Le Made in France : impératif d’avenir ou discours nostalgique ?

En 2012, il y a désormais une éternité, Arnaud Montebourg alors ministre du redressement productif porte la marinière à la une du Parisien magazine : « le Made in France. Il y croit, on l’a testé. » Le Made in France, ou le Fabriqué en France, revient plus que jamais à l’ordre du jour, au moment où la France et l’Europe toute entière pâtit de sa dépendance industrielle, notamment vis-à-vis de la Chine. Pourtant le Made in France demeure bien souvent à l’état de slogan. Tout le monde ne peut que défendre le Made in France, mais dans la pratique très peu l’appliquent. Dans de nombreux secteurs productifs, il n’est plus qu’un doux rêve qui tourne au cauchemar pour l’emploi et la production française. Quelle est aujourd’hui la situation réelle du « Fabriqué en France » ? Tour d’horizon.

Le Made in France : une définition périlleuse

En premier lieu il est important de définir ce qu’est le Made in France, car la définition n’est si pas évidente qu’elle n’y paraît. D’un point de vue légal, aucune disposition ne prévoit l’obligation d’apposer un marquage d’origine à un produit, sauf dans le cas de certains produits agricoles ou alimentaires vis-à-vis des réglementations sanitaires. Fort logiquement, si un produit a été intégralement produit en France, il est considéré comme « Made in France ». La réglementation issue du code des douanes communautaires insiste sur les règles d’ « origine non préférentielle ». Lorsque des facteurs de production de plusieurs pays interviennent dans la fabrication du produit, alors le produit prend l’origine du pays où il a subi la dernière transformation substantielle. Ces transformations peuvent se traduire par un changement de position tarifaire douanière du produit (au sein de la nomenclature douanière internationale) ou par un critère de pourcentage de valeur ajoutée attribuée à cette dernière transformation (45% pour la Commission Européenne). Néanmoins cette dénomination légale reste relativement incomplète et laisse place à des subterfuges pour détourner le Made in France. Afin de remédier à ce vide de définition, le député de Seine-et-Marne Yves Jégo missionné par Nicolas Sarkozy a rendu un rapport en mai 2010 à l’Assemblée Nationale proposant la création d’une mention plus exigeante que la mention du « Made in ».

Dans ce cadre a vu le jour le Label « Origine France Garantie », présenté officiellement à l’Assemblée Nationale le 19 mai 2011. Pour obtenir ce label, le produit fabriqué doit respecter deux critères essentiels : 1) le lieu où le produit prend ses caractéristiques essentielles est situé en France. Par exemple une chemise confectionnée à l’étranger et sur laquelle aurait été cousu en France un blason ou un signe distinctif ne peut prétendre à ce label. 2) 50% au moins du prix de revient unitaire est acquis en France. On parle ici du prix sortie d’usine, d’atelier ou d’exploitation. A noter ici que les dépenses de commercialisation et de marketing, contrairement à la R&D ne sont pas prises en compte dans le calcul du prix de revient, puisqu’elles dévoieraient la vocation première du label : favoriser le maintien d’emplois industriels. Ce label soutenu par Pro France requiert un audit et une certification délivré par un organisme tiers payant (l’Afnor, Bureau Veritas, CERIB, FCBA et SGS). Depuis 2011, 600 entreprises ont eu recours à ce certificat et leur nombre est croissant.

Des progrès sont donc faits en faveur du Fabriqué en France, car il reste surtout laborieux pour les consommateurs de déterminer l’origine de leur produit. Même ceux qui souhaitent consommer du Made in France ne peuvent pas forcément le faire, ou par manque de moyens ou par manque d’indications. Comme on peut l’observer, acheter du Fabriqué du France aussi un enjeu plus ou moins stratégique selon les secteurs. Une sortie au théâtre est par vocation Made in France, quand l’achat d’un meuble ou d’une voiture « Fabriqué en France » peut plus rapidement tourner au casse-tête. Il faut également garder à l’esprit que le Made in France ne signifie pas forcément marque française et réciproquement. Une marque française peut produire des produits qui ne sont pas fabriqués en France, au contraire les voitures de Toyota produites à Valenciennes disposent par exemple du label garantie Origine Garantie France.

Mondialisation et désindustrialisation. Le Made in France menacé ?

En 2015, la division « Synthèse des biens et des services » de l’INSEE a réalisé une étude statistique sur le Made in France. Contrairement à une idée peut être reçue, le Made in France représente tout de même 81% de la consommation des ménages. Ce chiffre qui semble de prime abord impressionnant masque néanmoins d’importantes disparités. Certes 90,6% des services consommés sont Made in France, mais c’est seulement 35,9% dans le cas des biens manufacturés et 14,3% pour les biens fabriqués. Ces chiffres corroborent le processus de désindustrialisation en vigueur en France et plus globalement dans les pays développés. Alors que le secteur secondaire représentait 39% de l’emploi de la population active en 1970, il n’en représentait plus que 20% en 2010. Plus qu’un lien de corrélation, la causalité semble présente : la faiblesse du Made in France dans le secteur industriel explique la faiblesse de la population active travaillant dans le secteur secondaire, et inversement le recul de l’industrie française nous permet d’expliquer la faiblesse du Made in France dans ce secteur.

Les explications de la désindustrialisation sont multiples bien qu’elles ne soient pas l’objet de cet article : mondialisation, refonte des processus productifs, nouvelle division internationale des tâches, déversement sectoriel de l’industrie vers les services, requalification d’emplois secondaires en emplois tertiaires. L’étude de l’INSEE permet davantage de placer la France par rapport à ses voisins internationaux. Les Etats-Unis sont les bons élèves du « Made in » qui forme 89,3% de leur valeur ajoutée. La France se situe dans la moyenne des pays industrialisés, étonnamment devant l’Allemagne où le « Made in » est en recul ces dix dernières années. Il faut néanmoins nuancer ce constat car l’étude porte la consommation des ménages, alors que l’investissement et les exportations françaises sont moins « Made in France ». On pourrait retrouver davantage de « Made in Germany » dans l’investissement allemand et surtout dans ses exportations.

Ce que montre l’étude de l’INSEE c’est que la France est globalement dans la moyenne des pays industrialisés avec son « Made in » et le constat n’est pas si alarmant qu’il n’y paraît. On pourrait d’ailleurs tout à fait expliquer majoritairement l’évolution sectorielle par les tendances de fond des pays industrialisés. Ce que ne montre pas l’étude de l’INSEE en revanche, c’est le manque de politique industrielle et sans doute de patriotisme français, qui pourraient soutenir fortement le Fabriqué en France. Pour nuancer le rapport relativement rassurant de l’INSEE, il est possible de lire les propos d’Arnaud Montebourg devenu une figure de ce combat : « Faut-il rappeler la vente à découpe nos grandes entreprises garantissant l’indépendance dans de nombreux secteurs : Alstom (énergie), Technip (technologies d’extraction), Alcatel (Télécom), Latecoere (aéronautique). La politique du Made in France doit être contenue, déterminée et transpartisane. Malheureusement, l’essentiel de la classe dirigeante actuelle n’a pas de réflexe patriotique, ce qui est préjudiciable au pays ».

Des enjeux écologiques et patriotiques

A l’issue de cet aperçu global, on peut considérer d’abord que la France n’est pas spécialement en retard sur le « Made in » et se situe dans la moyenne des pays développés, à la rigueur dans la moyenne basse. Le constat ne devrait donc pas forcément être alarmiste, mais pourrait au contraire être celui du « mieux faire ». Les français ne pourraient-ils pas consommer davantage français ? Dans son étude (forcément orientée) ProFrance souligne l’envie à la fois des français de consommer français mais aussi les raisons pour lesquels ils souhaitent le faire (soutien aux entreprises françaises, produit de meilleure qualité, respect des conditions de travail, action citoyenne, action écologique), les chiffres sont communiqués ci-joint. A l’occasion d’un sondage sur le Made in France, l’IFOP a recensé les trois principales intentions des français en consommant Made in France : soutenir les entreprises françaises (94%), préserver l’emploi et le savoir-faire français (93%) et agir en citoyen (86%). Au-delà du soutien à l’emploi et la production française, le Fabriqué en France traduit une préoccupation plus grande de la qualité du produit et de son origine. Consommer et acheter du Made in France, c’est souvent consommer un produit que l’on connait mieux, dont l’on estime mieux les bienfaits et les méfaits. C’est aussi consommer plus local et plus écologique. Cela ne signifie pas que tout ce qui est fabriqué en France est bon à consommer ou serait mieux qu’ailleurs, mais c’est toute cette réflexion qu’institue le Made in France.

Le Made in France ne peut donc être un débat nostalgique. Même si l’on en venait à acter un recul de l’industrie française, le Fabriqué en France soulève aussi tous ces enjeux éthiques et philosophiques. C’est également un patriotisme et non un nationalisme. Consommer davantage français c’est aimer son pays, en défendre ses valeurs, mais en aucun cas en combattre ou en attaquer un autre, au contraire d’un protectionnisme actif par exemple. Bien sûr le coût peut en être plus important et consommer français n’est pas possible dans tous les secteurs, mais il doit être pensé. La question essentielle reste alors : comment soutenir davantage le Made in France ? Dans une enquête réalisé conjointement par MIF Expo et le Salon du Made in France, plus de 280 entrepreneurs ont pris le temps de répondre sur les enjeux actuels. Concernant leurs difficultés, les entrepreneurs révèlent que lorsqu’on produit en France, les coûts de production et d’achats sont trop élevés (75 %). Plus de 40 % disent avoir des problèmes face à la fiscalité (44 %) et la réglementation (40 %). Lorsqu’on leur demandait quelles étaient les mesures urgentes à prendre pour encourager le développement du Made in France, les entrepreneurs ont donné leur opinion. 61 % d’entre eux suggèrent de baisser la TVA pour les produits Made in France. 63 % souhaitent baisser les impôts sur la production et les charges de travail. Pour 53 % des répondants, il faudrait taxer les produits importés s’ils ne respectent pas les normes européennes. 

Les réductions de réglementation, d’impositions, le patriotisme (français ou européen) sous différentes formes sont autant de moyens pour faire vivre le Fabriqué en France. Néanmoins le plus simple et le plus imminent des gestes politiques reste de changer sa propre consommation. Changer son propre comportement c’est finalement le plus imminent des gestes politiques. « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays », pour reprendre le célèbre mot de Kennedy. Afin de terminer cet article et cette revue du Fabriqué français, je tenais ainsi à joindre la liste des entreprises de la carte cadeau qui réunit 80 marques « Made in France ». Émise par Natixis, elle est achetable sur LaCarteFrançaise.fr, ainsi que sur le site de financement participatif Tudigo, qui a lancé simultanément une campagne en faveur du Fabriqué en France.  

Nathan Granier

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