La concurrence : synonyme d’inégalité ?

C’est de concurrence que nous vous proposons de parler dans cet article, et en particulier de son principe, c’est-à-dire de ce qui la rend possible. Généralement, chacun de nous s’accorde avec quelques nuances pour soutenir l’idée selon laquelle la concurrence participe de la production d’inégalités. La lutte de tous contre tous, et l’absence de coopération, seraient le symptôme d’une société inégalitaire, faite d’âmes égoïstes et myopes au-delà de leur nombril. Mais les choses sont-elles si simples ? Nous verrons qu’il n’est pas possible de penser le concept de concurrence en se limitant à l’idée d’inégalités – fussent-elles des inégalités de ressources ou de droit. En réalité, quand la doxa s’entend pour condamner les inégalités liées à la concurrence, elle prend l’effet pour la cause, et cela n’est pas négligeable. Un petit détour par les sciences humaines permettra de mieux saisir, ici, de quoi il s’agit. Historiquement, l’idée de concurrence est récente. Et pourtant, l’inégalité sociale est un fait permanent, qui structurait les sociétés d’antan. Comment comprendre ce paradoxe, sinon comme le signe que l’inégalité n’est pas ce qui produit de la concurrence ?  En fait, pour que la concurrence soit, il faut nécessairement que les individus se comparent. Or, pour que la comparaison entre deux personnes soit possible, il faut que ces dernières se rapportent l’une à l’autre avec un sentiment d’égalité, sinon de fait, au moins en droit. Bref, c’est parce que je considère qu’autrui n’a rien de plus que moi, ni légitimité particulière, ni supériorité traditionnelle, que je considère normal de rentrer en concurrence avec lui, car le maintien de l’inégalité serait à terme difficilement supportable et non justifiée. 

Un sociologue français du 19ème siècle – qui est également un prosateur d’exception – permet de comprendre ce phénomène. Il s’agit de Tocqueville. Parti à la découverte de la démocratie en Amérique (conformément au titre de son célèbre ouvrage), il découvre que l’avènement de la démocratie, bien loin de se limiter au développement d’institutions et de procédures politiques particulières, s’accompagne d’une égalisation des conditions constitutive d’un nouvel état social. Ce progrès de l’égalité tend à faire progresser l’individualisme et le sentiment selon lequel autrui est un semblable car « quand les rangs sont presque égaux chez un peuple, tous les hommes ayant à peu près la même manière de penser et de sentir, chacun d’eux peut juger en un moment des sensations de tous les autres : il jette un coup d’œil rapide sur lui-même ; cela lui suffit ». Livré à lui-même et passionné par l’égalité, l’homme démocratique se retrouve paradoxalement en concurrence avec tous, puisque plus rien ne l’empêche de se comparer à autrui, les rigidités sociales de l’ancien régime ayant été abolies : « quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des hommes, et ils se figurent volontiers qu’ils sont appelés à de grandes destinées. Mais c’est là une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. (…) Non seulement ils sont impuissants par eux-mêmes, mais ils trouvent à chaque pas d’immenses obstacles qu’ils n’avaient point aperçus d’abord. Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables ; ils rencontrent la concurrence de tous ». Bref, pas de concurrence possible sans égalité préalable. Mieux, – voulez-vous de l’inégalité ? Instaurez l’égalité entre des hommes, cela ne durera pas bien longtemps. 

Revenons-en maintenant à nos écoles de pensée de sciences économiques et voyant quelle place est faite à l’égalité dans l’instauration et la perduration de la concurrence. Les économistes néoclassiques de la fin du 19ème siècle sont célèbres pour avoir pensé les conditions d’une concurrence pure et parfaite. Selon eux, cette dernière n’est possible que dans le cas précis où elle remplit les cinq conditions suivantes : 1) une quantité importante et égale d’acheteurs comme d’offreurs, 2) une égale qualité des produits échangés, 3) une égale capacité d’entrée et de sortie du marché concerné, 4) une égale capacité de circulation des facteurs de production et enfin 5) une égale connaissance de l’information : on serait presque tenté de dire que la concurrence parfaite présuppose l’égalité parfaite. Évidemment, ces conditions ne sont presque jamais remplies. Et les autorités de la concurrence fondent leurs interventions sur des théories qui ont évolué et progressé dans leur capacité à se conformer à la réalité. Mais le fait de l’égalité est toujours pris comme une condition nécessaire à une juste concurrence. En économie ou en sport, la compétition suscitée par la concurrence ne peut être loyale que si les protagonistes s’accordent sur un égal respect des règles. L’école de Harvard et l’école de Chicago représentent les deux alternatives principales pour les politiques de concurrence. Pour la première, la concentration des entreprises (et donc l’introduction d’une inégalité de taille entre les entreprises) compromet lourdement la concurrence dans la mesure où elle introduit une asymétrie de contraintes en faveur du producteur qui peut conduire des situations rentières contraires à l’efficacité économique. Pour la seconde, c’est l’égale capacité à contester les positions dominantes d’un marché pour les nouveaux concurrents qui est la priorité première de la politique concurrentielle, qui suppose alors une lutte farouche contre toutes les formes de barrières à l’entrée du marché non justifiées par une innovation temporaire. Dans les deux cas, il s’agit de préserver une certaine égalité. Le principe de la concurrence est donc l’égalité. Contrairement à ce que l’on pense spontanément, l’inégalité ne peut qu’être une conséquence entropique du processus de concurrence, lequel est intrinsèquement contradictoire et nécessite quoiqu’il arrive un encadrement efficace.

Tom Jacques

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