La « finance comportementale » va-t-elle révolutionner la finance ?

Dans les années 1990, l’émergence de la finance comportementale a remis en cause l’idée d’efficience des marchés. En appliquant les avancées de la psychologie à la finance, des penseurs tels que Robert Schiller ont pu souligner l’irrationalité des acteurs sur les marchés financiers. D’après Nadia Grant, responsable du marché actions US de Columbia Threadneedle Investments, « il existe des biais comportementaux chez les individus comme l’excès de confiance, l’aversion aux pertes ou l’inertie qui créent des opportunités qu’il est possible d’exploiter ».

La finance comportementale a été officiellement reconnue en 2002 par le prix de la Banque de Suède remis à Daniel Kahneman et Vernon L.Smith, psychologue et économiste. 

L’économie expérimentale est une méthode d’analyse économique des comportements économiques reposant sur l’expérimentation en laboratoire et utilisant des principes de la méthode expérimentale. On peut observer les choix économiques de sujets humains dans un environnement contrôlé et reproductible. Ce nouveau domaine de recherche repose sur les tests expérimentaux auxquels les économistes soumettent la théorie économique. La finance comportementale utilise les résultats de recherche de l’économie expérimentale pour étudier et expliquer les comportements et les décisions des principaux acteurs des marchés financiers (les investisseurs).

La remise en cause des marchés efficients 

Selon le paradigme de la théorie classique de la finance, qui a prévalu pendant très longtemps dans le milieu universitaire, le marché revêt un caractère efficient. Le marché reflète toutes les informations données à l’instant T, selon cette théorie classique, et aucun des actifs transitant sur un marché donné ne peut être surévalué ou sous-évalué. Par ailleurs, la théorie des marchés efficients, toujours dans le même souci de considérer que le marché s’équilibre de lui-même, postule que lorsqu’un investisseur optimiste et irrationnel achète une action, concomitamment un investisseur pessimiste et rationnel vendra, de telle sorte qu’il neutralise l’effet négatif des opérateurs irrationnels sur la variation du prix du marché. Cette théorie dénie aux agents économiques toute possibilité d’anticiper l’évolution du marché ou d’influer sur son cours et n’a pas su expliquer le boom des marchés boursiers mondiaux puis leur effondrement en 2000. 

La finance comportementale permet de nuancer considérablement les apports de la théorie d’efficience des marchés, qui peut conduire à des interprétations radicalement erronées de certains événements tels que les bulles boursières. En effet, la collaboration étroite entre la finance et d’autres sciences sociales telles que la psychologique cognitive a permis d’accroître sensiblement notre niveau de connaissances des marchés financiers et de l’influence du comportement des agents.

Robert J. Shiller constate ainsi que si la théorie de l’efficience des marchés ne doit pas être complètement écartée au profit de la finance comportementale, il n’en reste pas moins que les faiblesses de cette théorie sont évidentes et appellent à considérer la théorie de l’efficience davantage comme une illustration d’un marché idéal plutôt qu’un descripteur précis des marchés tels qu’ils existent réellement. Les premiers travaux sur la volatilité boursière excessive ont consisté à élaborer des tests de volatilité modélisant les dividendes et les prix des actions, de façon plus générale. Ces tests ont progressivement confirmé l’hypothèse selon laquelle les prix des actions étaient bien plus volatils que ne le permettait de l’expliquer la théorie froide et objective des marchés efficients.

La remise en cause de l’investisseur parfaitement rationnel

Selon la théorie de l’efficience des marchés, les agents économiques agissent de façon rationnelle au moyen des ressources dont ils disposent sur le marché. Il est donc impossible pour un agent sur le marché de réaliser des gains supérieurs aux « gains moyens » et le paramètre psychologique n’est donc pas intégré dans leur réflexion.

Or, cette théorie de l’efficience est profondément remise en cause par la finance comportementale, qui postule au contraire l’existence d’une inefficience du marché, mu en grande partie par les comportements de ses agents et la psychologie des investisseurs. Ces comportements irrationnels peuvent même être exercés contre l’intérêt des investisseurs eux-mêmes et les marchés ne sont pas en mesure d’atteindre l’équilibre optimal d’où le rôle des autorités de régulations contrôlant les différents flux sur le marché ou en renforçant les fonds propres par exemple.

L’exploitation des anomalies financières identifiées par la finance comportementale 

Les travaux de Daniel Kahneman et Amos Tversky ont constitué un apport indéniable à l’économie expérimentale en fournissant une description et une compréhension de l’attitude face au risque des individus basée sur la modification de la théorie de l’utilité espérée. Les études économiques expérimentales de l’incertitude ont jusqu’à présent apporté deux conclusions principales. La première est le fait que l’utilité individuelle semble ne pas être associée à la richesse, ni au bien-être mais à une variation de cette richesse ou de l’état de ce bien-être par rapport à un point de référence initial. La deuxième est que les changements aggravants la situation initiale (pertes) semblent avoir plus de poids que les améliorations par rapport à ce même état initial (gains). Cela s’explique par des anomalies telles que le biais du statu quo et l’effet dotation. La nouveauté est perçue comme engendrant plus de risques que d’avantages, ainsi les personnes préfèrent que les choses restent à l’identique ou évoluent le moins possible si l’on ne peut faire autrement. L’effet de dotation est un biais conduisant les individus à changer leur façon d’évaluer un bien lorsqu’ils le possèdent notamment par la présence d’éléments affectifs. Ces deux effets peuvent s’illustrer en bourse par exemple lorsqu’un individu décide de ne pas rechercher des titres alternatifs à ceux qu’il possède déjà dans son portefeuille d’actions et auxquels il accorde une valeur supérieure à leur valeur objective.

Conclusion

Bien qu’il soit important d’avoir un modèle théorique général, la théorie classique est remise en cause à travers différentes études expérimentales. En effet parfois les prévisions sont biaisées par des hypothèses ne prenant pas en compte des facteurs plus psychologiques comme le fait que chacun peut changer son comportement selon le contexte dans lequel il se trouve.  Le risque et l’incertitude sont des variables importantes de décisions. En réalité l’environnement est plutôt indéterminé et nos décisions sont influencées par notre perception du risque et notre tendance à agir de façon sûre ou risquée. La finance comportementale s’impose comme une alternative suite à la mise en lumière de nombreuses anomalies qui fragilisent les piliers de la théorie financière classique. Les inefficiences de marchés, l’excès de confiance, l’effet de disposition, l’effet de dotation, l’aversion à la perte et le statu quo et bien d’autres biais cognitifs et émotionnels montre bien que la réalité peut être contradictoire avec les prévisions du modèle classique.

Cependant même si la finance comportementale représente un apport considérable dans la recherche économique, il me semble important de souligner que celle-ci est encore assez peu développée en pratique. C’est un concept qui reste vaste, complexe et approximatif assez difficile à appliquer.

Ines Saady

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