Le Musée du Louvre et « l’Effet Pavarotti »

2018, année dorée pour le Musée du Louvre : 10,2 millions de visiteurs ont foulé les allées du Musée, record mondial ! +25% de visiteurs par rapport à 2017, +35% par rapport à 2005 : l’évolution qu’a pris l’institution parisienne est impressionnante. Cette croissance a notamment été tirée par les visiteurs et touristes étrangers, qui constituent à eux seuls près de trois quarts des visites du Musée.

Outre des expositions phares comme celle sur Delacroix en 2018 ou celle sur Leonard de Vinci en 2019, le Louvre peut compter sur La Joconde, superstar absolue du Musée, pour garantir un nombre d’entrées important : on estime que la moitié des visiteurs du Louvre ne viennent uniquement que pour admirer l’énigmatique Mona Lisa. Quelles sont les pistes d’interprétations que peut donner la science économique pour expliquer ce phénomène ?

L’Effet Pavarotti, ou comment le succès du ténor italien peut expliquer celui du Louvre à l’heure de la mondialisation

A l’heure d’Internet et à un accès à l’information toujours plus facile et massif, le Musée du Louvre, considéré comme l’un des meilleurs, voire le meilleur Musée du monde, bénéficierait de ce phénomène afin d’auto-entretenir son succès : l’institution capterait alors un volume de visiteurs toujours plus important, et avec lui l’essentiel des revenus.  C’est la thèse de l’économiste François Meunier. Enfin, non : il explique par là le succès du ténor italien Luciano Pavarotti.

Ainsi, pourquoi s’embêter à acheter un disque, ou à assister à un concert retransmis à la télévision d’un chanteur d’opéra qui n’est pas Pavarotti, alors même que Pavarotti est considéré comme le meilleur dans son domaine ? Le parallèle peut être aisément dressé avec le Musée du Louvre : si je suis prêt à payer un certain montant pour visiter un musée ou une exposition temporaire, je serai prêt plus facilement à le faire pour le Musée du Louvre, puisque c’est le meilleur musée du Monde ! The « Winner takes it all ». 34 000 billets ont ainsi été vendus en une heure pour l’exposition temporaire sur Léonard de Vinci …

On observe alors, en élargissant le spectre d’analyse, que le Louvre, Versailles, Pompidou et Orsay concentrent à eux seuls près de 80% des visites payantes et gratuites dans les musées nationaux. A l’heure de la mondialisation, de la baisse des coûts de communication qui entretiennent cette économie de la recommandation, la culture n’est pas épargnée par ces phénomènes croissants d’inégalités, expliqués notamment par François Bourguignon, dans La Mondialisation de l’inégalité.

L’économiste constate que si la mondialisation a permis une réduction des inégalités entre les nations, avec le rattrapage des pays en développement sur les pays développés, elle a aussi creusé les inégalités au sein des nations. Ainsi, les agents économiques ne tirent pas profit de la mobilité internationale du capital et de la libéralisation financière de la même manière. Il y a les gagnants, et les perdants de la mondialisation.

Le Musée du Louvre a en ce sens bénéficié ces vingt dernières années de l’aide des « American Friends », association de riches mécènes américains, crée en 2004 : 34 millions d’euros ont été levés depuis. On estime le nombre de ces associations à 1500 dans le monde. Comme le note Anne Monier dans Nos chers Amis Américains : une enquête sur la philanthropie transnationale, les institutions culturelles s’arrachent ces mécènes étrangers souhaitant échanger leur capital économique par un capital symbolique : citons le projet des « Chinese Friends » pour l’Opéra de Paris, ou celui des « Japanese Friends » pour le Centre Pompidou.

Il apparaît impensable de transposer ce modèle pour un petit musée de province : les inégalités se creusent bien au sein de la culture et de son financement.

La difficile défense d’une « exception culturelle » française

Mais les choses ne sont pas si simples : comme Cultunomics tentait déjà de l’expliquer avec l’exemple du Festival d’Avignon, les institutions culturelles sont presque toujours interdépendantes avec leur environnement. Si Paris a pu accueillir plus de 40 millions de visiteurs et touristes en 2018, soit plus de la moitié au niveau de l’Hexagone, c’est en partie grâce à la notoriété et à l’excellence du Musée du Louvre. L’impératif économique est présent : les retombées économiques de la culture et du tourisme sont essentielles pour la capitale. Aussi, le Louvre constitue à lui seul une puissante composante du soft power à la française, comme en témoigne l’inauguration du Louvre à Abu Dhabi, en 2017.

Tous ces enjeux semblent venir mettre à mal la volonté de la politique culturelle française de s’ancrer dans les territoires. Lorsqu’on parle des budgets de l’Etat, les déséquilibres sont également frappants : que ce soit au niveau des Beaux-Arts mais également dans d’autres d’autres disciplines. Ainsi l’Opéra de Paris, la Cité de la Musique et l’Orchestre de Paris absorbent 2/3 des crédits ministériels consacrés à la musique.

Il ne s’agit pas de critiquer le fonctionnement ou le financement d’institutions, comme le Louvre, qui assurent leur rôle : favoriser la démocratisation culturelle, faire rayonner l’image de la France, et permettre des retombées économiques. Il s’agit plutôt de s’interroger sur le sort d’institutions, le plus souvent en province, tout aussi importantes pour le pays et surtout pour leur territoire.

Comme le note F. Bourguignon, le salut peut passer par une « mondialisation de la redistribution ». Au-delà de rééquilibrer les budgets alloués par l’Etat, une partie des recettes des institutions culturelles tirées de cette internationalisation croissante pourraient être redistribuées à des institutions et initiatives locales, essentielles au dynamisme des territoires de l’Hexagone. Cette solidarité, qui existe bien, serait à approfondir. Pour rétablir les gains globaux de la mondialisation dans l’offre culturelle.

Bastien Antoine

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