedes-Benz, Daimler ou encore le Groupe BMW. Le secteur est extrêmement tourné vers l’extérieur avec près de 75% des voitures fabriquées en Allemagne dédiée à l’export. Cette puissance s’explique notamment grâce au leadership allemand en matière d’innovations : plus de 45 milliards d’euros sont dépensés chaque année en R&D dans le secteur automobile. Si le secteur est donc aussi dynamique qu’exponentiel, le mandat de la chancelière vient être ébranlé en 2015 par le scandale Volkswagen. En effet, lors du dieselgate poussant le géant de l’automobile Volkswagen à reconnaître l’implantation d’un logiciel permettant de faire passer 11 millions de véhicules comme moins polluants sans l’être pour autant, la chancelière avait été vivement critiquée pour son inaction. Cette dernière soutiendra que tardivement les actions collectives en justice, dites class actions afin de forcer Volkswagen à compenser les propriétaires de voitures diesel. Merkel annoncera qu’« il est complètement clair que l’industrie automobile doit être tenue responsable de ce qu’elle a fait », une responsabilité qui coûtera plus de 25 milliards de dollars en amendes et compensations au géant. Nombreux hauts dirigeants lancent ainsi la pierre aux gouvernements peu aidants à la transition énergétique. A titre symbolique, seuls 2,4% des 25.000 voitures des automobiles gouvernementales sont électriques. Selon Herbert Diess, directeur de Volkswagen, Angela Merkel n’a pas été assez décisive sur l’électrification des véhicules allemands et l’aide à la transition électrique. Ce dernier déclarera « si vous gardez le diesel bon marché (…) personne n’achètera une voiture électrique, c’est impossible ». Le directeur du Center Automotive Research, Ferdinand Dudenhöffer s’accorde M. Diess, annonçant « l’avantage fiscal sur le carburant diesel, par exemple, est extrêmement décourageant et incompréhensible ». Si les incitations à la transition écologique commencent à se multiplier, le retard reste manifeste car structurel. Pourtant, les géants allemands semblent déterminés à repenser leur catalogue de vente afin de s’accorder certes à l’urgence climatique, mais également et surtout aux demandes de plus en plus vertes des occidentaux. Ainsi, Audi, qui représente près de 8 % de part du marché allemand, prévoit que d’ici 2025, un tiers de ses ventes seront des voitures électriques ou hybrides. 

Un retard considérable en investissements structurels

« Par excès de prudence, (…) Angela Merkel a manqué de vision de long terme, et donc a insuffisamment préparé l’Allemagne aux défis des prochaines années » – Henrik Uterwedde.

Les infrastructures ont néanmoins été fortement négligées : en 2020, un pont sur dix menace de s’effondrer. De plus, les routes allemandes mal organisées et vieillissantes aggravent le trafic routier qui, par ricochet, a augmenté l’émission de gaz à effet de serre en 6 ans de près de 7%. On estime un investissement minimum de 33 milliards d’euros par an pour rattraper le temps perdu et renforcer les infrastructures du transport et plus de 50 milliards en matière d’éducation. Ce retard considérable s’explique en grande partie par un refus catégorique de la chancelière d’outrepasser les règles budgétaires qu’elle a imposé à l’Allemagne mais également au reste de l’Europe. Régulièrement, Angela Merkel se confronte à la BDI, soit la Fédération de l’industrie allemande, ainsi quà la DGB, la confédération allemande des syndicats, demandant à ce qu’elle ré-organise ses priorités politiques. Ainsi, en novembre 2018, la chancelière refuse les appels lancés par les lobby industriels d’une hausse des investissements publics au nom d’une gestion rigoureuse du budget fédéral, ce que les Allemands appellent le « schwarze null », autrement dit pour les moins polyglottes d’entre nous, « la politique zéro noire », soit zéro endettement. Cette politique, en vigueur depuis 2014, s’inscrit dans la lignée de la politique de limitation à 0,35% du PIB du déficit structurel. Si l’Allemagne a récemment accepté de s’endetter afin d’investir massivement dans son retard structurel, John Plassard soutient que même si « l’abandon du dogme budgétaire est un bon début, les efforts du futur gouvernement devront être plus importants » (1).

Taux d’investissement productif et taux d’utilisation des capacités de production en Allemagne depuis 1995

Incroyable mais vrai : une Allemagne à « l’administration papier » ? Achim Berg – Président de Bitkom

Autre victime du refus de libéralisation de la politique budgétaire : le numérique. En effet, l’Allemagne n’a su dynamiser à sa modernisation numérique : selon la Commission européenne, en 2017, seuls 36,4 % des foyers en zone rurale disposaient d’un réseau internet d’un débit égal ou supérieur à 30 Mbits par seconde. A titre de comparaison, ils sont plus de 75% en France. Ainsi, l’Allemagne se place au 34e rang mondial en termes de numérisation et avant-dernière en Europe. Incroyable, mais vrai, le bon élève européen minore en numérique.

Pour répondre à ce retard cumulatif, Merkel multipliera cependant les plans d’actions afin d’accélérer la transition numérique : en septembre 2020, elle annonce qu’un tiers des 25 milliards d’euros que l’Allemagne recevra de l’Union européenne dans le cadre du plan de relance post-Covid sera dédié à cette transition. Pourtant, cette mesure demeure dérisoire face aux avancées européennes : Achim Berg, Président de Bitkom, l’association allemande pour les technologies de l’information, déplore les grands investissements de ses voisins européens à l’instar du « digital first » danois ou du Plan Calcul français. L’Allemagne a récemment investi dans des plans d’aides aux start-up telles que N26 ou TradeRepublic afin de les aider à devenir des licornes, à savoir à détenir une valorisation de plus d’un milliard d’euros. De même, le ministre fédéral de l’Économie, Peter Altmeier, pilote le tout nouveau programme « Industrie 4.0 », ​qui souhaite accélérer la numérisation de la production dans les entreprises.

Angela Merkel ou « Klima-Kanzlerin » : l’Allemagne est-elle aussi exemplaire qu’elle le prétend en matière d’écologie ?

Nouvellement arrivée au pouvoir, Angela Merkel est surnommée dès 2005 « Klima-Kanzlerin », soit la chancelière du climat. Pour cause, cette dernière ne cesse de rappeler l’urgence écologique qui pèse sur le monde et se dresse comme porte-parole d’une Europe verte qui se veut ambitieuse. Pourtant, en début de décennie, l’Allemagne apparaît comme l’un des mauvais élèves de l’Europe écologique : le pays est l’un des plus pollueurs de la région avec un mix électrique majoritairement composé d’énergies fossiles, le charbon en tête et une population émettant en moyenne 7,5 tonnes de CO2 par an et par personne, soit 3 tonnes de plus qu’un Français.

Angela Merkel annonce ainsi un objectif de neutralité carbone pour 2045, notamment en se débarrassant de l’intégralité de ses centrales à charbon d’ici 2038. Pour se faire, la chancelière lance une campagne massive d’implantation d’éoliennes : en moins d’une décennie, plus de 14 000 éoliennes sont implantées, permettant au pays d’accélérer le pas vers la production d’énergie renouvelable. Notons cependant une segmentation flagrante de la répartition de ces éoliennes, principalement présentes au Nord du pays. Ainsi, lors de son mandat, le part des énergies renouvelables en Allemagne passe de 11% à plus de 52%. Dans cet état d’esprit, en 2021, le pays annonce la mise en place d’une taxe carbone augmentant le prix du gasoil de 8 centimes, les bénéfices tirés de cette taxe seront réutilisés pour favoriser la transition énergétique.

Pourtant, si la volonté d’une Allemagne plus verte semble être au rendez-vous, les défis du pays sont nombreux et structurels. Ainsi, de 2005 à 2019, les émissions de gaz à effet de serre par habitant chutent de 19 points de pourcentage. Pourtant, sur la même période les deux grandes puissances talonnant l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, elles, réduisent respectivement de 25% et 40% leurs émissions. De plus, l’Allemagne dépend massivement des énergies pilotables, soit des énergies permettant de palier aux aléas naturels des énergies renouvelables telles que le biomasse, l’hydraulique mais également et surtout du nucléaire, bien plus présent dans le pays que les deux autres. Pourtant, à la suite de la catastrophe de Fukushima en 2011, Angela Merkel annonce vouloir « progressivement renoncer à l’énergie nucléaire d’ici 2022 » et, ainsi, dépendre massivement du charbon, lui-aussi énergie pilotable. De plus, l’acheminement des énergies renouvelables du Nord vers le Sud représente des coûts colossaux que l’Allemagne peine à financer et même à organiser. L’Allemagne reste donc doublement dépendante : d’une part des énergies pilotables tel que le charbon qui, si l’on en suit les promesses de Merkel, devraient disparaître d’ici 2038 mais également de ses fournisseurs étrangers d’énergies. Ainsi, afin de mener à bien sa transition écologique, l’Allemagne pourrait dépenser près de 200 milliards d’euros par an, soit deux fois plus que la France. (2)

Décomposition de l’énergie disponible brute, comparaison Allemagne/France en 2019

Angela Merkel et les relations internationales : « un pays trop grand pour l’Europe et trop petit pour le monde » ? – Henry Kessinger

Angela Merkel ne s’en cachera pas lors de ses 16 années au pouvoir : rigoureuse, intransigeante, incorruptible, la chancelière allemande ne fait pas l’unanimité auprès de ses homologues internationaux.

Merkel et l’Europe ou, plutôt, l’Europe de Merkel

« Vive l’amitié franco-allemande ! », annonçait en français la chancelière allemande aux côtés de celui qui sera le premier d’une longue ligné de présidents du couple pilier européen sous ses mandats, Jacques Chirac. Si le couple franco-allemand prend ses racines par l’alliance du général de Gaulle et Konrad Adenauer, Merkel, elle, a, tout au long de ses mandats, tenu à maintenir le lien privilégié entre les grandes puissances européennes, et ce, pour le meilleur et pour le pire. En effet, si le célèbre baisemain de Jacques Chirac lors du premier voyage à l’étranger de Merkel à Paris, en novembre 2005, restera dans l’Histoire, force est de constater que les relations entre les deux pays n’ont guère toujours été aussi affectueuses. En 2007 naît le couple Mercozy, diminutif de la solidarité entre Merkel et Nicolas Sarkozy, qui fera face à la tristement célèbre crise des subprimes qui mettra le couple à l’épreuve des tempêtes financières et fera dire à la chancelière le 29 septembre 2008 : « quand l’Allemagne et la France s’entendent, cela agace tout le monde. Mais quand elles ne s’entendent pas, cela panique tout le monde ». Et pour cause, avec plus de 80% des pays tombés en récession profonde dès les premiers mois de la crise d’après Daniel Cohen et un commerce mondial qui chute de plus de 20 points de pourcentages, le couple franco-allemand doit réagir. Pour se faire, comme tout couple à la romance qui se veut éternelle, la priorité est au compromis : si Merkel accepte difficilement le plan européen de sauvetage des banques proposé par Sarkozy, le Président français, lui s’accorde à signer en 2011 le fameux pacte budgétaire européen, surnommé « traité Mercozy », imposant aux États membres un endettement limité. Pourtant, lourdement endettée et porteuse de risques systémiques colossaux, la Grèce peine à respecter ses engagements : Merkel est intransigeante et s’oppose drastiquement à tout effacement de la dette grecque jusqu’à sous-entendre le retrait de la Grèce de l’eurozone si cette dernière ne revoit pas ses finances. C’est l’avant dernier membre du couple franco-allemand sous Merkel, François Hollande, qui réussira à convaincre la chancelière d’un plan d’aide à la Grèce.

Ainsi, fortement diabolisées par les pays du Sud lors de la crise de 2008, les prises de position unilatérales d’Angela Merkel renforcent la scission Nord-Sud en Europe ainsi que le désamour de nombreux pays pour cette région toujours plus hétérogène. Cependant, la chancelière ne changera guère ses habitudes pour autant : l’accueil massif des migrants d’Afghan et le pacte migratoire UE-Turquie sont des orages qui s’abattent sur la cohésion européenne. En effet, les pays du groupe Visegrad, à savoir la Hongrie, la Pologne, la République tchèque ainsi que la Slovaquie n’ont pas caché leur mécontentement envers l’accueil de 900 000 migrants en 2015 par l’Allemagne. L’histoire se souviendra des nombreux débats incendiaires entre les pays européens quant à l’accueil des migrants fuyant les talibans, du célèbre conflit entre éthique et responsabilité économique. A cette période, alors que la Commission européenne optera pour un mécanisme de relocalisation afin de répartir équitablement leur acceuil, Merkel, elle, annoncera qu’il est « évident que l’Allemagne doit aider et accueillir ceux qui cherchent un refuge chez eux ». Contrairement aux migrants des Balkans en 1990, les Afghans ont été relativement bien accueillis notamment grâce à une aide considérable de la société civile. Ainsi, on recense entre 2015 et 2016 près de 50 000 organisations leur venant en aide. De même, sa décision, en mars 2016, de designer un traité avec la Turquie d’Erdogan lui permettant de s’assurer qu’Ankara limite les arrivées de migrants par le sol turc ainsi que leur renvoi si certaines conditions n’ont pas été respectées. En échange, l’Europe s’engage à une aide de plus de six milliards d’euros et une libéralisation de visas Turcs ce qui arrange grandement Erdogan souhaitant instrumentaliser les 4 millions d’allemands turcs.

L’Allemagne et les puissances sino-américaines : un désamour assumé

L’Allemagne d’Angela Merkel entretient également des relations complexes avec les deux super puissances mondiales.

Si depuis le début de son premier mandat la chancelière allemande ne cache pas son profond soutien à Washington, les relations se complexifient lors de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump qui se refusera tout son mandat durant de se rendre à Berlin. En effet, ce dernier exprime clairement son mécontentement dans l’armement allemand qui ne représente que 2% des dépenses de l’État et considère ainsi que le pays joui des bénéfices de l’OTAN sans pour autant – sans mauvais jeu de mot -, augmenter ses investissements. Trump dénonce ainsi une utilisation, si ce n’est une véritable « manipulation » du parapluie militaire américain, allant jusqu’à menacer de retirer un quart des soldats américains présents sur les bases de Ramstein et Grafenwohr. Angela Merkel a cependant essayé d’apaiser les relations, notamment en défendant l’OTAN devant les députés du Bundestag lorsque l’organisation avait été qualifiée de « mort cérébrale » par Emmanuel Macron ou encore en se rendant à Washington en juillet 2021 afin de rendre visite à Joe Biden nouvellement élu qui, lui, acceptera fièrement de serrer la main à la chancelière, ce qu’on ne peut pas dire de Donald Trump en 2017. 

De même, les relations avec la Chine de Xi Jinpin ne sont pas de tout repos. Si la Chine est le premier partenaire de l’Allemagne depuis 2016, la chancelière allemande n’a de cesse de blâmer la dictature chinoise. En cause, les répressions chinoises contre les manifestants à Hong Kong ainsi que le traitement des ouighours. Angela Merkel ne s’en cache guère, sa priorité est à la réduction de la dépendance économique avec la Chine et favoriser les relations avec les démocraties asiatiques telles que l’Inde, l’Indonésie ou encore l’Australie.

Les investissements de Merkel sur les deux autres grandes puissances des BRICS : l’Afrique et la Russie

Selon l’économiste Thomas Koumou, « il y a un avant et un après Angela Merkel » dans les relations entre l’Allemagne et l’Afrique. En effet, la chancelière est à l’initiative du projet compact with Africa regroupant 11 pays du continent afin d’approfondir et d’accélérer les relations entre l’Europe et l’Afrique. Merkel annonce lors du Sommet du G20 à ce sujet sa volonté d’un « type de partenariat sur un pied d’égalité, visant à être durable et à profiter à tous de manière égale », et ce en promouvant l’investissement privé en Afrique. En l’espace de 5 ans, le flux d’IDE a augmenté de 36%, profitant surtout à l’Égypte, l’Éthiopie, le Ghana et le Maroc. Rappelons également que l’Allemagne est le troisième contributeur en matière d’aide au développement en Afrique subsaharienne avec 1,8 milliards d’euros en 2016. 

Si Angela Merkel a toujours assumé une certaine forme de méfiance face à l’ancien membre du KGB présent en RDA, Vladimir Poutine, la chancelière a longtemps entretenu une relation intense avec l’ancienne URSS. En effet, il est indispensable de comprendre que l’Allemagne importe 40% de son gaz de Russie et 30% de pétrole. Pour accélérer les relations, le projet de gazoduc Nord Stream 1 a été établi, suivi de la construction du second gazoduc en 2015 alors même que Poutine avait annexé la Crimée un an plus tôt. Merkel s’est donc vu reprocher une lâcheté diplomatique en tournant l’œil des violences russes afin de profiter des avantages économiques que le pays procure à l’Allemagne. De même, à la suite de la guerre en Ukraine, Merkel maintient sa prise de position passée annonçant clairement « je ne vais pas m’excuser sur Poutine », cette dernière maintenant qu’il lui avait été indispensable de trouver un « modus vivendi avec la Russie afin de ne pas se retrouver en état de guerre (…) il faut co-exister avec nos différences ». Propos fortement médiatisés et critiqués au lendemain d’une guerre qui fait, à ce jour, plusieurs dizaines de milliers de morts, tous camps confondus.

Des défis sociaux non négligeables

Afin de conclure cette analyse du parcours politico-économique de la chancelière allemande, il nous est indispensable de s’attarder brièvement sur deux aspects sociaux indispensables à la compréhension des défis à venir allemands. Tout d’abord, l’Allemagne est confrontée à une démographie vieillissante pesant fortement sur l’économie du pays. Avec une moyenne de 1,59 enfant par femme en 2019, la disproportion entre personnes en âge de travailler et retraités s’accroît. A titre illustratif, malgré un écart de plus de 17 millions de personnes entre la France et l’Allemagne, les deux pays devraient égaliser leurs populations d’ici 2050. Plus encore, d’ici 2060, les personnes âgées de plus de 60 ans devraient représenter plus de 40% de la population totale. L’Allemagne est donc confrontée à une nécessité de redéfinir son système de sécurité sociale ainsi que ses incitations à la natalité. Le deuxième défis social majeur allemand réside dans des inégalités persistantes : selon Eurostat, 15% de la population allemande dispose de moins de 60% du revenu médian. De même, de 1998 à 2010, le pouvoir d’achat de chaque salarié a baissé de 1 % en Allemagne, tandis qu’il a progressé de 18 % en France. Enfin, la part des emplois de court-terme reste colossale : on estime à plus de 42% les CDD contre seuls 15% de CDI.

Conclusion

Ainsi, le départ d’Angela Merkel marquera un tournant dans l’Histoire tant allemande qu’européenne. Si la chancelière est parvenue à imposer sa doctrine en Europe, conditionnant les stratégies politico-économiques de 28 pays et à assoir l’économie allemande comme modèle de référence, force est de constater que le bilan de ses mandats est mitigé. A court-terme, l’allemande relève des défis qui forcent l’admiration de ses homologues : en moins de deux décennies, l’Allemagne connaît le plein-emploi et des excédents commerciaux à en faire jalouser nombreux. Pourtant, à long-terme, le pays est menacé de perdre son titre de première puissance européenne : inégalités foisonnantes, démographie alarmante, transitions énergétique et numérique embryonnaires ou encore relations internationales instables voire douteuses à l’aune de la guerre Russie-Ukraine, les défis débordent pour Olaf Scholz. Dès lors, si Angela Merkel laisse derrière elle une Allemagne à la réputation plus solide que son économie à venir, force est de constater que l’affection du peuple de l’ancienne RFA, elle, est difficilement discutable : lors du départ de Mutti, plus de 83% des Allemands se disaient tristes et déjà nostalgiques de quitter leur maman politique. Acclamée lors de son discours d’adieu au pouvoir le 2 décembre 2021, le peuple allemand semble, ce soir-là, s’accorder avec les paroles de Jacques Chirac, une quinzaine d’années plus tôt : « Angela, je voudrai sincèrement vous dire du fond du cœur toute mon estime, toute ma reconnaissance et toute mon affection ».

Audrey Barbieri

Références :

(1)      Sabine LeBayon (2013), L’Allemagne, la croissance plie mais ne rompt pas, Sciences Po, <https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/documents/prev/prev0413/fp8.pdf>

(2)      Céline Antonin (2021), Une élection allemande placée sous le signe de la transition écologique, OFCE, <https://www.ofce.sciences-po.fr/blog/une-election-allemande-placee-sous-le-signe-de-la-transition-ecologique/>

(3)      Paola Monperrus-Veroni (2008), L’Allemagne fait de la résistance, OFCE, <https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/13-107.pdf>

(4)      Jérôme Creel, François Geerolf, Sandrine Levasseur, Xavier Ragot et Francesco Saraceno (2022), L’Europe, de réelles avancées mais des choix à assumer, OFCE, Sciences Po, <https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2022/OFCEpbrief101.pdf>

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