Relocaliser la production : une fausse bonne idée ?

Depuis le début du confinement, il y a dans l’air comme un parfum de révolution : celui de la solidarité, du retour à l’essentiel et du goût des bonnes choses. Une émotion singulière, un changement profond de paradigme. Des centaines de personnalités ont lancé un appel à la France pour que le monde d’après ne soit pas le monde d’avant, que cesse un système économique qui menace l’existence de l’humanité entière. C’était sans compter l’ouverture surprise du drive de quelques fast-food dont l’odeur alléchante a, sans le moindre mal, attiré des milliers de consommateurs disciplinés, ayant bravé l’insécurité sanitaire pour satisfaire leur manque sous le regard rieur d’une mascotte sarcastique. « Manger Mcdo » : n’y a-t-il pas meilleur symbole de la mondialisation que cette enseigne. Cette même mondialisation que l’on commençait à critiquer sur les plateaux de télévision. Celle à qui on reprochait l’absence de masques car l’émiettement des chaînes de valeurs et la loi du bas-coût avaient privé notre territoire national d’usines de production suffisantes. 

« Nous sommes des créatures qui nous affligeons des conséquences dont nous continuons à adorer les causes ». Cette phrase aurait parfaitement pu décrire la ruée vers les fast-foods. On pourrait croire qu’elle est un copier-coller d’une publication Facebook. Et pourtant, elle vient tout droit du XVIIème siècle. L’écrivain Bossuet avait-il prédit par-là que quatre siècles après lui un virus viendrait chambouler tous nos acquis et nous interroger sur le bien fondé de notre système socio-économique entier ? Sans doute pas. Mais, cette citation a le mérite de rappeler que l’Histoire est ponctuée de moments charnières pendant lesquels il revient à l’Homme de se renouveler pour rebondir. La crise du Covid-19 est particulièrement décisive. L’incertitude est à son paroxysme et l’inconnu notre nouvel ami. C’est pourquoi elle doit être le moteur de la réflexion sur un monde post-Covid. 

Le constat de la désindustrialisation de la France

Il semblerait que le président de la République en ait pris conscience et veuille se saisir de ce moment pour faire évoluer la politique de la France notamment sur le plan économique. En annonçant que « le jour d’après, ne sera pas un retour au jour d’avant. », Emmanuel Macron s’est engagé sur un chemin escarpé en abordant un thème complexe : la désindustrialisation de la France. La désindustrialisation, soit la disparition des activités industrielles dans une région, est en cause dans la fabrication des masques. En privilégiant les masques à bas coûts des pays émergents, comme la Chine, la France a fait l’amer constat qu’elle ne pouvait pas satisfaire sa demande nationale. Ce qui est problématique lorsque les ateliers de production sont en tension et que les frontières sont fermées. 

La question de la désindustrialisation de la France a déjà été au cœur de vifs débats. Faut-il garder nos industries ? Axer notre politique industrielle sur le développement de nouveaux marchés extérieurs ? Entre protectionnistes et libéraux, la souveraineté et l’indépendance économique de la France n’ont pas fini de susciter des interrogations. 

Les initiatives de valorisation et de promotion de l’industrie française se retrouvent en effet frêles face à l’élan frénétique de délocalisations initiées par les politiques économiques de libre-échange des dernières décennies. L’avènement de la Chine comme atelier du monde s’est fait au prix d’une réduction drastique de la part de l’activité industrielle dans les pays développés notamment en France, passant de 20% dans le milieu des années 80 à environ 12% aujourd’hui (seulement 10% pour l’industrie manufacturière). Les raisons sont néanmoins multiples. Suite aux chocs pétroliers de 1973 et 1979, les coûts de production ont flambé. La perte de croissance a coïncidé avec la perte en compétitivité du pays, dépassé par de nouveaux pays émergents. Des pays-ateliers au Maghreb et en Asie du Sud-Est ont concurrencé l’industrie manufacturière avec des salaires peu élevés et une stabilisation des régimes politiques qui a rassuré les investisseurs. 

Pour certains économistes, cette désindustrialisation progressive est l’avènement inéluctable d’une société post-industrielle moderne. Dans Le grand espoir du XXe siècle, l’économiste Jean Fourastié décrit une économie à trois secteurs en reprenant la classification de Colin Clark : le secteur primaire (l’agriculture) avec un progrès technique moyen, le secteur secondaire (l’industrie) avec un progrès technique élevé et enfin le secteur tertiaire (les services) avec un progrès technique faible. Le glissement de l’emploi industriel vers l’emploi tertiaire fait alors écho à celui de l’emploi agricole vers l’emploi industriel. La logique économique voudrait qu’une nation passe par chaque étape, la dernière étant un état de croissance faible voire nulle. En ses mots, Jean Fourastié écrit qu’il arrive un temps où on préfère « les spectacles sportifs au fer électrique », un temps où « les valeurs tertiaires envahissent la vie économique », où « rien ne sera moins industriel que la civilisation née de la révolution industrielle ». 

Les statistiques le montrent. L’emploi dans l’industrie manufacturière a subi une chute de 28.6% entre 1991 et 2010. Au contraire, la « descente au tertiaire » fait que le secteur des services représente aujourd’hui environ 75% des emplois contre 52% en 1950. En d’autres termes, la France est donc plus à apte à faire du marketing que de la production de masques. 

Des relocalisations passées inaperçues

Mais ce constat ne saurait être fidèle à la réalité s’il ne prenait pas en compte les récents mouvements de relocalisation des entreprises. On parle de relocalisation au sens large, lorsqu’il y a un rapatriement dans le pays d’origine de capacités de production antérieurement délocalisées sous diverses formes dans les pays à faibles coûts salariaux. Car oui, les relocalisations ne sont pas nouvelles et certaines datent même de la fin des années 1970 aux Etats-Unis. L’économiste El Mouhoub Mouhoud a été le premier à sérieusement se pencher sur les mouvements de relocalisation des entreprises. L’augmentation des coûts de transport, récemment dans les années 2005, a constitué un frein pour des entreprises généralement exportatrices en gros volumes et sensibles à la hausse de ces frais variables. Sur le long-terme, un autre facteur important intervient : les salaires dans les pays émergents ont considérablement incité de nombreuses entreprises à revoir leurs stratégies. Dans ses rapports successifs, l’Organisation internationale du travail (OIT) atteste le relatif rattrapage des salaires des pays en développement sur ceux des pays développés. Dans son rapport de 2010, l’OIT a montré que l’augmentation cumulée des salaires n’atteignait que 5,2 % dans les pays riches, contre + 109,3 % en Asie dans la même période (base : année 1999). Cet élan a cependant été largement balayé par la crise de 2008 mais reste d’actualité. Cette tendance fait écho à un résultat de la théorie classique du commerce international. Le modèle HOS, aux initiales de Heckscher, Olin et Samuelson évoque une égalisation internationale des rémunérations des facteurs de production entre deux pays coéchangistes (et ce même si l’hypothèse d’absence de mobilité des capitaux constitue un pilier du modèle). En convergeant sous l’effet des échanges internationaux, les rémunérations des facteurs de production, entre deux pays qui s’échangent des biens, s’égalisent. Tout se passe comme si s’échanger des produits, équivalait à s’échanger des facteurs de production. 

Néanmoins, le comportement des entreprises ayant fait le choix de relocaliser leurs entités n’a pas eu l’impact escompté sur le taux de chômage notamment parce que pour 10 emplois délocalisés, seul 1 est créé au moment de la relocalisation selon l’économiste El Mouhoud Mouhoub. En voulant redonner du poids aux emplois industriels en France, de nombreux politiques confondent deux notions : celle de relocalisation et celle de la réindustrialisation. Ces entreprises relocalisent en automatisant leurs chaînes de production en France. 

Relocaliser ne signifie pas créer des emplois

Pour le comprendre, il faut s’intéresser à la division internationale du travail. Les pays développés concentrent les activités de recherche et de conception à forte valeur ajoutée. A contrario, les pays en développement profitent de leurs bas salaires et concentrent des activités d’assemblage et de montage nécessitant des ouvriers peu qualifiés. Or, les récents progrès technologiques et les investissements massifs ont fait drastiquement chuter le coût de production via l’automatisation des chaînes de production. Les entreprises qui avaient alors délocalisé leurs chaînes de valeur en Chine notamment, procèdent à des relocalisations régionales. On parle de relocalisation d’arbitrage puisque l’entreprise arbitre entre le coût du salarié et le coût de l’automatisation des chaînes de montage. Il faut toutefois noter que ces mouvements restent rares. Les délocalisations antérieures sont souvent remplacées par des délocalisations de voisinage, comme de la Chine vers le Vietnam. Ou des relocalisations au sens large du terme, proche du pays d’origine comme dans le bassin méditerranéen. Réorganiser les chaînes de valeurs est coûteux et chronophage mais cela nécessite également un terreau industriel préexistant, or, dans certains secteurs, il n’existe pas. 

Protéger notre production nationale ou assurer la taille des marchés ?

Comment faire pour protéger nos industries de la concurrence déloyale des autres pays ? Surtout lorsque l’automatisation des chaînes de production ne peut être que partielle tout au plus. Nombre d’entre vous répondront que les barrières douanières sont le meilleur moyen d’encourager les relocalisations. Outre le fait que les traités internationaux limitent cet usage et tendent même à l’abolir, la mise en place de mesures protectionnistes sous-entend une logique bien plus importante. Par un effet de contagion, l’hypothèse de représailles économiques venant d’autres pays et de restrictions à l’importation serait fortement plausible et engendrerait une « démondialisation ». A la baisse des importations se conjuguerait une baisse des exportations des pays. In fine, la logique de libre-échange serait peu à peu troquée contre une logique d’autarcie. Les pays ne seraient plus spécialisés dans une partie de la chaîne de production mais dans la majeure partie de celle-ci. Dans les deux cas, le consommateur est potentiellement impacté par une augmentation des prix. Deux logiques co-existent. 

Pour les échanges de biens entre pays aux caractéristiques différentes (entre pays développés et en développement), la relocalisation entraîne une hausse des coûts qui, même si les entreprises diminuent leurs marges, peut se répercuter sur le consommateur. Ceci obligerait des secteurs entiers à revoir leurs stratégies. Le secteur des médicaments est très demandeur en investissement pour la recherche. Il faut plusieurs années avant de développer des principes actifs. Par conséquent, ces entreprises produisent les médicaments dans des pays à bas coûts sans pour autant répercuter ces coûts sur le consommateur français sous la pression des actionnaires. 

Pour les échanges entre pays similaires, généralement entre pays développés, la nouvelle théorie du commerce international montre que l’ouverture des marchés permet plus de production de variétés différentes, donc des économies d’échelle externes faisant baisser les prix. C’est l’effet pro-compétitif du commerce. Ainsi, en restreignant la taille des marchés, comme chaque entreprise est considérée en situation de concurrence monopolistique sur la variété de biens qu’elle propose (ex : Passat en Allemagne, Scénic en France), les quantités diminuent et les prix augmentent. 

Quel type de relocalisation privilégier ? 

Certaines entreprises ayant relocalisé leurs usines en France s’inscrivent dans cette logique de différenciation des produits. Le but est de créer, via l’innovation, une variété haut de gamme permettant de concurrencer celles produites par les pays à bas salaire (où ces entreprises avaient précédemment délocalisé leurs productions). En s’approchant des régions possédant les compétences permettant cette innovation, généralement les pays développés, les entreprises profitent de la relocalisation pour également être au plus proche des marchés de consommation. Cette « relocalisation de développement », pour reprendre la typologie de la direction générale de la compétitivité de l’industrie et des services, est pour François Bost « un schéma porteur de quelques espoirs ». En effet, elle bouleverse la théorie du cycle de vie du produit de Raymond Vernon qui veut que le monopole temporaire d’innovation que confère l’avantage technologique finisse par disparaître à cause des entreprises concurrentes imitatrices. La production dans les pays développés au lancement du produit terminant dans les pays à bas salaire. La relocalisation ajouterait donc une nouvelle étape à ce cycle. La marque Lucibel, spécialiste des éclairages professionnels LED a relocalisé sa production de Schenzhen en Normandie. Même si celle-ci a été motivée par une mauvaise expérience en Chine (vols de matériels, chantage…), l’entreprise a aussi décidé de relocaliser car elle a réussit à réduire ses coûts en innovant sur la conception des pièces. Elle a divisé par 2,5 le temps d’assemblage. Ceci a permis de réduire l’écart entre les coûts de production français et chinois.

L’innovation technologique est donc un moyen de retrouver des monopoles temporaires dans des biens manufacturés. En ce sens, toute politique de relocalisation doit s’accompagner d’un effort conséquent dans les domaines de recherche et développement. Cet effort peut parfaitement permettre au secteur pharmaceutique de relocaliser sa production. Au cœur des polémiques pendant cette crise sanitaire, ce secteur a révélé son extrême dépendance à l’Asie. 80% des médicaments consommés en France proviennent de cette région du monde. La France autrefois pionnière dans la production de nouveaux médicaments se cantonne aujourd’hui à la production d’anciens médicaments. Le secteur est pourtant stratégique pour limiter notre dépendance. Il faut toutefois nuancer les moyens d’y parvenir : voulons-nous tout relocaliser ou souhaitons-nous diversifier nos approvisionnements ? Et se poser une question primordiale : si la France avait les stocks nécessaires, nos réactions auraient-elles été les mêmes ?

Pour un policy mix : entre politique industrielle et relocalisation 

Si la crise sanitaire est un enjeu primordial, elle ne doit pas occulter la menace que représente le réchauffement climatique. C’est pour cela qu’au-delà d’un débat sur la relocalisation d’activités existantes, la France doit sérieusement entamer une politique industrielle innovante qui répond aux exigences du défi écologique. Cette crise sanitaire est peut-être le moyen de tourner nos investissements vers des productions respectueuses de l’environnement. 

D’une part, le rôle de l’Etat jusque là relégué à assurer les conditions d’un marché concurrentiel, pourrait changer. En participant à cette stratégie industrielle, il peut subventionner certains secteurs clés dans lesquels la France dispose d’un intérêt économique voire géopolitique. En effet, en subventionnant des industries naissantes, il les protège de ses concurrentes étrangères. C’était le cas d’Airbus au niveau européen contre l’américain Boeing. La France pourrait ainsi développer des avantages comparatifs de part sa spécialisation. En effet, plus une industrie grandit, plus elle fait des économies d’échelle. Ces dernières constituent à terme une barrière à l’entrée de nouveaux concurrents. Et ce même si cette situation est sous-optimale pour le consommateur car le prix pratiqué est supérieur à celui du concurrent « naturel ». 

D’autre part, la relocalisation offre des pistes de réflexion sur le contrôle des flux de marchandises responsables d’une grande partie des émissions de gaz à effets de serre. Elle réinvente le rapport entre les producteurs et les consommateurs. Relocaliser, c’est resserrer le tissu productif et donc amplifier les retombées économiques. Les revenus des uns sont les revenus des autres. Acheter un tee-shirt de l’usine locale dans la boutique du quartier offre un revenu à la gérante qui peut ensuite acheter un panier de légumes chez l’agriculteur local. L’économie fonctionne sous forme de petites poches, dépendantes les unes des autres. Un « contrat écolonomique » voit le jour et transforme les relations entre les individus.  Les comportements de marge excessives disparaissent. 

Ces questions montrent qu’il existe une multitude de voies à emprunter et que bâtir une indépendance économique ne sera pas chose aisée. Les mouvements de désindustrialisation que la France a subis ces dernières années doivent questionner les acteurs publics, certes, sans pour autant induire un débat nostalgique sur la France d’après guerre. La désindustrialisation est un mouvement inhérent à la mondialisation et se poursuivra également sur les services. Or, y répondre par la relocalisation, c’est prôné une création d’emplois marginale et une hausse des coûts pour le consommateur.  Le politique doit donc anticiper les futurs délocalisations. Une lecture sectorielle est à privilégier entre des industries stratégiques, comme l’industrie pharmaceutique, dont le contrôle assure la souveraineté du pays et  des industries naissantes à encourager pour développer des avantages comparatifs et acquérir de nouveaux marchés. La relocalisation, si elle répond à un souci écologique, n’est donc pas la seule tactique à privilégier. 

Soufiane Lamalam

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