Comment analyser l’arrivée du libertarien Javier Milei à la tête de l’Argentine ?

Le 19 novembre 2023, l’outsider libertarien Javier Milei est finalement parvenu à remporter l’élection présidentielle argentine avec 55,7% des voix face au candidat péroniste et précédent ministre de l’Économie Sergio Massa. Pour l’Argentine, cette victoire est plus qu’une révolte, c’est une véritable révolution. Javier Milei n’est en effet pas un homme politique comme les autres et se revendique foncièrement comme antisystème. Economiste et partisan affirmé d’une idéologie libertarienne, il s’inscrit dans une « bataille culturelle » (1) et propose plusieurs réformes radicales notamment sur le plan économique. Le recentrage de l’Etat sur ses missions régaliennes et surtout la stratégie de la « dollarisation » sont au cœur de son projet politique.

Alors que la situation économique argentine demeure l’une des plus alarmantes de tous les pays émergents (taux d’inflation > 100% (2), taux de pauvreté > 40%, absence d’accès aux marchés de capitaux, dépendance au FMI) et s’est même dégradée de nouveau face à l’évolution du contexte macroéconomique international (COVID-19, guerre en Ukraine), cette stratégie du choc aurait-elle donc des chances de réussite ? Qui est Javier Milei et comment analyser son élection dans le contexte économique argentin ?

Dépendance agricole, pauvreté effrayante, inflation galopante : des maux sans fin ni véritable remède

L’arrivée au pouvoir de Milei est avant tout le symptôme d’un rejet des partis politiques traditionnels argentins et notamment du « kirchnérisme », au pouvoir de 2003 à 2015, et depuis 2019 avec Alberto Fernandez. Depuis le début du XXIème siècle, l’Argentine n’est jamais parvenue à retrouver sa prospérité perdue des années 90, s’enlisant dans les crises (3) et dans des dilemmes de politiques économiques qui donneraient des maux de tête même au plus savant des macroéconomistes. Le pays est en effet confronté à plusieurs problématiques d’ampleur : une forte dépendance aux cours des matières premières agricoles et aux conditions climatiques, la soutenabilité de sa dette (74,4% de son PIB), son niveau d’inflation (121,7%), son taux de pauvreté (40%), auxquels s’ajoutent désormais la récession (-2,5%) et des réserves de change en très nette baisse en 2023. La grande majorité de ces problématiques n’est pas nouvelle et persiste malgré l’alternance et le passage au pouvoir du libéral Mauricio Macri (2015-2019).

Arrivé au pouvoir en 2015 pour remplacer les Kirchner, Macri entreprend alors des politiques d’ouverture et de rigueur budgétaire, visant notamment à rétablir la position de l’Argentine sur les marchés internationaux de capitaux. Il met ainsi un terme au contrôle des changes, instauré en 2011 par Cristina Fernandez, et développe des politiques structurelles avec un assouplissement du marché du travail. Si l’Argentine parvient légèrement à redresser la barre sur le début de son mandat avec l’amélioration de sa notation souveraine (de SD en 2014 à B+ en 2018 pour S&P), Macri n’endigue pas la perte de valeur du peso argentin ni l’inflation galopante. Les aléas climatiques défavorables de 2018 et le revirement de la politique monétaire américaine l’année suivante finiront par lui être fatal alors que la situation sociale était dramatique. D’après la FAO, 5 millions d’Argentins souffrent d’insécurité alimentaire sur la période 2016-2018.

En 2019, c’est donc Alberto Fernandez qui a renoué avec le kirchnérisme qui parvient à être élu et met en place plusieurs mesures d’urgence pour endiguer la pauvreté : hausse des impôts sur les plus fortunés, plan de lutte contre la faim avec la distribution de bons alimentaires, gel des tarifs des services publics… En dépit de relatifs succès comme le retour de la croissance (10,4% en 2021) ou la baisse du chômage (7% en 2022), Fernandez fait également les frais de l’évolution du contexte macroéconomique international et se brouille avec le kirchnérisme, en désaccord avec les mesures économiques imposées par le FMI. L’Argentine semble donc vouée à l’impasse, au gré des options de politiques économiques.

Le choix de Javier Milei : celui d’une stratégie de l’électrochoc et d’un tournant libertarien

C’est dans ce contexte historique et économique que s’inscrit l’élection de Javier Milei, celui où les Argentins ont quelque part l’impression d’avoir tout essayé, lui qui n’hésite pas à qualifier l’ex-gouvernement de Fernandez de « gouvernement de criminels » (1). Véritable icône des libertariens, Milei est d’ores-et-déjà célèbre pour son « Afuera » consacrant une suppression express de la plupart des ministères du gouvernement argentin. En accord avec sa philosophie libertarienne, il entend en effet recentrer le gouvernement sur ses missions régaliennes et nettement réduire la dépense publique, notamment sur le plan social. Si l’élection de Milei est souvent identifiée à celles de Bolsonaro ou Trump, il est important de comprendre que ce n’est pas seulement un populiste, mais aussi un idéologue. Fervent partisan de Murray Rothbard (5), économiste anarcho-capitaliste, Milei a une véritable connaissance et adhésion à la théorie économique libérale. Sur les causes de l’inflation, il n’hésite ainsi pas à citer Milton Friedman dans le texte pour affirmer que « l’inflation est, toujours et partout, un phénomène monétaire » (6).

La pierre angulaire de ce projet est la dollarisation de l’Argentine et la suppression du peso argentin. Depuis la fin du currency board mis en place en 1991, le peso argentin n’a cessé de se dévaluer, ne valant aujourd’hui plus que 0,0028 dollars. La dollarisation de l’économie serait ainsi un moyen d’en finir avec l’hyperinflation, d’autant plus dans la grille de lecture monétariste de Milei selon laquelle l’inflation est avant tout un phénomène monétaire et le peso l’incarnation des errements politiques argentins. Cette option suscite d’autant plus l’adhésion des Argentins que ceux-ci ont une forte adhésion au dollar, omniprésent dans leur économie. D’après Ariel Wilkis co-auteur de l’ouvrage Le Dollar, histoire d’une monnaie argentine 1930-2019 : « un vrai argentin surveille le dollar tous les matins ». D’autres pays d’Amérique Latine ont pris des options comparables comme l’Equateur, le Salvador ou encore le Panama, avec tout de même des réussites en matière de lutte contre l’hyperinflation. Cette stratégie n’est pourtant pas sans contraintes ni risques.

Est-il vraiment « super simple » (1) de « dollariser » l’Argentine ? Vers un premier renoncement ?

La première problématique posée par la dollarisation est celle de l’affiliation à la politique monétaire américaine. En effet, la fin du peso argentin marque aussi celle d’une politique monétaire autonome pour l’Argentine et la nécessité de s’adapter face aux évolutions du dollar. La politique budgétaire est également sous contrainte (7) puisque la banque centrale n’a plus la capacité de financer le déficit public qui doit être réglé en dollar. Cette problématique en amène une autre : d’où peuvent venir les dollars en Argentine ? (8) Alors que les réserves de change se réduisent, la dollarisation imposerait à l’Argentine d’être soit en excédent, soit d’emprunter des dollars aux créanciers internationaux. Contrairement à d’autres pays comme le Liban, l’Argentine ne bénéficie pas non plus d’importantes remittances de la part de ses expatriés. En d’autres termes, si la dollarisation peut être effectivement bénéfique sur le plan de l’inflation, ne risque-t-elle pas de rendre les Argentins encore plus dépendants à la contrainte extérieure ? Si elle était prise, la décision de suppression de la monnaie aurait en tout cas des conséquences de long terme.

Ces derniers jours, plusieurs retours ont indiqué que Milei pourrait revenir sur sa politique de « dollarisation » (9) face à la difficulté politique et au contexte économique. Il est certain qu’il semble difficile d’envisager la suppression complète de la banque centrale Argentine même si officiellement Milei continue de la préconiser. Cet exemple de la dollarisation montre tout l’enjeu du mandat de Javier Milei. Entre l’économiste de télévision et la réalité politique, entre la petite phrase sur Twitter et les applications économiques concrètes, quelle sera la vérité de son action ? Il est aujourd’hui trop tôt pour le dire, mais il est certain que l’Argentine s’engage dans une expérience politique grandeur nature hors normes que le monde entier suivra. En étant optimiste, il n’est pas impossible que le libertarisme permette au moins de réduire l’hyperinflation, quelques acquis en matière de consolidation budgétaire voire un nouvel accès aux marchés internationaux de capitaux. En l’étant moins, le modèle de Milei pourrait avoir de terribles conséquences sociales et demeurer loin des résultats espérés. A défaut de Messi ou Maradona, on a déjà vu d’autres « miracles argentins ».

Nathan Granier

Références :

(1)       El País (2023), Javier Milei, presidential candidate « It’s super easy to dollarize Argentina’s economy », Interview, available at : <https://english.elpais.com/international/2023-07-25/javier-milei-presidential-candidate-its-super-easy-to-dollarize-argentinas-economy.html>

(2)       IMF Country Data (2023), Argentina, available at: < https://www.imf.org/en/Countries/ARG#countrydata>

(3)       Nathan Granier (2020), « Argentine : une crise historique à venir ? », Alumneye, available at : <https://www.alumneye.fr/argentine-une-crise-historique-a-venir/>

(4)       IMF (2022), Argentina: Staff Report for 2022 Article IV Consultation and request for an Extended Arrangement under the Extended Fund-Facility-Press Release; Staff Report; and Staff Supplements, available at : <https://www.imf.org/en/Publications/CR/Issues/2022/03/25/Argentina-Staff-Report-for-2022-Article-IV-Consultation-and-request-for-an-Extended-515742>

(5)      Mediapart (2023), « Argentine : l’économiste Murray Rothbard, maître à penser du candidat libertarien Javier Milei », Romaric Godin, available at : < https://www.mediapart.fr/journal/international/171123/argentine-l-economiste-murray-rothbard-maitre-penser-du-candidat-libertarien-javier-milei>

(6)       Milton Friedman (1970), « The Counter-Revolution in Monetary Theory », Institute of Economic Affairs, IEA Occasional Paper, no. 33.

(7)       Le Monde (2023), « Les avantages de la dollarisation intégrale sont très largement surestimés par Javier Milei », Tribune, Jean-François Ponsot, available at : <https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/11/22/argentine-les-avantages-de-la-dollarisation-integrale-sont-tres-largement-surestimes-par-javier-milei_6201682_3232.html>

(8)       The Guardian (2023), « Does Javier Milei’s dollarization plan for Argentina make any economic sense? », Larry Eliott, available at : <https://www.theguardian.com/world/2023/nov/20/javier-milei-dollar-plan-argentina-economy>

(9)       Financial Times (2023), « Argentina’s Javier Milei backs away from dollarisation as central bank pick rejects role », Michael Stott, available at : <https://www.ft.com/content/f574a3af-fec2-41ed-b093-40bc9b20bdd2>

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