Un monde sans croissance est-il vraiment possible ?

« Les idées de changement du monde et de fin du monde visent un même exorcisme du réel et jouent pour ce faire du même atout : du prestige fascinant et ambigu de ce qui n’est pas par rapport à ce qui est, de ce qui serait “autrement” par rapport à ce qui est ainsi, de ce qui serait “ailleurs” par rapport à ce qui est ici. » Clément Rosset

La crise qui résulte de l’apparition du coronavirus et qui paralyse l’économie mondiale motive de plus en plus de tribunes et d’appels à un autre monde ; la radicalité de la crise actuelle devant, selon certains, motiver l’action pour changer radicalement les choses. Au rang des vainqueurs parmi les portraits du nouveau monde, on distingue clairement les valeurs de partage, d’amour et de respect de la nature ; trop longtemps ignorée et possédée irresponsablement par les hommes, la nature devrait reprendre ses droits. « Le temps est venu de nous réconcilier avec la nature », nous dit Nicolas Hulot1 qui, trouvant probablement le décalogue de l’Ancien Testament peu ambitieux, nous propose un hectalogue des mondes possibles ! Espérons, avec lui, qu’elle cesse de s’énerver et qu’elle nous épargne de nouveaux coronavirus. De notre côté, nous contemplerons enfin son irréprochabilité… Il faut cesser de vouloir s’enrichir puisque le temps de la décroissance et du nouveau monde est venu. D’accord, mais remarquons qu’il est quand même assez étrange qu’une crise nous rappelant à quel point la nature n’a rien de particulièrement sympathique la rende aussi désirable.

Prenons tout de même les prophètes de la décroissance au sérieux et voyons ce que leur utopie présuppose. Ils s’appuient sur six arguments : 1) la croissance serait inconciliable avec la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la biodiversité ; 2) la croissance ne rendrait pas les gens heureux, ce qui nous donnerait une bonne raison d’essayer autre chose ; 3) la vraie croissance, celle qui compte, ne serait pas la croissance des richesses , mais celle du bien-être ; 4) la finalité de l’action de l’Etat serait donc le bien-être des citoyens ; 5) un autre monde, meilleur, radicalement différent, serait possible ; 6) et dans ce nouveau monde, la nature aurait des droits. Mais ces piliers de la pensée décroissantiste sont-ils si solides ?

La croissance incompatible avec l’écologie ?

Les arguments en faveur du ralentissement sont assez bien connus ; ils s’appuient principalement sur le problème des émissions de gaz à effet de serre, sur la raréfaction des ressources naturelles non renouvelables, et sur la perturbation des écosystèmes. Mentionnons tout de même ici les arguments en faveur de l’écologie positive, et les opportunités de croissance que peuvent représenter les innovations nécessaires à l’évolution des modes de fonctionnement de nos biens quotidiens. Des auteurs comme Gunter Pauli2 ou Jean Staune3 ont cherché à montrer dans leurs travaux que le meilleur moyen de concilier développement humain et écologie serait de faire mieux, notamment en termes de recyclage et de substituts énergétiques, plutôt que d’essayer de faire moins mal par la contrainte réglementaire et ce qu’on appelle généralement l’écologie punitive – on pense ici au scandale de la taxe verte à l’origine des gilets jaunes… Il semblerait que l’incompatibilité mise en avant soit davantage contingente que nécessaire.

La croissance, inutile pour être heureux ?

Si l’on soutient l’idée selon laquelle les humains s’adaptent en permanence et finissent par s’habituer à tous les conforts ; si l’on pense que le bonheur est avant tout une passion égoïste qui procède d’un instinct de comparaison, rendant dépendant le bien-être du riche de l’existence d’un moins riche ; et si l’on affirme que la croissance économique, ne proposant comme horizon que sa propre poursuite, n’a pas véritablement le sens métaphysique qu’il faudrait à tous pour ressentir un bien-être durable ; alors, oui, on peut dire que la croissance économique n’est pas le graal et prendre le paradoxe d’Easterlin comme une vérité définitive. En revanche, il faut rappeler que si l’utilité marginale d’un revenu est décroissante, l’utilité d’un revenu, elle, est toujours croissante ; que si la possession de richesse ou de biens n’est pas, en soi, source de bien-être, le fait d’être débarrassé du besoin rend plus probable le bonheur ; et que la croissance économique est la principale cause d’augmentation de l’espérance de vie dans tous les pays développés, or une vie longue laisse plus de temps pour arriver à vivre en accord avec soi-même – définition camusienne du bonheur4.

Un développement sans croissance ?

Le bien-être, l’amour, l’égalité, voilà le progrès, voilà ce dont il faudrait mesurer l’augmentation ! Très bien, il est difficile de ne pas être d’accord avec ceux qui appellent de leurs vœux un monde de bisounours : pur, sans relief, sans méchants, et où tout le monde s’aimerait. Cependant, quasiment tous les biens que les décroissantistes opposent à la croissance ont été rendus possibles par elle. Un développement humain sans création de richesses est une utopie qui n’a qu’un seul mérite : être incontestable car totalement inexpérimentable dans la réalité5. N’oublions pas qu’il est évidemment plus facile d’aimer qui l’on veut dans un monde où le travail et l’enrichissement permettent l’autonomie ; que pour pouvoir redistribuer des richesses, il faut en créer ; et que pour éviter la guerre, il est mieux de préserver le commerce international – qui favorise l’interdépendance entre les grandes puissances. 

L’Etat comme garant du bonheur ?

Quand bien même le bien-être devrait être l’objectif à substituer à la croissance économique, serait-il souhaitable de laisser l’Etat s’en occuper ? Il y a quelque chose de profondément naïf à penser que le bien-être puisse se réduire à un modèle exclusif – condition nécessaire pour que l’Etat s’occupe d’appliquer une recette du bonheur pour tous. Dans un monde de décroissance, l’entrepreneur souhaitant être heureux en s’enrichissant ne serait pas libre de le faire ; alors que, dans le monde réel, celui qui souhaite vivre avec frugalité et se contenter de peu est tout à fait libre de le faire. Lequel de ces deux modèles est le plus séduisant ? Celui qui impose une manière de vivre ou celui qui ménage la possibilité pour chacun de décider du sens de sa vie ? Si l’on suit les arguments de Karl Popper, il y a en effet des raisons de refuser que l’Etat s’occupe du bien-être des citoyens. Comme il l’assure dans La Société ouverte et ses ennemis, « le bonheur du peuple est, peut-être, le plus redoutable des idéaux politiques, car il aboutit fatalement à vouloir imposer aux autres une échelle de valeurs supérieures jugées nécessaires à ce bonheur. On verse ainsi dans l’utopie et le romantisme ; et, à vouloir créer le paradis terrestre, on se condamne inévitablement à l’enfer. »

Le rêve d’un nouveau monde

Argument très à la mode : faut-il « changer de système » ? « Le temps est venu d’arbitrer dans les possibles », affirme également Hulot. Évidemment, les mondes possibles seraient rangés dans une « armoire à possible »6, pour reprendre l’expression de Bergson, et il suffirait, avec un peu de volonté, de choisir le bien et pas le mal : bref, il suffirait de dire qu’un autre monde est possible pour ne plus faire le jeu du méchant système capitaliste. Mais le possible n’est pas le souhaitable, et dire qu’un monde est possible, c’est affirmer d’emblée qu’il n’existe pas (encore). Ensuite, c’est supposer que le possible précède le réel, et que le simple fait de remarquer que ce monde décroissant est autre suffit pour dire qu’il est quelque chose et pas rien – quelque chose qu’il resterait à acter et qui existerait en puissance. Mais la décroissance ne peut même pas prétendre au virtuel ou à la puissance. Il suffit pour s’en convaincre de se demander ce que des adeptes de la décroissance feraient s’ils étaient au pouvoir aujourd’hui face à la crise économique… ils feraient une relance, comme tout le monde.

En fait, c’est-à-dire dans le vrai monde, la décroissance est soit réelle, et alors on la refuse, comme en ce moment-même ; soit possible, imaginée, et dans ce cas-là elle permet d’avoir bonne conscience. Car le propre des mondes d’ailleurs, qui jouissent de ce que Clément Rosset appelle « une positivité fantomale », c’est de subsister imaginairement que parce qu’ils n’existent pas. Pire, dire qu’un autre monde est possible, c’est avouer que l’on n’accepte pas le monde réel, mais chercher un moyen de justifier le fait d’y vivre quand même parce que l’on n’a pas le courage d’agir concrètement pour que le monde devienne acceptable ; bref, c’est signer des tribunes contre la consommation avant de sauter dans un avion pour recevoir un Oscar et faire un discours sur le réchauffement climatique, la souffrance des animaux et les inégalités avant de filer – satisfait ! – en jet privé dans sa villa de vacances. Tout comme l’utopie communiste qui ne vit que de l’effectivité du capitalisme qui lui permet d’avoir un adversaire et la place, confortable, de ce qui peut perdurer sans devoir se confronter au réel ; le fantasme de la décroissance n’existe que parce qu’il y a de la croissance, mais le jour où la croissance disparaît, il s’effondre sur lui-même.

La nature a-t-elle des droits ?

Comment justifier un tel renoncement ? En donnant des droits à la nature, comme le suggérait Philippe Descola (anthropologue et professeur au collège de France) il y a quelques jours dans Le Monde7 : « dans plusieurs pays on a donné une personnalité juridique à des milieux de vie (…) capables de faire valoir leurs intérêts propres par le biais de mandataires dont le bien-être dépend de celui de leur mandant. » Voilà ce que serait la solution pour contraindre nos démocraties fatiguées, encore trop accrochées aux droits de l’Homme et à leur inconscient prométhéen. L’argument, qui n’est pas nouveau, s’appuie sur une critique antihumaniste qui, faisant valoir que l’humain est le seul être vivant à pêcher par hubris, propose de limiter sa capacité d’action – potentiellement nuisible à la nature – en érigeant la protection de la nature comme un devoir supérieur à la préservation des libertés. L’échelle de valeur des Lumières, faisant de la liberté le point culminant de la dignité de l’humain, devrait être dépassée pour réorganiser la hiérarchie des droits en faveur d’une coexistence paisible avec la nature. Remarquons tout de même que l’environnementaliste se prenant pour le centre de la nature n’est finalement pas si anthropocentré : en effet, il y a quelque chose de paradoxalement assez égocentré – un anthropocentrisme au carré – à vouloir donner des droits à la nature comme on en a inventés pour vivre ensemble entre humains… Mais pire, une fois que la nature aura des droits qui primerons sur les droits de l’Homme, que répondrons-nous à celui qui nous expliquera sereinement que sa préservation nécessite une réduction drastique de la démographie, et qui proposerait, par exemple, de ne plus soigner les vieillards pour permettre à Gaïa de respirer ?

Faire différemment dans le monde actuel ou faire autrement dans un autre monde ? La nuance n’est pas négligeable. En somme, n’y a-t-il pas, chez les adeptes de la décroissance, une haine de ce qui est cachée par un amour abstrait de ce qui n’est pas encore et sera très probablement jamais ? La décroissance, donc, mais à quel prix ?

Tom Jacques

Notes :

  1. http://www.fondation-nature-homme.org/magazine/le-temps-est-venu-nicolas-hulot
  2. Croissance sans limites. Objectif zéro pollution, Gunter Pauli, 2007
  3. Les Clefs du futur, Jean Staune, 2015
  4. « Qu’est-ce que le bonheur, sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu’il mène ? », Noces, Albert Camus
  5. « La force invulnérable de la pensée de l’ailleurs et de l’autrement consiste paradoxalement en son impuissance à se définir elle-même : à préciser ce qu’elle désire et ce qu’elle veut. (…) C’est pourquoi un propos contestataire est toujours, et par définition, incontestable. Le privilège des notions négatives, qui désignent ce à quoi elles s’opposent mais ne précisent pas pour autant ce à quoi elles s’accorderaient, est de se soustraire à toute contestation : elles prospèrent à l’abri de leur propre vague. C’est aussi l’éternel privilège des charlatans : non seulement de parler, comme le suggère l’étymologie du mot, mais encore et surtout de réussir à parler de rien. » Le philosophe et les sortilèges, Clément Rosset
  6. Le possible et le réel, Henri Bergson
  7. https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/20/philippe-descola-nous-sommes-devenus-des-virus-pour-la-planete_6040207_3232.html

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