Les enjeux de la chute du prix du pétrole

Le grand confinement contribue à une réduction de la mobilité et par conséquent à une réduction de la demande mondiale en pétrole. Depuis son application, les industries très consommatrices en pétrole sont désormais à l’arrêt. L’offre étant largement supérieure à la demande actuelle, les prix du brut sont en baisse. S’ajoute à cela la guerre des prix entre la Russie et l’Arabie Saoudite qui commença en mars 2020 et qui entraina avec elle une baisse historique du cours de l’or noir. Goldman Sachs souligne que ce sont les pires niveaux atteints depuis plus de deux décennies. Afin de réguler les prix, les membres de l’OPEP et la Russie se sont rassemblés pour conclure un accord historique qui vise la réduction de la production de pétrole. La négociation n’eut pas le succès escompté, l’accord n’a pas suffi à limiter la dégringolade des prix.

Une baisse régulière depuis mars 2020 

Habituellement, le marché du pétrole se distingue par une forte demande. Depuis 2019, les besoins quotidiens en pétrole sont de l’ordre de 100 millions de barils. Dans ce contexte-là, les problèmes de stockage n’interviennent pas (ceux-ci étant limités à 2011 et le problème de stockage à Cushing). Dès novembre 2019, Morgan Stanley prévoyait que la production du pétrole serait beaucoup plus forte que la demande. La seule manière d’y échapper étant de couper la production et de la couper rapidement. L’hypothèse émise par la banque d’investissement s’avère exacte à la lumière du grand confinement.

Les incertitudes liées au prix du pétrole commencent relativement tôt et notamment à partir du refus de la part de la Russie de la proposition de l’OPEP concernant la baisse de la production. Le 6 mars, le baril de pétrole perd 10%. L’Arabie Saoudite répond par l’augmentation de sa production de pétrole (prenant donc le contrepied de l’accord proposé le 6 mars 2020) et la baisse de ses prix. A la guerre des prix s’ajoutent les restrictions de voyage et le confinement généralisé. En avril 2020, plus de 4 milliards de personnes sont confinées chez eux.

L’immobilité voire l’immobilisme des personnes contribue à la baisse de la demande et par conséquent la chute des prix. Le 20 avril 2020, le pétrole a pour la première fois de toute son histoire un valeur négative. Le matin même, les offres de vente de pétrole se multiplient. Le marché du brut, qui se négocie le plus souvent avec des contrats à termes, devient très frénétique. Les contrats à terme du WTI (Western Texas Intermediate) arrivent à expiration le lendemain. Les traders financiers s’exposent à devoir assumer la charge d’une transaction physique.Les contreparties cherchent donc à sortir des contrats pour ne pas avoir à assurer le stockage du brut (1000 barils/contrat). Une telle agitation pousse les prix dans des territoires méconnus. En fin de journée, la courbe du WTI s’incline, et les prix franchissent la ligne du 0. A la fermeture des marchés, le WTI vaut -$37. L’évènement remet en question la dénomination « or noir ». En fin de journée, sa détention ne confère plus aucun avantage. Il représente désormais un fardeau. Les capacités de stockages étant saturées, le stockage devient de plus en plus onéreux aux États-Unis. Dans le nœud pétrolier de Cushing (Oklahoma), les réserves se rapprochent incessamment de la capacité maximale de stockage (76 millions de barils).

Si les contrats à terme arrivant à expiration en mai sont vendus à une décote par rapport à ceux de juin c’est bien sûr à cause du défaut de capacité de stockage. En revanche, un autre acteur est aussi responsable de la chute du prix des contrats à terme de mai. Le USO (US Oil Fund : 3.8 milliards de dollars), qui détient 25% des contrats à terme du WTI, décide le 17 avril de repousser l’échéance de 20% de ses contrats à terme à juin.

La baisse du 20 avril et ses enjeux 

Cette chute historique est intéressante à de nombreux égards. Premièrement, les prix des contrats à terme de pétrole sont largement au-dessus des prix spot. Ceci est expliqué par la charge de stockage qui retombe sur chaque détenteur de pétrole. Lorsque les prix futurs sont inférieurs au prix au comptant, on parle de « déport » (backwardation). Cette situation se produit dès lors que le stockage du produit en question peut entrainer un rendement d’opportunité. Lorsque le marché du pétrole est en backwardation, les investisseurs peuvent obtenir un retour positif en prorogeant leur contrat court terme en un contrat long tem, même si le prix actuel ne change pas.

Aujourd’hui, les prix des contrats à terme sont bien au-dessus du prix actuel du pétrole. Les analystes parlent même de « super contango ».Les prix élevés des contrats à terme dévoilent que la consommation en pétrole ne reprendra pas dans les prochains mois. Personne n’est intéressé par l’achat de pétrole à court terme. En revanche, pour un investisseur qui réfléchit à long terme (contrats arrivant à terme dans 12 à 24 mois), la situation actuelle constitue une occasion en or.

            Si les capacités de stockages étaient suffisamment importantes, le fait que le pétrole soit en situation de « report » (contango) présenterait un avantage pour les traders. Ils pourraient en effet acheter le pétrole au prix actuel et le revendre dans le futur au prix fort. Contrairement à 2008 et la profitabilité du grand contango, aujourd’hui il est peu probable qu’un tel scénario se produise en raison du défaut de capacité de stockage suffisante pour la durée de cette crise. Il est estimé que la capacité mondiale de stockage sera mise à l’épreuve dans 3 semaines selon Goldman Sachs.

Deuxièmement, la conséquence directe de cet évènement est l’envolement des cours de volatilité. L’indice de volatilité du pétrole atteint 440 points le 21 avril 2020, chose jamais vue auparavant. Basé sur l’indice de volatilité (VIX) S&P 500, ce dernier a connu des heures pires que pendant la crise de 2008, dépassant lui aussi les 80 points. Les indices ont pour but de prévoir la volatilité des 30 prochains jours. Un tel envolement témoigne la peur qui règne dans les marchés ainsi que la permanence dans un « bear market ». La baisse du prix du brut  9 mars 2020 entraine l’entrée effective de tous les indices boursiers dans un bear market.

L’indice boursier nord-américain Dow a réagi en ricochet à cette nouvelle du WTI avec une baisse de plus de 400 points le 20 avril 2020. Les pertes liées à cette baisse affectent de multiples industries, les 11 industries qui composent le S&P500 étaient à la baisse suite à la chute du brut.  

Qu’en est-il du Brent ?

La baisse vertigineuse ne concerne que le pétrole américain (WTI), mais les indices pétroliers WTI et Brent (point de livraison : Mer du Nord) ont tendance à osciller de manière parallèle avec un écart historique généralement de 2$. En revanche, dans ce contexte-là, l’écart s’est davantage creusé, nous amenant donc à nous interroger sur le comportement futur de la courbe du Brent. Pour le moment, le contrat à terme de juin du Brent a baissé à une valeur de $12 mais il semble qu’il récupère et qu’il récupèrera. Le Brent n’a pas connu une baisse aussi remarquable que le WTI. Le contrat à terme du Brent avait une expiration en juin, donc une échéance plus tardive que le WTI et les problèmes de stockages sont beaucoup moins aigus en dehors de Cushing.  

Pour le WTI, les contrats arrivant à expiration en Juin restent positifs, mais ils sont en baisse. Le contrat de juin tournait autour des $20, aujourd’hui (avril 28), il tourne autour des $10, bien en dessous de la valeur du contrat de juillet. Une chose démontrée par ces prix est le regain de confiance lorsque le temps jusqu’à l’expiration est plus long.  Si le déconfinement des pays commence et si la courbe de mortalité liée au COVID19 fléchit, nous pourrions bien voir une stabilisation des prix voire une augmentation des prix actuels comme des prix futurs. Dans le cas contraire, il est fort possible de continuer à voir des prix aussi bas dans le court terme et c’est ce à quoi Goldman Sachs s’attend dans le court terme.

La baisse historique du cours du WTI est très importante dans la mesure où ce dernier, avec le Brent, représentent des prix de référence ou des « benchmark ». Les prix du pétrole sont généralement différents selon les gisements. En fonction de la qualité du brut, le prix est fixé avec une un prime ou décote à partir d’un prix de référence. Le WTI et le Brent sont les prix de référence les plus connus car leurs contrats à termes présentent l’avantage d’une liquidité très élevée. Le Brent est une référence pour les marchés boursiers dans la région EMEA (Europe, Middle East, Africa), et le WTI une référence aux États Unis, pour le pétrole échangé aux USA. Une volatilité des cours de ces deux  références est mauvais signe pour le reste de l’économie mondiale. Si la baisse historique avait concerné le Brent, cela aurait été beaucoup plus problématique car il sert de référence pour la fixation des prix de 2/3 des contrats à terme sur le pétrole à l’échelle mondiale.

Oumaima Sadouk

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