Comment la blockchain pourrait-elle révolutionner le marché de l’art ?

En 2018, Georgina Adams écrivait La blockchain : une révolution pour le marché de l’art ? dans le Quotidien de l’Art. En introduction, une affirmation de l’entrepreneur et économiste Magnus Resch : « Dans les dix à vingt années à venir, tous les acteurs du marché de l’art se seront mis à la blockchain ». Au même moment l’œuvre du peintre italien Modigliani est au cœur d’un scandale ; 20 de « ses » toiles exposées au Palais Ducal à Gènes entre mars et juillet 2017, ont été déclarées comme des faux…. L’affaire a relancé le débat sur l’authenticité des œuvres.

La révolution du marché de l’art

Le Marché de l’Art, un des marchés les plus anciens et des plus dérégulé du monde, connaît depuis cinq ans une évolution exponentielle grâce à la numérisation. Désormais, que l’on soit collectionneur, marchand, galeriste ou institution culturelle, plus besoin de voir physiquement une œuvre, de la toucher ou de la scruter dans ses moindres détails, l’imagerie 3D et la réalité augmentée sont là pour être vos yeux et vos mains. Plus besoin non plus de parcourir les galeries, les marchands ou les salles des ventes à la recherche de perles rares, postez quelques alertes (sur Artsy ou encore Lotprivé) et vos lots préférés vous attendront tranquillement dans votre boîte e-mail.

Enfin, plus besoin de s’encombrer de lourds catalogues de ventes aux enchères, de catalogues raisonnés ou de monographies d’artistes, une simple recherche sur des bases de données (Artprice, Artnet, ou encore Auction) permet de retrouver tout l’historique des prix d’une œuvre. Cette évolution a grandement profité aux artistes puisque de plus en plus de sites proposent de mettre en ligne leurs œuvres, ce qui leur permet d’être en contact avec les clients finaux et de court-circuiter le coûteux système des galeries. Ainsi, la numérisation a permis d’introduire plus de transparence dans un marché opaque, de rétablir un peu de confiance dans un marché de dupe et plus généralement de libérer les acteurs de la neurasthénie des intermédiaires.

Mais la numérisation du marché de l’art pose encore un certain nombre de questions dont la plus importante est la difficulté de pouvoir confirmer l’authenticité d’une œuvre : cette pierre angulaire sur laquelle repose tout le marché de l’art a donné naissance à un marché parallèle…

Le marché des certificats d’authenticité

En Europe, le marché des certificats d’authenticité est une manne céleste pour de nombreux artistes (une fois leurs œuvres vendues, certains n’hésitent pas à demander des sommes importantes pour émettre des certificats d’authenticité papier), pour des ayants-droits d’artistes, pour des experts plus ou moins autoproclamés spécialistes d’un artiste, pour d’importantes galeries (comme la galerie Gagosian ou la galerie Perrotin) ou encore certaines fondations (comme la fondation Wildenstein) qui rachètent à prix d’or les archives d’artistes connus à des ayants-droits appâtés par le gain et délivrent à leur tour des certificats moyennant finance.

Les technologies numériques pourraient révolutionner le marché de l’art. Actuellement, l’authentification est déclarative : elle repose sur les dires d’experts plus ou moins accrédités. Demain, la technologie de reconnaissance d’images, en plein essor, pourrait permettre d’identifier de façon certaine et unique les œuvres et de renforcer leur authenticité, principale faiblesse du commerce en ligne évoquée par les acteurs du marché. Selon le « Hiscox Online Art Trade Report 2017 », 87% des acheteurs interrogés déclarent « qu’un certificat d’authenticité contribuerait à justifier leur achat d’une œuvre d’art ». Une autre technologie en pleine croissance, la blockchain, va permettre de créer techniquement une empreinte numérique unique et infalsifiable pour chaque œuvre d’art certifiée par son biais.

La blockchain offre de nouvelles perspectives

La blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’information (via Internet). Elle repose sur la vérification de l’information par un nombre important d’utilisateurs du réseau avant d’être stockée. Elle est transparente car tous les utilisateurs peuvent consulter la totalité des échanges ou des transactions intervenues dans la blockchain depuis sa création. Elle est ultra sécurisée du fait de la vérification de l’information par des tiers de confiance ainsi que son cryptage. De plus, pour modifier un bloc, il faut créer une blockchain plus longue que la blockchain originale, ce qui demande une puissance de calcul trop importante pour qu’un acteur isolé puisse effectuer des actes de malveillance. On peut la sécuriser encore plus en éditant des smart contracts, des portions de code informatique stockées sur la blockchain dont la correction de l’exécution est vérifiée par le réseau. Ils établissent des règles dont les utilisateurs ont la garantie qu’elles seront respectées. Comme ils ne peuvent pas être modifiés, ils rendent le code infalsifiable. Enfin, la blockchain est décentralisée car elle n’est supervisée par aucune instance centrale mais par ses utilisateurs et l’information est stockée sur l’ensemble du réseau d’utilisateurs, ce qui lui confère une certaine robustesse.

La Blockchain et le numérique appliqués au marché de l’art

Pour l’acheteur, Authenticité et Provenance sont les deux paramètres les plus importants dans la décision d’achat d’une œuvre unique. La rareté des pièces et l’existence de faux rendent pour le moment l’authenticité très compliquée. La traçabilité des différentes opérations par un algorithme autogéré simplifiera les démarches d’authentification aussi bien pour le collectionneur que pour le vendeur car la technologie est infalsifiable, inviolable et transparente. Cependant, les pièces antérieures à 1945 sont généralement les pièces les plus difficiles à tracer, on ne peut pas vérifier si les informations enregistrées par des tiers sont exactes. Pour l’art ancien, le rôle d’expert reste primordial dans l’identification, l’estimation et la reconnaissance de l’œuvre.

L’artiste n’a parfois pas la possibilité de suivre toutes les ventes et reventes de son œuvre. Chacune des reventes devraient cependant entraîner un droit de suite, un pourcentage de la vente reversée au créateur de l’œuvre. La blockchain, par la traçabilité, permettra d’assurer le versement de ce droit. De plus, les artistes conservent toujours leur droit moral sur leurs œuvres. Ainsi avant de reproduire une œuvre, il faudrait normalement toujours interroger l’artiste, qui lui autoriserait ou non la reproduction. Ce n’est pas toujours le cas, car il est pour le moment impossible d’avoir un aperçu global, à moins de souscrire à toutes les institutions internationales ce qui inclut des procédures administratives importantes. La blockchain pourrait réguler les utilisations et devenir un outil incontournable pour faire valoir le droit moral des artistes au-delà du temps et des frontières.

Jusqu’à aujourd’hui, l’art vidéo et l’art digital avaient encore du mal à trouver leur place. Il était difficile de gérer leur diffusion et surtout d’acter d’un droit de propriété. La blockchain permet dorénavant de valider la possession, notamment par l’intermédiaire de smart contract. Le développement de la technologie va certainement propulser un nouveau segment de création. Elle générera ainsi de nouvelles richesses en ouvrant la production d’art à de nouvelles techniques. La technologie blockchain permet donc de fluidifier les interactions entre les différents acteurs du marché, optimiser le temps et les coûts et sécuriser le marché.

Le délicat problème de la gouvernance dans un marché globalisé

Au-delà de la question centrale de l’authenticité, une question plus générale sur la blockchain émane. En effet, du fait même de son ADN, c’est-à-dire des choix technologiques décidés par sa communauté d’utilisateur et de son canal de transmission (internet), tous les problèmes liés à la gouvernance d’Internet se posent aussi pour la blockchain.

La première réponse qui a été apportée est la mise en place de D.A.O. (Decentralized Autonomous Organizations) qui sont des organisations numériques qui fournissent des règles transparentes et immuables de gouvernance à une communauté d’utilisateurs. Depuis quelques années, le second marché de l’art est cristallisé. Les pièces remises en vente par leur premier acheteur peinent à être acquises de nouveau. Ce phénomène fragilise l’ensemble du marché car inconsciemment la décision d’achat est freinée par la peur de ne pouvoir revendre ou celle d’être escroqué par un obscur marchand. Même s’il est de plus en plus régulé, le marché a plutôt mauvaise réputation. Le problème que l’on connaît à l’heure actuelle est que les différentes places de marché de l’art ont des législations différentes vis-à-vis des œuvres d’art.

En France ou en Chine par exemple, l’État a une approche très protectionniste du marché ; aux États-Unis les régulations sont moindres. Le marché de l’art est un marché international ; et à cette échelle seule la blockchain pourrait garantir une transparence totale des échanges à échelle globale. Peu importe où la pièce est transférée. C’est ici que se joue la plus grande révolution dans ce marché à différents rythmes.

Pour conclure, avec Internet et les différentes transformations digitales, il y a un besoin de plus en plus marqué de transparence, de visibilité, de traçabilité. Le marché de l’art était un marché assez secret. La démocratisation de ce dernier, accélérée ces dix dernières années avec Internet, a contraint les agents à renouveler leur approche pour s’adapter à la motivation et au nouveau comportement de leur client. Ainsi on peut voir en la technologie Blockchain, un moyen de relancer une part du marché et d’en développer une autre. En novembre 2018, Christie’s fut la première grande société d’enchères à appliquer cette technologie, s’associant à Artory, une plateforme blockchain spécialisée dans l’art – chaque œuvre a été vendue accompagnée d’un certificat crypté contenant des informations sécurisés et infalsifiables. Première d’une longue série ? L’avenir nous le dira !

Ines Saady

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