Le revenu universel : utopie politique ou fin de la pauvreté ?

Proposition phare du candidat socialiste Benoît Hamon aux élections présidentielles de 2017, la problématique du revenu universel est revenu dans le débat public dans le cadre de la réforme des retraites et pourrait être un des temps forts de l’année 2020. En effet au moment de présenter le « plan pauvreté » le 13 septembre 2018, Emmanuel Macron a annoncé la mise en place en 2020 d’un « revenu universel d’activité », onze ans après la création du revenu de solidarité active (RSA). Le revenu universel du Président consisterait à réunir « le plus grand nombre des prestations sociales, du RSA aux APL ». Même s’il fait œuvre de simplification, ce revenu n’est pas véritablement un revenu universel puisqu’il n’est pas inconditionnel d’abord, ni cumulable avec d’autres revenus et encore moins universel. La proposition a au moins le mérite de rouvrir le débat et montre l’évolution de nos sociétés autour de cette problématique. Alors comment définir réellement le revenu universel ? Constitue-t-il une utopie irréalisable ou la mesure d’avenir pour résoudre le problème de la pauvreté ? Décryptage.

Deux conceptions originelles. Une multitude de revenus universels.

Au début du XIXème siècle, le système de Speehamland fut la première tentative d’allocation visant un revenu minimum forfaitaire : dans les villages de Speen, au sud de l’Angleterre les magistrats décidèrent que la paroisse compléterait les revenus des paysans à hauteur d’un certain niveau de subsistance, fonction du prix du pain du nombre d’enfants. Dans le cadre de cette première initiative, on voit bien la première idée qui guide le revenu universel : mettre fin à la pauvreté. Cet objectif est prioritaire pour les partisans du revenu universel plutôt de « gauche », le revenu de base permet à chacun de disposer d’un revenu décent. Souvent dans cette optique le revenu universel est réservé aux plus défavorisés. Le revenu universel de Benoît Hamon, ou celui défendu en 2017 par Thomas Piketty et tout un collectif de chercheurs s’inscrit dans ce cadre.

Néanmoins il existe un versant beaucoup plus libéral du revenu universel, lancé par le théoricien anglais Thomas Paine (XVIIIème) dans son ouvrage La justice agraire. Le revenu universel soustrait les individus au paternalisme de l’Etat, inconditionnellement il leur alloue cette somme réparant les inégalités de départ, fondant alors une pleine liberté. Thomas Paine déclare ainsi : « je me fiche que certains deviennent très riches, du moment que personne ne devient très pauvre en conséquence ».

Un retour historique sur le revenu universel. #Politonomics.

Pourtant il reste difficile de définir précisément le revenu universel. Dans sa version la plus pure, elle constituerait la somme versée à chaque individu, sans condition d’âges, de revenus, sans contrôle, sans aucune contrepartie. La somme la plus généralement évoquée en France est de 500 euros, néanmoins elle constitue surtout la somme qui permet de survivre dignement. Dans The Many Faces of Universal Basic Income (2004), De Wispelaere et Stirton dénombrent sept paramètres du revenu universel : l’individualité (à l’échelle de la personne ou du foyer), l’universalité (aux enfants ? aux étrangers ?), la conditionnalité, l’uniformité (similaire entre les régions ?), la fréquence de versement, la modalité (sous forme de versement ?) et l’adéquation (compatible avec d’autres revenus ?).

Ces choix déterminent grandement l’esprit du revenu universel. Dans sa défense du revenu universel, le collectif mené par Piketty, Saez, ou encore Julia Cagé, indiquait : « cela n’aurait guère de sens de verser 600 euros par mois à des personnes gagnant 2 000 euros ou 5 000 euros de salaire mensuel, pour ensuite leur reprendre immédiatement la même somme en augmentant d’autant leurs impôts ». Dans la vision libérale, bien au contraire, il est important que cette somme soit versée sans condition et de manière universelle, soit à tous. Le revenu universel est un moyen essentiel pour qu’indépendamment de l’Etat, chaque individu dispose de l’autonomie de son existence. En somme, derrière chaque revenu universel réside bien une tradition de pensée.

La fin de la pauvreté : les implications concrètes

S’il y a un domaine où le revenu universel fait pratiquement l’unanimité c’est sur sa capacité à vaincre la pauvreté. D’après les chiffres du Conseil National des Politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale à la fin 2012, aujourd’hui près de 68% des bénéficiaires potentiels du RSA ne le demandent pas. Ce phénomène traduit la lourdeur et la complexité des démarches administratives. Non seulement le processus est souvent long et complexe, mais il peut également être humiliant. De ce fait le revenu universel porte en lui l’argument de la simplicité et de l’efficacité dans la lutte contre la pauvreté. Lionel Stoléru, un des premiers défenseurs du revenu universel considérait d’ailleurs que l’évolution des prestations sociales (RMI, TPE, RSA, prime d’activité) allait dans le sens d’un revenu universel. Néanmoins les vertus de simplification administrative restent à mesurer dans le cadre de la machine Etatique. Annonçant son revenu universel d’activité, Emmanuel Macron a tenu d’ailleurs à préciser : « Je regarde de l’autre côté de la Manche, la fusion de beaucoup de prestations a conduit à réduire les droits de certains et, au fond, à créer de nouveaux problèmes, et il nous faut analyser très directement, très méthodiquement. »

Le revenu universel de Benoit Hamon. #Politonomics

Le revenu universel proposé par Benoît Hamon en 2017, comme celui du collectif d’économistes mené par Thomas Piketty porte uniquement sur une tranche de revenus inférieurs. Ils visent en priorité les plus bas revenus ainsi que les jeunes. Le revenu universel est alors non seulement un instrument de redistribution mais aussi de relance économique. Dans une optique keynésienne, la propension moyenne à consommer des plus bas revenus est supérieure (ils ne peuvent pas se permettre d’épargner) et donc la somme investie en revenu universel sera pratiquement intégralement réinvestie dans l’économie réelle. De surcroît avec un revenu universel, les individus ne vivront théoriquement plus dans la crainte de l’extrême pauvreté. L’argument souvent mobilisé par les libéraux consiste à dire qu’ils pourront ainsi davantage prendre de risques, entreprendre. Derrière la question du revenu universel, se pose en effet celle de la valeur travail.

Une désincitation à travailler ? La société du post-travail.

La plupart des oppositions au revenu universel se portent non seulement sur sa faisabilité (sur laquelle nous conclurons), mais sur son effet désincitatif. En résumé, le revenu universel s’opposerait à la valeur travail. Puisque l’on gagne ce revenu sans rien faire, alors dans ce cas on pourrait être incité à ne plus travailler ou du moins à moins travailler. D’un point de vue économique, on mesure ici l’effet d’un choc de revenu positif sur l’offre de travail. Néanmoins il semble difficile de définir précisément cet impact. En 2017, la Finlande a tiré 2000 demandeurs d’emploi âgés de 25 à 58 ans pour percevoir 560 euros par mois, en lieu et place de leur allocation chômage pendant deux ans et ce à partir du 1er janvier 2019. Ce cas emblématique n’est qu’un exemple de la multitude de tentatives qui ont été faites sur le revenu universel. Dans les années 1970 au Canada, une autre expérience avait été tentée : le projet « Mincome » avait pour but d’attribuer à un certain nombre d’individus d’une région un revenu universel (aléatoirement) puis de comparer l’évolution des comportements des individus de ce groupe par rapport au comportement des individus d’un groupe de contrôle n’ayant pas reçu l’aide. Les hommes recevant le revenu universel ont diminué leur temps de travail de 17h dans l’année, soit une baisse de 1% du temps de travail. Les femmes seules ont, elles, réduit leur activité de 7%, par arbitrage. L’échantillon étant extrêmement réduit, il n’offre pas une grille de lecture suffisamment pertinente pour l’heure. Sur la question de l’incitation du travail, il est fort probable qu’un revenu universel décourage tous ceux les moins biens lotis sur le marché de l’emploi à renoncer de travailler. Néanmoins l’impact réel dépend grandement du montant du revenu universel. S’il est à peine supérieur au RSA, cet impact paraît a fortiori limité.

Philosophiquement, la remise en cause de la valeur travail centrale chez les catégories populaires, demeure néanmoins un réel argument contre le revenu universel. Pour répondre à cet argument, Tony Atkinson proposait en 2015 une condition de « participation » à la société : travail, éducation, formation, recherche active d’un emploi, gardes de jeunes enfants ou services aux personnes âgées ou tout autre travail bénévole dans une association reconnue (avec des clauses spéciales pour les malades et les handicapés). En pratique peu d’individus seraient exclus de ce système mais cela introduirait une forme de réciprocité. De nombreux défenseurs du revenu universel considèrent en vérité ce problème comme un faux problème, puisque le revenu universel s’inscrirait dans une ère du « postravail ». Compte-tenu de la hausse de la productivité, du niveau de richesse atteint dans les pays développés, la réduction du temps de travail apparaît légitime. D’un point de vue libéral, le revenu universel offrirait également une vraie liberté par rapport au travail et la possibilité de ne pas travailler. Au moment de la proposition de Benoît Hamon, nombreux ont souligné que le revenu devrait toucher prioritairement les personnes de plus de 50 ans pour qui il peut devenir difficile de trouver un emploi.

Le revenu universel : une utopie ? La question de la faisabilité.

L’argument du travail apparaît donc fort, même si là encore il reste idéologique et une traduction d’une véritable philosophie politique. Néanmoins une fois tous ces obstacles passés, à supposer que l’on soit encore pour le revenu universel à la faveur des arguments pour et en dépit des arguments contre, est-ce vraiment réalisable ? Les différentes études et évaluation du revenu universel oscillent entre 300 et 700 milliards pour la mise en place d’un revenu universel sans contrepartie. En changeant l’imposition et compte-tenu de la diminution du coût administratif, le coût apparait bien moindre. Dans Universal Basic Income and Cost Objection : What are we waiting for ?, Richard Pereira énonce également la présence d’externalités liés à la mise en place d’un revenu universel, comme la diminution des dépenses de santé pour les plus pauvres. Dans sa proposition de revenu universel nommé le LIBER, le think thank libéral Génération Libre prétend développer un revenu universel dont le coût pour l’Etat serait de 0€. Le LIBER serait d’un montant de 480€ par mois pour les adultes, de 270 euros entre 14 et 18 ans, de 200€ en dessous de 14 ans, financé par un taux de LIBERTAXE (en réalité d’impôt sur les revenus) de 23%. Finement réalisé le travail est sérieux, mais demanderait sans doute une remise à plat du fonctionnement administratif et du système fiscal français absolument gigantesque.

La faisabilité du revenu universel : les chiffres. #Politonomics

Le travail du LIBER demeure néanmoins extrêmement intéressant dans la mesure où il montre que le revenu universel n’est pas infaisable mais qu’il s’agit surtout d’en définir les modalités précises et le mode de financement. A titre de comparaison le revenu universel proposé par Benoît Hamon était tout à fait finançable, et ce portant sur une partie relativement réduite de la population. Au moment de l’élection, l’équipe de campagne avançait un chiffre de 35 milliards par an. L’Institut Montaigne chiffrait ce coût autour de 39 milliards d’euros, dans une fourchette entre 36 et 42 milliards. De ce fait le financement rendu encore plus lisible avec la présence du RSA ne parait pas insurmontable. Dans le cas d’un revenu universel à 750€ par mois, l’Institut Montaigne évaluait tout de même la dépense à 464 milliards ou 325 milliards si son financement est conditionné.  A l’inverse la question du financement peut donc poser une autre interrogation légitime : cela vaut-il réellement le coup d’introduire un revenu universel au rabais ? Sans vouloir prendre trop parti et au-delà d’un vrai positionnement politique, on observe que le revenu universel semble être un moyen efficient de réduire les inégalités, sans doute lutter contre la pauvreté et qu’il est finançable. Néanmoins son impact sur l’offre de travail paraît tout de même significatif et devoir être considéré. Un revenu universel surtout important, introduit l’idée qu’on peut gagner de l’argent « sans rien faire », simplement du fait d’être membre d’une société. Dès lors arbitrer en faveur ou en défaveur du revenu universel constitue bien un choix philosophique et de société, encore plus la définition de ses modalités. Mais là on relève bien plus du politique que de l’économique.

Nathan Granier

3 commentaires sur “Le revenu universel : utopie politique ou fin de la pauvreté ?

  1. Vos articles sont intéressants, c’est bien écrit, bravo ! (ah, deux remarques : je mettrais bien un accent circonflexe sur le i de Benoît et je mettrais le verbe au pluriel dans « De Wispelaere et Stirton dénombre sept paramètres », et aussi – jamais deux sans trois – il manque « que » dans la dernière phrase ; mais ces coquilles sont tellement rares sur votre site que je vous tire mon chapeau quand même).

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