Solidarité nationale : quel rôle pour l’Etat ?

En 1982, Pierre Mauroy nomme Pierre Bérégovoy ministre des Affaires Sociales et de la Solidarité lors de la formation d’un second gouvernement. C’est la première fois que l’on dénomme ainsi le ministère du Travail. Cela s’inscrit dans un mouvement de résurgence de la nécessité d’actions en faveur de la solidarité par l’Etat, à l’heure où la France est à nouveau en proie au chômage et où les inégalités s’accentuent. 

Depuis, et malgré l’intervention de l’Etat, qui est mesurable par un fort endettement de celui-ci (de 100 milliards en 1980 à 2000 milliards aujourd’hui), les inégalités se sont creusées et le nombre de personnes menacées par la pauvreté a augmenté. On peut alors se demander si l’Etat constitue toujours l’organisation légitime pour la prise en charge de la solidarité entre les individus ? L’initiative privée serait-elle plus efficace ? La réforme des retraites renouvelle aujourd’hui ce débat majeur.

Un Etat en crise : la valorisation des initiatives privées

Depuis les années 80, l’Etat, dont la mission incluse dans le contrat démocratique est de contribuer à réduire la pauvreté et les inégalités de richesse, semble ne plus être capable d’assurer la protection sociale. En effet, malgré son intervention et une dette publique qui s’alourdit d’année en année, les inégalités se creusent. Dans les travaux, Thomas Piketty souligne cet écart agrandi entre les revenus : depuis 1980, les revenus des 1% les plus riches a augmenté de 100% alors que les revenus du reste de la population a progressé de seulement 25%. L’Etat paraît donc inefficace, et subit une triple crise selon la formule de Pierre Rosanvallon. Dans son ouvrage Les trois crises de l’Etat-providence, il montre que l’Etat coûte trop cher, il ne remplit plus sa mission, il n’est donc plus légitime pour assurer la solidarité. 

Tant qu’il y aura de la pauvreté et des inégalités, il faudra que solidarité se fasse. Si l’Etat, trop cher, trop lent, ne peut plus assumer la solidarité, qui le peut ? Il reste la solidarité émanant de l’initiative privée, des entreprises elles-mêmes. La solution privée est testée, même en France, depuis les années 80, en témoignent les vagues successives de privatisation de services autrefois dispensés par l’Etat. Il se désengage, pour engendrer quelques recettes afin de réduire provisoirement son déficit. Même si le service n’est pas abandonné, il est dispensé avec de plus en plus de difficulté et est jugé de meilleure qualité lorsqu’il provient du privé. L’hôpital aujourd’hui accuse le coup d’une réduction drastique de budget, au point que l’on peut penser que le système français glisse petit à petit vers le système américain, où la grande majorité des services est fournie par le privé. 

Finalement, il se peut que ce soit bien le privé qui soit le plus efficace pour assurer des services comme la santé ou l’éducation. En effet, rien ne nous indique par exemple qu’un professeur en établissement public est plus efficace qu’un professeur en établissement privé. Justement, des économies seraient réalisées par l’Etat déjà bien endetté si les salaires des fonctionnaires et leurs avantages n’étaient pas gelés et si leur place n’était pas difficilement révocable en cas d’incompétence. Et au contraire, l’histoire nous apprend qu’un Etat omniprésent est inefficace, comme le montre le fonctionnement des ex pays de l’Est, où les 20% des terres privées produisaient bien plus en proportion que les 80% des terres qui étaient la propriété de l’Etat. 

Un Etat désengagé, une solidarité en recul

Si le privé était suffisant pour assurer les services publics afin d’assumer la solidarité entre les individus, un désengagement de l’Etat aurait permis in fine une baisse des inégalités et plus de solidarité. Les Etats-Unis sont un pays où l’intervention de l’Etat dont la dispense de service à la population est historiquement et culturellement faible. Au même titre que beaucoup de pays de l’OCDE, les Etats-Unis ont connu la dominance de la pensée libérale. Certes, le nombre de personne vivant en dessous du seuil de pauvreté diminue chaque année, mais l’écart entre les plus riches et les plus pauvres ne fait qu’augmenter. En 2015, l’indice de Gini, mesure par excellence des disparités de revenus, était de 0,415 pour les Etats-Unis contre 0,346 à la fin des années 70, avant l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan. 

Pourtant, malgré le fait que dans nos sociétés, ce sont les individus qui sont considérés pour eux-mêmes, c’est-à-dire autonomes, le besoin de solidarité s’est rarement fait plus ressentir que maintenant. C’est justement parce que les inégalités ont augmenté et le nombre de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté s’est accru que certains individus ont besoin d’aide. La mondialisation, accompagnée d’une accélération de l’interdépendance et de la compétition entre les entreprises, qui exigent des Etats qu’ils mettent en compétition leurs systèmes sociaux afin que ces dernières remportent le jeu incessant de la compétitivité, y est pour quelque chose. Les perdants de ce petit jeu sont ceux qui avaient le plus besoin de cette protection, ce sont les salariés les moins qualifiés des grandes firmes qui pâtissent. 

En effet, la solidarité a toujours été menacée dans un contexte où la compétition est forte. Historiquement, cela a été le cas lors de l’apparition du salariat au XIXème siècle. Les individus se sont retrouvés en compétition pour décrocher un emploi et avoir la possibilité de nourrir leur famille. Pour accroître la compétition et en finir avec « l’assistanat », le gouvernement du Royaume-Uni de l’époque supprima les Poor Laws (lois permettant une aide aux plus démunis) en 1834. Aujourd’hui, ce sont les entreprises qui sont mises en compétition féroce, et le même schéma d’abandon de la solidarité se produit. Or, dans l’ensemble des démocraties, et en France particulièrement, l’intervention de l’Etat pour assurer une protection sociale est bien plus qu’une simple politique, c’est un contrat pour garantir la paix sociale.

Au cœur du pacte démocrate, un Etat indispensable à la solidarité ?

« L’Etat-providence coûte trop cher, nous ne pouvons plus nous le permettre, il bride l’activité des entreprises, et donc la croissance », tel est le discours dominant qui veut que l’Etat réduise ses prélèvements, ce qui réduit par conséquence les dépenses publiques, au nom de la croissance du PIB. Or, comme le montre Eloi Laurent, jamais l’on n’a pu prouver qu’il y avait une corrélation négative entre les dépenses publiques et le PIB par tête. Au contraire, ce sont bien les prestations qui protègent les individus et leur permettent de consacrer leur temps, leur énergie et leur argent dans l’activité économique et non dans un moyen pour se protéger eux-mêmes. Il est même connu qu’en proportion, un service dispensé par le public coûte moins cher qu’un service dispensé par le privé. Par exemple, selon un rapport de la Cour des comptes, la construction de prisons revient en moyenne 34% plus cher quand elle est prise en charge par des groupes tels Bouygues ou Eiffage que lorsqu’elle est assurée par l’Etat. 

Comme le précise Pierre Rosanvallon dans sa typologie des crises de l’Etat providence, la crise de légitimité est celle que l’on doit le plus prendre au sérieux, car elle signifie la perte d’adhésion au projet de la République solidaire, pensée datant de la fin du XIXème et qui marque encore la Constitution de la Vème République. En effet, le courant solidariste, mené par Léon Bourgeois, vise à rendre l’Etat garant de la pérennité du lien social tout en prenant en compte les libertés individuelles. L’enjeu est de taille : il s’agit de trouver un compromis entre le collectivisme socialiste et le libéralisme. C’est dans cet esprit solidariste que naîtront les premières lois qui régulent les contrats entre les employeurs et leurs employés, la redistribution, et la mutualisation des risques sociaux par l’assurance. 

Aujourd’hui, ce pacte social vieux de 150 ans existe toujours puisque le contribuable est toujours sollicité. Ce qui explique les revendications actuelles : les citoyens ont l’impression de payer d’avantage d’impôts mais bénéficient de moins en moins des services mis à leur disposition tout au moins quasi gratuitement. Ces services sont même de moins en moins efficaces car ils subissent des réductions drastiques de leurs moyens. L’enjeu de l’Etat est donc de renouer ce pacte qui le lie avec la population, d’autant que la solidarité est à penser non seulement au présent mais aussi au futur, au vu des conséquences sociales qu’aura le dérèglement climatique. Et il ne suffira pas d’un saupoudrage visant à colmater les brèches, les attentes sont profondes et le temps presse. 

Bérénice Bernex

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