
Cheffe économiste de la DG Trésor depuis 2024, Dorothée Rouzet dirige les équipes chargées des analyses économiques qui éclairent les décisions du ministre de l’Économie et du gouvernement. Ancienne économiste à l’OCDE, passée par le cabinet de Bruno Le Maire puis par le secteur privé, elle revient dans cet entretien sur les défis auxquels fait face la politique économique française : ralentissement de la croissance, maîtrise des finances publiques, vieillissement démographique, intelligence artificielle, transition écologique et souveraineté économique.
Au fil de cet échange, une idée revient constamment : dans un contexte de ressources limitées, gouverner consiste d’abord à hiérarchiser les priorités et à évaluer en permanence l’efficacité des politiques publiques.
Madame Rouzet, vous êtes cheffe économiste de la Direction générale du Trésor. Concrètement, en quoi consiste ce rôle au quotidien ?
La Direction générale du Trésor est une administration du ministère de l’Économie et des Finances, qui a pour rôle à la fois de réaliser les prévisions macroéconomiques et de finances publiques, mais aussi plus largement de conseiller et ensuite de conduire l’action du Gouvernement dans un vaste champ de domaines de politique économique. Différentes parties du Trésor travaillent sur les politiques sociales, de logement, industrielles, ainsi que les enjeux européens, multilatéraux et bilatéraux, notamment dans le commerce international, la régulation du secteur financier, etc. Près de la moitié des effectifs, d’ailleurs, ne sont pas à Paris mais à l’étranger, où le réseau du Trésor est présent dans une centaine de pays.
Sur ce spectre assez large de politiques économiques, mon rôle, en tant que cheffe économiste, est double. Le premier est de diriger les travaux d’analyse économique qui sont destinés aux ministres, et donc directement à l’action publique. L’autre partie de mon métier consiste davantage à être un pont avec l’extérieur, dans les deux sens, c’est-à-dire à la fois diffuser les analyses qui sont faites au Trésor auprès d’un public plus large et, en même temps, nourrir ces analyses d’échanges avec les chercheurs académiques, les entreprises, les think tanks…
On dit généralement que la DG Trésor est la direction « au service du ministre » de l’Économie et des Finances, par rapport à la Direction du Budget notamment. Qu’en pensez-vous ?
C’est une administration du ministère de l’Économie et des Finances. Donc, notre donneur d’ordre et notre principal « client » est le ministre de l’Économie et des Finances. Concrètement, cela veut dire que, quand le ministre souhaite des analyses sur des mesures qui sont envisagées, sur des questions de politique économique, le Trésor est à sa disposition pour les conduire. Nous faisons aussi beaucoup de travaux à notre propre initiative, sur des sujets qui nous semblent importants de porter à l’attention du ministre. Notre premier métier est ainsi de conseiller le Gouvernement afin de mettre en œuvre ses orientations de politique économique. Ensuite, l’action du Trésor est plus large, au sens par exemple où nous rendons aussi publics une partie de nos travaux ; et nous jouons un rôle dans les négociations européennes et internationales, mais là encore pour mettre en œuvre les orientations du Gouvernement.
Vous avez mentionné la présence internationale de la DG Trésor. Comment les tensions et les crises internationales ont-elles modifié le rôle du réseau international de la DG Trésor ? Parmi ses quatre missions principales – l’analyse économique, la promotion des positions françaises, l’attractivité de la France et le soutien aux entreprises françaises – certaines sont-elles devenues plus importantes ?
Le contexte international particulièrement mouvant renforce le rôle du réseau, d’abord pour la bonne compréhension des positions des pays partenaires , et comme relais des positions françaises auprès des autorités de ces pays. Nous avons besoin de bien nous comprendre, notamment avec les pays avec lesquels nous partageons des valeurs et des intérêts. Pour les entreprises, le réseau joue un rôle essentiel pour appuyer les entreprises françaises dans leur stratégie d’internationalisation et, inversement, pour être un point de contact pour les entreprises étrangères qui veulent soit échanger avec la France, soit investir en France. Plus le contexte est brumeux et incertain, plus elles ont besoin de ce relais et partenaire de confiance.
Votre parcours vous a menée de la recherche académique à l’OCDE, au secteur privé, au cabinet ministériel et au Trésor. Comment est-ce que ces expériences ont formé votre manière de penser l’économie ?
J’’ai fait l’expérience du métier d’économiste de diverses manières : plutôt académique pendant mon doctorat, avant de me tourner vers les politiques publiques et un passage par le secteur financier. Dans une institution comme l’OCDE, on a une vision très large en termes de géographie, et le principe de l’apprentissage par les pairs est très fort. C’est-à-dire que l’on regarde les bonnes pratiques dans un pays, et si elles peuvent s’appliquer à un autre, en tenant compte du fait que les contextes sont différents. L’ADN, c’est vraiment de se dire que beaucoup de pays font face aux mêmes problèmes, et que des solutions ont pu être testées, réussir ou échouer ailleurs. Forcément, la pendant de cette focale large est qu’on rentre un peu moins dans la fabrique de la politique publique au quotidien. En passant du côté du ministère, je me suis rapprochée de la pratique de la décision publique, ce qui signifie aussi une attention accrue aux contraintes institutionnelles, d’économie politique et opérationnelles, qui doivent i être prises en compte pour faire des recommandations opérationnelles.
L’approche d’économiste en banque est aussi différente et complémentaire. On y voit de près les attentes et réactions de marché : qui finance la France, qui finance les entreprises, quels sont leurs points d’attention ?. Donc, je pense que l’ensemble de ces expériences me donne une palette assez complémentaire des enjeux des politiques économique pour les différents acteurs et de la manière dont l’écosystème de la décision publique s’articule, entre nos partenaires internationaux, les acteurs privés, qui sont essentiels pour l’économie au quotidien et son financement, et les décideurs publics, avec les contraintes auxquelles chacun fait face.
La DG Trésor est réputée pour sa qualité académique à l’image d’autres institutions françaises comme la Banque de France. Depuis votre arrivée en tant que cheffe économiste, avez-vous souhaité apporter des modifications sur des dimensions techniques (modélisation, prévision, évaluation…) ou s’agit-il plutôt d’améliorations quotidiennes faites par les équipes de la DG Trésor ?
Il y a les deux. Le Trésor mène une démarche continue d’amélioration de nos outils de prévision. Ces dernières années, nous avons connu une succession de crises et un environnement macroéconomique très volatil, ce qui a été un défi pour nos outils de prévision. Notamment en matière de finances publiques, en 2023-2024 le déficit s’est avéré nettement supérieur à nos prévisions, pour des raisons qui s’expliquent majoritairement par des évolutions macroéconomiques qui n’étaient pas anticipables, mais cela nous a conduits, encore plus que d’habitude, à réinterroger nos outils, en interne et lors d’échanges avec des parlementaires et des experts extérieurs. Tous les ans quand on compare notre prévision à l’exécution, il y a des choses qui marchent bien, et des choses qui marchent moins bien. Quand cela marche moins bien, on regarde si on aurait pu faire mieux avec les informations dont on disposait. Il y a de nouvelles données, permettant par exemple l’exploitation de données infra-annuelles dans certains domaines de dépense publique où nous ne le faisions pas il y a quelques années.
Ensuite, il y a des sujets qui prennent davantage d’importance et sur lesquels nous avons besoin d’être mieux outillés. Là, il s’agit davantage de faire le choix d’investir dans de nouveaux modèles. Ces dernières années, cela a été particulièrement le cas pour la transition énergétique et ses implications macroéconomiques. Cela a conduit, d’abord, dans notre modèle macroéconomique Mésange, à développer un module qui permet, quand on simule des réformes ou des investissements, non seulement de voir les effets sur la croissance, l’emploi et les grandeurs macroéconomiques, mais aussi les effets sur les émissions de gaz à effet de serre. Par ailleurs, nous avons investi dans un modèle vraiment dédié à la modélisation macroéconomique de la transition, que nous développons conjointement avec l’OFCE et l’ADEME, afin de modéliser beaucoup plus finement notamment les secteur de l’énergie, du logement et des transports, qui sont clés pour la décarbonation. Cela permet de mieux appréhender les impacts de mesures prises pour favoriser la rénovation énergétique ou pour encourager les véhicules électriques, avec cette dimension sectorielle fine qui était moins développée dans nos autres modèles.
Et l’intelligence artificielle ? L’IA transforme-t-elle déjà le fonctionnement de la DG Trésor ?
Comme dans beaucoup d’organisations, l’usage de l’intelligence artificielle s’est beaucoup répandu. Environ 70 % des agents du Trésor disent utiliser l’IA régulièrement dans leur travail, pour des usages allant des plus simples – code, traduction, résumé – à des usages plus avancés. Cela peut être, par exemple, de répliquer une étude qui a été faite sur un autre pays, lorsque nous voulons savoir si les résultats seraient les mêmes pour la France. Cela fait gagner beaucoup de temps si les données et le code sont en accès libre, et on peut ainsi concentrer le travail des agents sur ce qui est vraiment de la plus forte valeur ajoutée.
Avec le développement d’une multiplicité d’usages de l’IA, il y a des enjeux importants : bien savoir quels outils on peut utiliser, et pour quels usages, notamment parce qu’on travaille pour le Gouvernement. La sécurité des données et l’usage d’outils d’IA souverains, dès qu’on touche à des données sensibles, sont extrêmement importants. Puis, comme pour toutes les organisations publiques ou privées, les utilisateurs sont sensibilisés à l’importance de vérifier les sources et les résultats : ce que vous écrivez avec l’IA, c’est quand même vous qui en êtes responsable. Il ne s’agit donc pas seulement de diffuser l’usage de l’IA, mais aussi les bonnes pratiques.
Croissance et contexte conjoncturel de la France.
Quand vous regardez le débat sur l’économie française aujourd’hui, quel est le problème – selon vous – qui est le moins bien compris par le grand public ?
Je ne sais pas si c’est le moins bien compris, mais le problème le plus épineux pour le ministère aujourd’hui est la réduction impérative du déficit et de la dette. Le public a conscience qu’il y a un problème et qu’il faut faire des efforts. Mais je pense que l’on évoque trop peu, dans le débat public, ce que finance la dépense publique et quels sont les choix structurants qui sont devant nous pour redresser les finances publiques. Le ministère a mis en ligne, depuis quelque temps déjà, un graphique intitulé « Que financent 1 000 € d’ impôts ? », très pédagogique et qui surprend parfois. On n’a pas forcément conscience, par exemple, que la dépense de l’État ne représente que 30 % de la dépense publique, que la dépense publique est composée pour moitié de dépenses sociales. Dès qu’on parler de redressement des finances publiques, cela demande forcément des choix structurants, jamais complètement indolores. En même temps, il y a un vrai effort à faire sur la manière dont on peut faire autant avec moins, ou mieux avec autant. Ce débat sera très présent pour les prochaines années.
La croissance française est aujourd’hui présentée comme faible. Est-ce d’abord un ralentissement passager, lié aux chocs récents (e.g. post-Covid, Russie, Iran), ou le symptôme d’un problème plus profond, par exemple de productivité ?
Les deux. Depuis 2020, nous avons connu une succession de crises, à une rapidité sans précédent : la pandémie, le choc de la guerre en Ukraine, le protectionnisme américain, le conflit en Iran. L’économie française doit s’adapter à ce monde de crise quasi permanente et a plutôt bien résisté et rebondi, si l’on se compare à nos voisins. La structure de notre consommation d’énergie et la diversité de l’économie sont des atouts ; inversement, la perte de productivité pendant la crise Covid a été plus marquée qu’ailleurs et n’a été qu’en partie rattrapée.
Par ailleurs, il y a bien un ralentissement structurel, la tendance de la productivité étant à la baisse depuis plusieurs décennies. Il y a plusieurs facteurs : le ralentissement de l’innovation, le fait d’avoir raté la vague numérique des années 2000 comparativement aux États-Unis, le vieillissement de la population, qui peut peser sur la productivité et encore plus sur l’emploi. Pour l’avenir, le vieillissement de la population va se poursuivre, mais l’intelligence artificielle peut redonner un élan à la productivité, même s’il y a beaucoup de débats académiques, sur l’ampleur et la vitesse de cet effet. Quant à la transition écologique, son effet à court terme, selon nos estimations, est plutôt négatif sur la croissance, mais très modéré et bien inférieur au coût de l’inaction.
La France doit réduire son déficit tout en finançant la transition écologique, la défense, l’innovation et en se préparant au vieillissement de la population. Comment penser cet arbitrage sans le réduire à l’opposition classique entre austérité et relance ?
Le premier angle, c’est de choisir nos priorités en termes de dépense publique. Pour financer la défense, la transition écologique, les investissements dans la course technologique, il faut faire moins ailleurs. Et faire moins ne veut pas forcément dire faire moins bien. Nous sommes un pays avec un record de dépense publique, et les Français ne sont pas très satisfaits des services publics. Il y a donc de l’efficacité à aller chercher. C’est la démarche des « revues de dépenses » : elles consistent à prendre régulièrement un pan de la dépense publique, un objectif de politique publique – cela peut aller de la politique du logement à la santé, l’emploi des jeunes ou l’investissement local – et à regarder tous les outils budgétaires, non budgétaires et fiscaux qui concourent à cet objectif: sont-ils efficaces ? Atteignent-ils leur objectif ? L’atteignent-ils au moindre coût ? Le but est de gagner en efficacité .
C’est d’autant plus important que, quand on met en place de nouvelles mesures ou de nouvelles lois, il faut conduire des études d’impact. En revanche, il n’y a d’obligation de réexaminer le stock. Parfois, il y a un empilement de politiques passées, qui étaient peut-être de bonnes idées au moment où elles ont été mises en place, mais qui ont quelques années, voire quelques décennies ; il faut les réinterroger et se demander si c’est encore la meilleure manière de faire, en articulation avec tout ce qui existe par ailleurs. Ce processus permet ensuite de faire de la place pour les nouvelles priorités.
Le deuxième angle est de bien calibrer la place de la dépense publique ou du financement public dans le financement de ces nouvelles priorités. C’est particulièrement important pour la transition écologique, pour laquelle le Trésor publie chaque année une stratégie pluriannuelle des financements de la transition écologique. Ce document quantifie les besoins d’investissements à horizon 2030, et examine ce que doit financer l’État ou la puissance publique. Dans l’économie, tous investissements confondus, 80 % des investissements sont privés. Pour déclencher ou accélérer des investissements verts, nous avons différents outils : le signal-prix, la réglementation et le soutien public (qui lui-même peut prendre la forme de prêts, de garanties ou de subventions, avec des implications différentes pour le coût budgétaire).
Selon le problème auquel on fait face, le bon instrument n’est pas forcément le même. Si un investissement de décarbonation n’est pas rentable, on peut le rendre rentable par davantage de signal-prix, mais cela peut poser des questions d’acceptabilité. Si les acteurs n’ont pas la capacité de financer l’investissement, même s’il est rentable – parce que ce sont des entreprises très exposées à la concurrence internationale ou des ménages qui n’ont pas beaucoup de revenus ou de patrimoine – se pose la question une aide publique sera probablement nécessaire. Si le problème est un manque d’information, il faut agir sur l’information. In fine, l’objectif est que chaque euro d’argent public ait l’impact maximum en termes de réduction d’émissions et ne finance pas des investissements qui auraient eu lieu sans lui.
Vous avez mentionné le processus de revues des dépenses. Quel est le rôle de la DG Trésor dans ce processus, et surtout à quel niveau se situe l’analyse ?
Le processus de revue des dépenses n’est pas conduit par la DG Trésor, mais surtout par les inspections : à Bercy, l’Inspection générale des finances, dans les ministères sociaux, l’Inspection générale des affaires sociales, etc., qui conduisent ces revues de manière indépendante. Nous sommes auditionnés et nous transmettons les informations utiles, mais c’est leur rôle de regarder de manière approfondie l’efficacité et la pertinence des dépenses publiques champ par champ, afin de proposer ensuite des mesures très concrètes qui peuvent être transcrites dans les textes budgétaires de l’automne. La Cour des comptes fait également des exercices de même nature.
Donc quand vous conseillez le ministre, à quel moment considérez-vous qu’une dépense soit justifiée ou, au contraire, qu’elle est à revoir ? Vous avez expliqué qu’il faut faire mieux avec moins, mais comment jugez-vous qu’une dépense soit bonne ?
Il y a plusieurs critères. D’abord, il faut être au clair sur l’objectif de la politique poursuivie : parfois il y a plusieurs objectifs, qui peuvent entrer en conflit.
Ensuite, est-ce qu’il y a des évaluations ? Des évaluations peuvent être faites par des chercheurs, par les corps d’inspection, ou parfois, le Trésor fait lui-même des travaux de ce type. Elles apportent des éléments pour savoir si une dépense a atteint son objectif et si elle l’a fait au moindre coût. Cela implique de regarder ce qu’on appelle « les effets d’aubaine » : c’est par exemple le cas où l’État finance ou cofinance un investissement qui, en fait, était rentable et que l’acteur économique aurait réalisé aussi sans financement public. On peut alors dire que l’objectif a été atteint puisque l’investissement a été réalisé, mais pas au moindre coût puisque le soutien public aurait pu être moindre. Il faut ensuite regarder s’il y a des effets pervers ou des effets qui n’étaient pas anticipés, par exemple des comportements de contournement ou de découragement : on atteint un objectif, mais ,on incite moins au travail ou on incite certains à localiser l’activité hors de France, etc. Enfin, il peut aussi y avoir matière à rationaliser des empilements de dispositifs, quand historiquement on a mis. en place plusieurs dispositifs pour atteindre le même objectif et il est possible de simplifier.
Parfois, on peut conclure clairement qu’une dépense ou une mesure fiscale « marche » ou « ne marche pas ». Mais le plus souvent, il y a du pour et du contre, et on peut réfléchir à changer les paramètres, à ajuster. A la fin, cela relève aussi de la décision politique de dire : si j’ai atteint un objectif mais pas l’autre, est-ce que je juge que cela vaut le coup ou est-ce que je vais faire autrement ? Parfois,
Productivité et enjeux du vieillissement.
En lien avec les enjeux discutés, la France peut-elle préserver son modèle social sans augmenter durablement sa productivité ?
Je pense que la variable principale n’est pas tant la productivité que l’emploi. Notre principal écart avec les pays qui nous ressemblent est d’abord un moindre taux d’. Le taux d’emploi, c’est le nombre de personnes qui travaillent rapporté à la population en âge de travailler. Le financement du modèle social, repose d’abord sur les cotisations sur le travail, qui dépendent du niveau de salaire, mais surtout du nombre de personnes qui travaillent. C’est là que nous avons le plus de marge pour aller chercher plus de croissance et donc plus de ressources pour le modèle social.
Y a-t-il des pays qui peuvent nous servir de modèle ?
On se tourne toujours assez naturellement vers l’Allemagne, qui a un taux d’emploi supérieur d’environ 10 points, notamment chez les jeunes et chez les seniors. L’écart est beaucoup moins net chez les femmes. Avec les pays les plus performants, comme les Pays-Bas, l’écart est encore plus important. Cela s’explique en partie, pour les seniors, par des âges de départ à la retraite plus élevés dans ces deux pays. Mais il y a aussi des améliorations à chercher sur le maintien dans l’emploi des personnes de plus de 50 ans, via les conditions de travail, la formation, l’adaptation des postes de travail, afin de leur permettre de rester en emploi jusqu’à l’âge de la retraite. Du côté des jeunes, l’insertion professionnelle a nettement progressé en France avec le développement de l’apprentissage, mais il reste des marges de progression, sur l’orientation comme sur l’accompagnement des jeunes décrocheurs. C’est important à la fois pour obtenir plus d’emploi à court terme et sur le long terme, de meilleures trajectoires de carrière : lorsqu’on s’insère mieux sur le marché du travail à la sortie des études, cela influe sur toute la carrière.
En quête de cette insertion professionnelle des jeunes, peut-on dire que le rôle de l’apprentissage est mieux valorisé aujourd’hui qu’auparavant ?
Il y a depuis quelques années une vraie appropriation de l’apprentissage, notamment par les entreprises. L’apprentissage s’est développé avec un soutien public important, depuis la réforme de 2018 puis avec les aides à l’embauche du plan de relance post-Covid, qui ont évolué depuis mais restent assez généreuses et ont permis d’impulser la dynamique auprès des employeurs et également des jeunes.
Pour les jeunes, c’est un moyen d’avoir, en même temps que leurs études, une période de formation directement en entreprise qui les rend facilement employables à la sortie, parce qu’ils ont déjà l’expérience professionnelle pratique en plus du corpus théorique. Pour les employeurs, cela permet de tester un jeune dans l’emploi et donc de pouvoir proposer une embauche à la sortie en CDI, là où, sinon, ils auraient plutôt privilégié les CDD, ouvrant vers des parcours de carrière plus lents et fragmentés. L’apprentissage a aussi l’avantage, pour certains jeunes, d’aider à financer leurs études, puisqu’ils perçoivent une rémunération. Cela a pu permettre étendu l’accès à certaines études à des jeunes qui auraient eu plus de difficultés financières pour les suivre.
Avoir un soutien public important pour lancer la dynamique était donc important. Aujourd’hui, compte tenu des contraintes de finances publiques, il faut doser le bon niveau de générosité. Certaines aides ont été réduites récemment, notamment pour les jeunes en études supérieures et pour les grandes entreprises, où l’apprentissage fait le moins de différence sur la perspective d’emploi : ce sont des jeunes qui sont déjà très employables et des entreprises qui ont davantage les moyens d’embaucher sans être autant soutenues. Une fois la dynamique de l’apprentissage bien installée, il est donc justifié aujourd’hui d’être plus parcimonieux sur l’usage de l’argent public sans craindre d’infléchir cette dynamique.
Le vieillissement démographique soulève des enjeux majeurs, notamment en matière de retraites, comme le soulignent les rapports du Conseil d’orientation des retraites (COR). Dans ce contexte, faut-il chercher à travailler plus, à travailler mieux ou à travailler autrement ?
Quand on dit « travailler plus », cela va être nécessaire pour répondre au vieillissement et créer davantage de richesse, mais il faut l’entendre au niveau collectif. Le problème d’emploi de la France, ce ne sont pas les 35 heures : c’est le nombre de personnes qui travaillent. En moyenne, un salarié à temps complet en France et en Allemagne travaille à peu près le même nombre d’heures. En revanche, la France compte moins de gens qui travaillent, notamment aux deux extrémités de la carrière.
Pour les travailleurs dits seniors, plutôt en fin de carrière, il y a évidemment des situations très contrastées. Ceux qui ont des métiers sédentaires et intellectuels sont dans une situation très différente de ceux qui ont des métiers physiques pénibles. Cette hétérogénéité est importante, à la fois pour décider des paramètres de départ à la retraite, mais aussi dans la gestion de carrière.
Les pays les plus performants en termes d’emploi des seniors sont aussi ceux qui y pensent en amont, qui anticipent l’évolution des carrières d’une personne qui fait un métier physique pénible quand cette personne a 45 ans, et qui s’assurent que l’on réfléchit à la reconversion pour être en mesure de poursuivre son activité jusqu’à l’âge de la retraite. On ne peut pas attendre qu’un salarié soit incapable de continuer son métier pour le former à d’autres postes. Repenser les carrières en plusieurs phases, c’est ainsi permettre à la personne qui a eu un métier physique d’aller ensuite encadrer et former les autres, ou de s’orienter vers un métier plus adapté aux fins de carrière. Mais cela demande des formations adaptées à des personnes qui ont déjà de l’expérience, notamment pouvoir valider les acquis de l’expérience, suivre des formations assez courtes et très immédiatement applicables.
La gestion des fins de carrière est aussi la responsabilité des entreprises : prévention de la pénibilité, adaptation des postes de travail. La négociation collective, au niveau des branches des entreprises, est indispensable pour se saisir de ces sujets.
A cela s’ajoutent les bouleversements de l’intelligence artificielle. Il va falloir d’autant plus repenser la formation tout au long de la vie et l’évolution des métiers tout au long de la vie, pour éviter que les compétences deviennent obsolètes avant d’arriver en fin de carrière.
Changements technologiques, IA et transition environnementale
L’IA est souvent présentée comme une technologie « d’avenir » qui permettra d’augmenter la productivité et soutenir la croissance, et donc qui mérite une attention urgente de l’État. Dans un contexte de contraintes budgétaires, quel doit être le rôle de l’État dans l’IA : financer la recherche, former les travailleurs, soutenir les entreprises, réguler les marchés, protéger les citoyens ?
La difficulté, c’est qu’il faut tout faire à la fois. Sur l’IA, il y a deux volets aussi importants l’un que l’autre pour la productivité : la production et l’adoption.
La production, c’est : qui produit les modèles d’IA, qui reçoit les bénéfices de l’innovation et du développement de l’IA ? Évidemment, aujourd’hui, les grands modèles sont américains et en partie chinois. La France a néanmoins un très bel acteur avec Mistral. Il est important de rester dans la course pour des raisons à la fois économiques et de souveraineté, car nous ne pouvons pas nous permettre de laisser aux autres régions du monde toute la valeur ajoutée qui vient de la production de modèles d’IA. Cela a été le cas pour la révolution numérique des années 2000, et cela a coûté à l’Europe en termes de productivité pendant deux décennies. Aujourd’hui, il est difficile de savoir à quel niveau de la chaîne de valeur la valeur ajoutée va être captée à l’avenir : entre producteurs et consommateurs, entre les grands modèles de langage et les modèles et applications plus spécialisés, répondant à des cas d’usage spécifiques aux entreprises et aux industries – sur lesquels l’Europe est mieux à même de se positionner parce que les ressources nécessaires sont moins importantes. Il est important d’être présent pour ne pas rater les bénéfices de cette vague technologique, et aussi en termes de souveraineté, parce que la présence d’acteurs européens nous permet de ne pas être complètement dépendants de l’étranger. La décision américaine récente de couper temporairement l’accès à des modèles les plus avancés aux non-américains montre que les risques ne sont pas de la science-fiction.
Quelle est donc la politique à mener ? Il y a deux principes : le soutien à l’innovation, à la fois dans la recherche fondamentale, où nous sommes plutôt bons en France, et le financement de la recherche privée, qui est plutôt notre point de faiblesse. Il y a en France des start-ups très innovantes et un bon écosystème tech, soutenu activement depuis dix ans. En revanche, nous avons du mal à assurer la phase de scale-up, où ces start-up grossissent et passent à l’échelle, notamment parce qu’elles ne trouvent pas les financements suffisants sur un marché européen encore largement fragmenté, avec des acteurs de capital-risque beaucoup plus petits qu’aux États-Unis. Ensuite, pour développer les modèles d’IA, il faut des débouchés, de la demande et des données d’entraînement. Il y a un cercle vertueux à impulser, à la fois avec l’IA du secteur public lui-même et avec les entreprises qui commencent à être plus préoccupées par les enjeux de souveraineté. Plus cette demande se porte sur les acteurs européens, comme Mistral par exemple, plus cela permet à ces modèles d’avoir le retour d’expérience qui les améliore, d’obtenir des flux de financement et de se développer. Le rôle de la commande publique et de la demande est donc important.
Quant à l’adoption, c’est en grande partie là que résident les gains de productivité futurs, parce que cela concerne l’ensemble du tissu économique et pas seulement le secteur de la tech. Pour préserver la compétitivité et pour accroître les gains de productivité, l’IA doit se diffuser assez rapidement. Cela relève d’abord de décisions managériales et de l’organisation de l’entreprise, car les transformations liées à l’IA impliquent des réorganisations, des investissements en formation, etc. Ce n’est donc pas si facile pour les entreprises de s’en saisir. Le rôle de l’État est d’abord un rôle d’accompagnement, en termes de formation pour les dirigeants de PME et leurs salariés, de valorisation des cas d’usage. C’est ce que propose le plan « Osez l’IA ».
Il faut aussi accompagner les salariés dont les emplois peuvent être menacés par l’adoption de l’IA. Mais il serait trompeur de se dire : « Cela peut être un risque pour l’emploi, freinons. » Dans ce cas, nous perdrions en compétitivité par rapport aux entreprises étrangères qui adopteraient l’IA plus vite, et, finalement, cela serait probablement encore plus négatif pour l’emploi.
Le vrai enjeu de l’IA, que vous adressez au sein de la DG Trésor, est-il la disparition de certains emplois, ou plutôt la capacité des entreprises à réorganiser le travail autour de ces outils ?
La littérature académique avance très vite sur les impacts de l’IA sur l’emploi, mais ses conclusions restent très mitigées . Si l’on regarde les vagues technologiques précédentes, il y a plutôt de quoi se rassurer : des emplois ont été remplacés par des technologies comme la machine à vapeur, l’électricité ou Internet, mais encore davantage d’emplois ont été créés parce que nous avons gagné en productivité, sommes devenus plus riches et avons vu émerger de nouveaux besoins, qui ont créé de nouveaux emplois.
La différence de l’IA poourrait être double : cela va très vite, et cela touche des emplois plus qualifiés que ceux qui ont été touchés par la robotisation ou les ruptures technologiquesprécédentes. Mais il n’y a pas forcément de raison de penser que l’impact total va être si différent. Ce qui est certain, c’est que la massification de l’IA va induire beaucoup de mouvements, même au sein d’une entreprise. Les études qui existent au niveau des entreprises, des secteurs ou au niveau agrégé montrent que les effets, globalement, à ce jour, semblent se compenser. Certains emplois sont détruits par l’IA ; pour d’autres, l’IA fait une partie des tâches, souvent les plus rébarbatives, mais cela permet au salarié d’être plus productif dans tout ce qu’il fait d’autre. L’effet de demande joue aussi : une entreprise qui gagne en productivité et en compétitivité va gagner des parts de marché et donc pouvoir grossir et embaucher.
De manière générale, aujourd’hui, on ne voit pas de tendance claire de l’impact de l’IA sur l’emploi, même lorsque l’on regarde spécifiquement les peu qualifiés, les plus qualifiés, les jeunes ou les seniors. Cela peut être parce que nous sommes encore à un stade assez précoce de l’adoption et que cela va s’accélérer. Nous regardons ainsi les signaux faibles sur le marché de l’emploi : l’emploi des jeunes diplômés, l’emploi dans les secteurs plus précurseurs comme l’informatique, où les embauches de développeurs semblent déjà ralentir en raison de l’IA. In fine, il va être esentiel d’adapter la formation initiale et continue, d’accompagner les personnes exposées, sans trop céder à la crainte, parce qu’il y a des opportunités, que nous pouvons les saisir et bien nous positionner dans les secteurs qui bénéficieront de l’IA.
La consolidation d’acteurs sur le marché des technologies émergentes est un enjeu particulièrement important, car elle peut limiter les gains économiques pour le pays et nuire à sa souveraineté technologique. Quelle position la France doit-elle adopter face au risque de concentration dans des secteurs par nature très compétitifs et mondialisés ?
L’analyse et le contrôle des concentrations potentiellement problématiques sont du ressort des autorités de la concurrence : l’Autorité de la concurrence en France ou la Commission européenne pour les grosses opérations. Elles regardent si des opérations de consolidation sont mauvaises pour le consommateur ou pour les secteurs en aval, ou si elles créent des risques de verrouillage technologique, de contrôle des données ou de limites à l’innovation.
Sur les secteurs très innovants, encore émergents, comme le quantique, le rôle du Trésor est plutôt d’appréhender et d’anticiper le positionnement français dans le quantique. Il y a en France deux prix Nobel sur le quantique, et cinq start-up proches de la frontière technologique, mais aussi des risques sur leur rythme de développement, qui tiennent principalement au financement. C’est un secteur où plusieurs technologies sont en concurrence, et le champ reste ouvert. Il faut donc être capable de continuer le développement, la recherche et les prototypes, avec une perspective d’industrialisation qui n’interviendra pas avant cinq ou dix ans. Du côté américain, les levées de fonds sont plus massives.
C’est le nerf de la course technologique : s’assurer que les start-up françaises ne sont pas bridées dans leur développement par un manque de fonds. Sans doute, parmi les start-up internationales qui sont lancées dans la course au quantique, toutes ne seront plus là dans dix ans. Mais il est important qu’il y ait encore des acteurs européens, et que la course se fasse sur la performance et non sur l’accès au fonds.
Le sujet de l’IA et les progrès technologiques sont nécessairement à mettre en lien avec la transition écologique. Comment rendre une politique climatique économiquement efficace sans la rendre socialement explosive, notamment pour les ménages modestes ?
La transition écologique est à la fois un investissement et un coût. Mais le coût est bien inférieur au coût de l’inaction et des dommages climatiques qui en découleraient.
Dans le rapport que la DG Trésor a réalisé début 2025, sur les enjeux économiques de la transition vers la neutralité carbone, une partie détaillait les impacts macroéconomiques de la transition, qui transitent par différents canaux. Il y a d’abord un renchérissement du coût du carbone, implicite ou explicite. C’est un coût pour les ménages et pour les entreprises. Ensuite, les investissements bas carbone vont en partie remplacer des investissements carbonés, mais aussi en partie s’ajouter. Ces investissements donnent une impulsion économique à court terme. Enfin, la transition climatique implique une réallocation de la recherche et de l’innovation vers l’efficacité énergétique, et possiblement au détriment des innovations de produits et de procédés qui accroissent la productivité. Cela peut aussi être un coût économique.
Tout cela est plutôt transitoire. A l’horizon 2050, une fois la décarbonation achevée, il n’y a pas de raison que la trajectoire de croissance reste inférieure à celle d’une économie carbonée. Mais, à court terme, il y a un coût modéré, de l’ordre d’un demi à un point de PIB à l’horizon 2030, par rapport à une trajectoire sans décarbonation. En comparaison du coût des dommages climatiques si rien n’est fait – multiplications des inondations, vagues de chaleur, incendies, etc. -, le coût de la transition est très modeste.
Bien entendu, la question est comment gérer le financement et sur quels acteurs le faire porter : les entreprises, les ménages, l’État ? Quelle combinaison d’outils – réglementation, prix, subventions – utiliser pour y parvenir ? Comment articuler la décarbonation avec l’acceptabilité sociale, c’est-à-dire ne pas faire peser le coût sur des ménages qui n’en ont pas les moyens ? Comment préserver la compétitivité, en ne faisant pas trop peser le coût sur des entreprises qui risquent d’être pénalisées dans la concurrence internationale, avec, in fine, un risque de fuites de carbone – c’est-à-dire que la politique climatique déplacerait la production industrielle vers des pays moins vertueux environnementalement ?
Souveraineté et réindustrialisation
Dans un contexte de transition écologique et de tensions géopolitiques, comment la France peut-elle concilier réindustrialisation, compétitivité et décarbonation ?
Le premier élément de réponse est que, si l’on raisonne non pas seulement sur les émissions territoriales de la France, mais plus largement, la réindustrialisation française est plutôt positive pour la planète, au sens où notre mix énergétique est très décarboné. L’électricité française est à 95 % nucléaire et renouvelable, ce qui n’émet pas de carbone. Donc, réindustrialiser, au sens de produire en France de manière plus propre ce su’on importait auparavant, réduit les émissions globales.
La deuxième question est le risque que la décarbonation soit un obstacle à la réindustrialisation, au sens où le coût de l’énergie plus élevé en Europe crée un désavantage compétitif par rapport aux États-Unis ou à l’Asie. Une réponse est le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, mis en place au niveau européen, qui vise à compenser à la frontière le différentiel de taxation du carbone entre l’Europe et les pays dont nous importons une liste de biens correspondant à des secteurs particulièrement carbonés. L’idée est de corriger le différentiel de prix lié au fait que l’on taxe davantage les émissions de carbone en Europe qu’ailleurs.
La troisième réponse est aussi de construire notre avantage compétitif sur les technologies plus vertes, en tout cas certaines d’entre elles. Quand on avance plus vite en termes d’ambition climatique, on donne aussi une incitation à diriger l’innovation vers ces secteurs. En supposant que le reste du monde va aussi réaliser la transition, peut-être un peu plus tard ou un peu plus lentement que nous, cela peut permettre d’être pionniers sur certaines technologies vertes.
Que signifie aujourd’hui la souveraineté économique : produire davantage sur le territoire national, ou mieux sécuriser nos dépendances stratégiques au sein de l’Europe et de l’économie mondiale ?
La souveraineté ou la sécurité économique consiste d’abord à identifier et connaître nos dépendances, ensuite à déterminer lesquelles sont problématiques, puis à les réduire par différents moyens. Identifier et connaître nos dépendances commerciales n’est pas si simple. On peut être dépendant de certains pays pour nos importations, soit de manière directe – comme les terres rares de Chine oules technologies du cloud des États-Unis, par exemple – mais parfois aussi de manière indirecte, c’est-à-dire qu’on va importer d’un pays qui, lui-même, importe d’un autre pays, et au début de la chaîne, il peut y avoir une très forte concentration.
Ensuite, il faut se demander quelles dépendances sont problématiques, à la fois en termes de secteur et de géographie. Être dépendant d’un pays avec lequel on est allié n’est pas très grave : au sein de l’Union européenne, on admet que l’on est dépendants les uns des autres, mais que cela ne pose pas de problème. Être dépendant d’un pays qui peut se servir de cette dépendance pour nous forcer la main dans nos relations économiques ou géopolitiques est bien plus problématique. Sur le plan sectoriel, de même, toutes les dépendances ne se valent pas. Pour l’anecdote, quand on fait l’exercice à un niveau très fin dans les données de commerce international, sur plus de 5 000 produits, et que l’on analyse les produits pour lesquels nos importations sont très concentrées dans un seul pays, les résultats vont des plantes vertes artificielles aux semi-conducteurs. L’un est évidemment plus dérangeant que l’autre. Il faut donc regarder quels sont les produits stratégiques où les vulnérabilités doivent être réduites, pour des industries clés comme l’automobile, pour la défense, la sécurité alimentaire ou la santé.
Ces critères définissent un ensemble de produits finalement assez restreint sur lesquels il faut une stratégie.
La bonne échelle pour renforcer la sécurité économique est européenne et non française. La stratégie européenne repose sur trois piliers. D’abord,: la compétitivité européenne, pour développer la production locale là où elle peut être compétitive . Ensuite, la défense commerciale, c’est-à-dire des outils qui peuvent être activés pour répliquer à la coercition. Cela implique aussi de réfléchir à quels sont les dépendances des autres envers l’Europe, puisque si nous sommes mutuellement dépendants, cela nous donne plus de pouvoir de négociation que si la dépendance est asymétrique. Enfin, il faut aussi diversifier nos partenariats et nos sources d’approvisionnement lorsqu’il existe d’autres fournisseurs alternatifs dans le monde. C’est par exemple le cassur certains minerais critiques, en développant des partenariats avec le Chili, le Canada, l’Australie ou l’Indonésie.
Questions des lecteurs
Quelle idée reçue sur l’économie aimeriez-vous corriger une fois pour toutes ?
Peut-être y a-t-il une idée reçue sur les économistes : qu’ils travaillent toujours en silo et ne pensent qu’à l’efficacité économique. En fait, la politique économique touche très souvent à des sujets, des indicateurs, des objectifs, qui vont bien au-delàdu cœur du domaine économique. Nous réfléchissons beaucoup au sujet climatique, à l’acceptabilité sociale, à l’équité intergénérationnelle et aux inégalités extrêmes, y compris en parlant avec des experts d’autres disciplines. Il m’arrive de dialoguer ou débattre avec des sociologues, des historiens, des philosophes, etc.
Quelques exemples du Trésor : il y a maintenant trois ans, nous avons créé un nouveau séminaire régulier sur la transition écologique qui fait dialoguer des économistes et des ingénieurs spécialistes des enjeux physiques de la transition, parce que nous savons que notre compétence n’est pas exhaustive sur ce sujet. De même, nous avons de longue date des séminaires sur la concurrence et sur le travail, qui font dialoguer des économistes et des juristes.
Notre discipline n’est pas cloisonnée. La matière sur laquelle elle porte est, fondamentalement, le comportement humain dans un ensemble de domaines. Pour le comprendre, nous devons nous ouvrir. Autre exemple : si l’on réfléchit à la raison pour laquelle l’adoption de véhicules électriques n’est pas plus rapide, il y a des raisons financières qui sont largement du ressort des économistes. Mais il y a aussi parfois des raisons plus sociologiques, qui demandent de comprendre les dynamiques sociales locales au sein de communautés rurales, etc. Nous avons besoin d’expertises complémentaires et nous le faisons de plus en plus. Les travaux des jeunes chercheurs sont d’ailleurs souvent les plus intéressants lorsqu’ils se situent à la croisée des disciplines, où l’on explore des champs nouveaux. C’est important, je pense, pour les jeunes, de continuer à réfléchir largement et à s’enrichir des travaux autres champs, afin d’appréhender les phénomènes économiques.
Si certains de nos lecteurs souhaitent rejoindre la DG Trésor, quels parcours, profils et qualités recherchez-vous aujourd’hui ?
Il y a plusieurs chemins pour arriver à la DG Trésor : soit par la voie des concours administratifs, soit par d’autres voies.
Nous recrutons des jeunes docteurs, dont l’expérience apporte une rigueur et une capacité à voir les enjeux, à connaître la littérature académique, à maîtriser les données et à savoir comment aborder une question de manière robuste. En même temps, l’administration n’est pas un institut de recherche : nos travaux s’inscrivent dans des délais plus courts que ceux de la recherche académique et sont toujours dirigés vers des questions de politique publique. Nous recrutons aussi des jeunes qui n’ont pas de doctorat, mais qui ont fait des études en économie ou en relations internationales, parfois après un premier stage, etc.
Il y a des métiers assez différents à la DG Trésor : certains très analytiques, d’autres sont beaucoup plus opérationnels, par exemple sur les sanctions ou le financement export. Ce que nous valorisons le plus, ce sont les têtes bien faites, la curiosité pour la chose publique et un certain appétit pour la polyvalence. Les jeunes qui entrent au Trésor changent de métier tous les deux ou trois ans au début de leur carrière. C’est-à-dire que vous pouvez entrer en faisant de la modélisation macroéconomique, deux ans après travailler sur le chômage et, encore deux ans après, sur l’aide au développement. La transversalité est importante.
Comment conserver de l’optimisme pour l’économie à moyen terme et quels sont les leviers de cet optimisme ?
Il y a parfois une tendance naturelle des Français au pessimisme sur la France, qui n’est pas toujours justifiée par les faits. Il ne faut pas oublier que la France a beaucoup d’atouts qu’elle aime un peu oublier, et que nous rappellent d’ailleurs les investisseurs étrangers quand ils viennent en France.
C’est souvent très intéressant de voir la France par les yeux des étrangers qui investissent massivement en France et qui nous disent : vous avez un pool de talents, des jeunes scientifiques très bien formés ; vous avez des infrastructures excellentes ; vous avez une économie diversifiée ; vous avez une énergie à la pointe de la décarbonation ; vous avez un écosystème tech qui s’est développé et qui fait l’envie de certains partenaires européens. Il faut s’appuyer sur ces atouts, puis travailler sur les domaines où nous sommes moins performants. Ne perdons pas de vue les atouts sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour être bons dans l’innovation, inventer les technologies d’avenir et les solutions aux problèmes écologiques.
Orest Firsov
