Le capitalisme est-il tragique ?

« Il est plus facile de condamner une situation injuste que de définir ce que serait la justice de la société globale. »

Raymond Aron

Qui ne s’est pas déjà exclamé en prenant connaissance d’une réalité socio-économique « C’est quand même injuste ! » ? Tous, humains faillibles ayant des jugements spontanés, postulons comme fait a priori l’existence d’un concept de justice sur lequel nous nous appuyons pour prononcer des jugements sur la réalité, et en particulier sur la réalité sociale. Cela signifie que nous comparons, très souvent, un fait social avec une idée de justice dont la définition ne nous est pas toujours très claire, afin de nous prononcer sur l’acceptabilité de telle ou telle situation de répartition. Si la notion de justice nous paraît aller de soi (et encore !) lorsqu’elle porte sur des actions individuelles, elle est beaucoup plus floue lorsqu’elle vise à qualifier la société. Afin de l’illustrer, prenons comme exemple banal le comportement d’un individu qui, en échange d’une montre rare, donnerait un stylo à la personne avec qui il procède à un échange ; le consensus quant à l’iniquité du présent échange et donc à l’injustice de la situation de l’ancien propriétaire de la montre ne ferait pas dispute. En effet, le problème qui apparaît ici est clair : celui qui donne le stylo contre une montre sait pertinemment qu’il ne respecte pas le principe de préservation de l’équité nécessaire à la juste conclusion d’un échange. Mais lorsque l’on s’élève contre le « système » ou le capitalisme en raison de « l’injustice » de la répartition des biens qu’ils engendrent, le problème est tout autre. 

La justice sociale : un anthropomorphisme ?

En fait, pour prononcer un jugement moral, selon lequel une action d’un agent est juste ou injuste, et donc acceptable ou inacceptable, il faut présupposer chez l’agent concerné une libre détermination de son action. Sans responsabilité, la morale tombe à l’eau. Le capitalisme, lui, n’est pas un individu qui se comporterait injustement en tant qu’il procéderait à une répartition qu’il saurait inéquitable. Son fonctionnement relève bien plutôt de ce que l’on pourrait qualifier de « mécanique ». Or, un mécanisme est aveugle. C’est ce que montre très bien Hayek dans le tome 2 de Droit, législation et liberté quand il affirme que « le concept de justice sociale est nécessairement vide et dénué de sens, parce qu’il ne remet à la décision de personne la fixation des revenus respectifs de différents individus, ni le moyen d’empêcher que ces revenus dépendent en partie de circonstances fortuites. » En réalité, pour juger une situation sociale juste ou injuste, il faudrait être en mesure de remonter à la libre décision qui la cause, or une telle libre décision ne peut pas exister, puisque la fixation des revenus en question est le fruit de multiples conditionnements parfois contradictoires mais nécessaires. De fait, accuser le marché d’être injuste, c’est le prendre pour un homme et se mettre le doigt dans l’œil. Ce que l’on dit là, c’est simplement que le manager qui se voit contraint de ne pas pouvoir augmenter le salaire des membres de ses équipes l’est toujours à cause de multiples raisons extérieures : une baisse du résultat obligeant à tenir les coûts, un investissement temporaire pour préserver le capital nécessaire au travail de ses équipes, un choc exogène (un virus !)… Bref, dans cette perspective, le concept de justice social serait donc un « mirage », selon la célèbre formule du même auteur, et il faudrait se contenter de prononcer des jugements d’équité qu’à propos de décisions individuelles et libres. 

L’impossible exigence d’un critère de jugement objectif

Plus problématique encore, à cela s’ajoute le fait que même si l’on met de côté cette exigence et que l’on tente de se prononcer sur une réalité sociale, il faut avoir un critère de jugement des répartitions observées, ce qui n’est absolument pas garanti ! Prenons par exemple le mérite (critère qui fait souvent consensus) ; avec quelle méthode objective et selon quelles hypothèses serait-il possible d’identifier le mérite individuel d’une personne qui, bien qu’elle puisse être talentueuse, aura toujours profité à certains moments de structures collectives, de services publics et de rencontres fortuites qui auront rendu possible sa réussite financière ? On voit finalement que l’utilisation du concept de justice sociale se heurte à deux limites fondamentales : l’impossible identification de l’agent associé à l’action sociale jugée injuste, et la difficulté, voire l’impossibilité épistémologique, de déterminer un critère d’équité mesurable à l’échelle collective.

La mythologie au secours des moralistes

De plus, il n’est pas possible de laisser de côté le fait qu’une proposition de définition de ce qui est juste socialement pourrait être déterminée par un intérêt de classe (argumentation marxiste face au problème posé), ce qui ferait basculer la réflexion dans un relativisme structurel annihilant la possibilité, pour une conception de la justice, d’être vraie et objective. La solution serait alors d’employer, afin de se séparer de ce risque de partialité, ce que Rawls appelle « le voile d’ignorance » dans son ouvrage célèbre Théorie de la justice, et selon lequel, afin de se prononcer sur un modèle de société juste, il faudrait pouvoir imaginer une société sans savoir quelle position sociale on y occuperait, ni quelles caractéristiques seraient les nôtres (santé, famille, goûts etc.). Cependant, force est de constater que cette expérience de pensée est précisément une expérience intellectuelle, ce qui sur le plan pratique la leste d’un poids que l’on peut légitimement considérer comme un frein à toute objectivité en la matière ! Ne faudrait-il pas alors adopter un regard tragique sur l’économie, au sens où les pièces de Sophocle et d’Eschyle le sont ? Le capitalisme, frère d’Œdipe et autant irresponsable que lui des catastrophes qu’il provoque du fait de son caractère mécanique et déterminé, devrait donc être étudié sous un angle extra-moral, comme un phénomène collectif « par-delà le bien et le mal », qui, pour reprendre la formule de Schumpeter que l’on peut lire dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie, ne serait rien de plus qu’une suite de créations destructrices – les schumpétériens reconnaitront ici une infidélité positive – « qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. » Alors, bien entendu, il ne faut pas oublier la marge de manœuvre que permet l’action politique, quand bien même elle est toujours prise dans un étau d’injonctions contradictoires. Mais peut-être la justesse du regard des hommes sur la mécanique économique qu’ils entretiennent peut-elle laisser espérer une justice concrète au plan individuel sur ce que chacun peut véritablement contrôler !

Tom Jacques

Un commentaire sur “Le capitalisme est-il tragique ?

  1. Que le capitalisme soit a-moral est trivial, que l’on ne puisse porter un jugement d’équité sur une situation est tout autre chose. Que la justice présente un problème de définition est une évidence mais que l’on en tire argument pour dénoncer tout avis éthique sur une situation et ainsi envoyer à la justesse des seuls comportements sur lesquels chacun peut avoir une influence conduit, mais c’est peut-être l’objet de ce billet, à dénier toute possibilité de critique de la situation actuelle.

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