Des fondements du marché de l’art et de ses dynamiques actuelles

L’œuvre d’art peut être considérée comme étant un bien économique similaire à un autre qui s’échange sur un marché où se rencontrent offre et demande afin de fixer un prix à l’œuvre d’art. La différence fondamentale entre le marché de l’art et les autres marchés réside dans le fait que s’ajoute à la valeur économique de l’œuvre une valeur subjective. Elle est constituée à partir de l’expertise fournie par les musées et les spécialistes indépendants, ainsi que des différentes tendances animant le monde de l’art. Si cette expertise tend généralement à garantir une certaine stabilité au sein du marché de l’art, on observe depuis les années 1980 et la financiarisation de l’économie que les prix de vente de certaines œuvres s’envolent, avec des cas emblématiques tels le Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci, vendu pour 450 millions de dollars en 2018. Il convient alors de se concentrer sur les principales dynamiques au sein du marché de l’art pour comprendre les raisons de tels records de vente.


La formation du prix de l’œuvre sur le marché


Une œuvre d’art voit son prix déterminé avant tout en fonction de sa valeur esthétique et historique. Celle-ci est établie par deux types d’acteurs majeurs : les musées et grandes collections d’un côté, et les experts de l’autre. Les musées jouent un rôle décisif dans la définition de l’œuvre d’art. En effet, ils choisissent de mettre en valeur une œuvre plutôt qu’une autre au sein de leur exposition permanente et participent à la promotion d’artistes dans le cadre d’expositions temporaires. Enfin, les musées donnent davantage de visibilité à certains artistes en menant, sur le conseil de leurs conservateurs, une politique d’acquisition d’œuvres. En parallèle des musées évoluent des conservateurs et experts indépendants chargés de déterminer la valeur de l’œuvre selon des critères subjectifs. Leur travail consiste à déterminer la valeur esthétique de l’œuvre, c’est-à-dire si elle répond aux critères généralement admis comme constitutifs de la beauté. De même, ils étudient sa valeur historique et déterminent si elle occupe une place importante dans l’histoire de l’art. De ce fait, ils peuvent attribuer une œuvre à un artiste, ou au contraire, la désattribuer, et ainsi causer des luctuations dans la valeur d’une œuvre et la cote d’un artiste. Le nombre de ces experts est fortement limité, les mettant dans une situation d’oligopole qui leur confère une position dominante sur le marché, notamment quand ils sont spécialisés dans un artiste en particulier. De ce travail d’identification et d’appréciation subjective de la valeur esthétique d’une œuvre découle qu’un prix plancher est établi lors des ventes aux enchères. Ce prix est défini par l’expert ou le commissaire-priseur selon la valeur esthétique de l’œuvre et la cote de l’artiste. Ceci évite normalement d’avoir à vendre en dessous de ce plancher. Cela n’empêche pas pour autant que des erreurs soient régulièrement commises, menant à des ventes décevantes. Pour ce qui est de l’art contemporain, où on a assisté à une remise en cause de la définition traditionnelle du beau, le rôle des musées et experts est encore plus important. En effet, il s’agit alors de déterminer si la création d’un artiste mérite véritablement le statut d’œuvre d’art et donc l’attention des acheteurs privés et publics.


La position dominante des vendeurs sur le marché des œuvres d’art


Les œuvres d’art mises sur le marché se caractérisent par leur rareté, voire leur unicité, ce qui place de facto le vendeur dans une position de monopole. A un instant T, il est le seul à mettre en vente un bien unique et irremplaçable. En dehors de certaines œuvres d’artistes majeurs dont la présence sur le marché fait figure d’événement (un tableau du Caravage par exemple), nous pouvons noter une certaine substituabilité des œuvres d’art. Ainsi, on peut analyser cette situation sous le prisme de la concurrence monopolistique élaborée par Edward Hastings Chamberlin : une œuvre peut être unique en elle-même, mais un collectionneur peut s’intéresser à une autre qui lui est relativement similaire car en meilleur état, moins chère, ou présentant une plus grande valeur historique. Par exemple, un fauteuil du grand ébéniste néoclassique Georges Jacob peut être unique en soi. Cependant, s’il nécessite d’importantes restaurations, un acheteur peut privilégier un autre fauteuil de Jacob qui est en meilleur état.


Les raisons de la spéculation sur le marché de l’art


Le marché de l’art est en principe relativement stable. On constate toutefois depuis les années 1980 une spéculation de plus en plus forte au sein de ce marché causant une hausse des prix des œuvres de certains artistes. Cette spéculation a été favorisée par la financiarisation générale de l’économie permettant l’arrivée de collectionneurs voyant l’art comme un placement financier. L’œuvre n’est plus acquise pour sa beauté, mais pour le bénéfice éventuel que l’on peut réaliser en la revendant à terme. Elle est par ailleurs encouragée par les maisons d’enchères (Sotheby’s, Christie’s) qui peuvent avancer l’argent à un acheteur n’ayant pas tous les fonds nécessaires afin de faire monter le prix lors de l’enchère, et par le caractère de plus en plus spectaculaire des expositions, foires et ventes aux enchères. On constate également que les ventes prestigieuses, tant en maison d’enchère que lors des foires, peuvent devenir de véritables événements médiatiques à résonnance mondiale. Ainsi, en 2018, Christie’s a pris la décision de vendre un tableau attribué à Léonard de Vinci, le Salvator Mundi, au cours d’une vente d’art moderne et contemporain. Le fait qu’il soit le seul tableau d’art ancien présent lors de la vente attirait encore plus l’attention sur lui. De même la vente très médiatisée lors de la foire Art Basel de Miami d’une banane scotchée à un mur de Maurizio Cattelan pour 120 000$ en 2019. De plus, à la manière des musées, de grands collectionneurs-mécènes (Bernard Arnault, François Pinault) exposent leur collection au sein de grandes fondations afin de mettre en valeurs les artistes présents dans leur collection et ainsi faire augmenter leur cote. Cette spéculation fait donc beaucoup parler d’elle, d’autant plus qu’elle est très importante en volume : en 2017, 25 artistes représentaient 50% de la valeur des ventes d’art moderne et contemporain dans le monde. Toutefois, elle est à relativiser. En 2019, le prix de vente moyen d’une œuvre était de 24 300$, sachant que 90% des œuvres se sont vendues pour moins de 17 000$. De ce fait, les cotes d’une majorité d’œuvre et d’artistes à destination d’amateurs éduqués et passionnés connaissent en réalité une relative stabilité.

Victor Lebot-Bellec

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