SpaceX : les partenariats public-privé en pleine conquête spatiale ?

Le 30 mai 2020, une entreprise américaine SpaceX mène avec succès deux astronautes à la Station Spatiale Internationale (ISS). Ce qui étonne ce n’est pas tant la réussite technologique. On est en 2020, et sans sous-estimer le travail important de SpaceX, le progrès technologique depuis les grandes innovations dans le transport spatial d’équipes (Space Shuttle développé en 1970s et Soyuz en 1960s/2000s) justifie pleinement cette réussite. En revanche, ce qui surprend, c’est la capacité d’un acteur privé d’amener des gens dans l’espace – une mission qui auparavant était possible seulement pour des puissances étatiques. On se retrouve dans une situation, où on constate une nouvelle façon – et peut être la seule – d’organiser une exploration spatiale rapide – celle de collaborations étroites entre les acteurs privés et publics. 

Le rôle de l’Etat dans l’exploration spatiale

Le secteur spatial a été considérablement développé par la volonté d’acteurs publics, et ceci pendant la deuxième guerre mondiale et la guerre froide. Les allemands s’y sont intéressés en étant limités par la Traité de Versailles sur l’utilisation des canons. Les missiles balistiques proposaient une alternative. Après la guerre, renforcés par des fruits de Opération Paperclip et Opération Osoaviakhim, les Etats Unis et l’Union Soviétique ont vite fait des avancées technologiques et se battaient pour la primauté spatiale. Il s’agissait d’un enjeu stratégique (capacités militaires, espionnage), mais aussi culturel (propagande et symbolisme), et enfin scientifique. Premier satellite (1957), premier homme dans l’espace (1961), premier pas sur la Lune (1969). L’enjeu économique n’était qu’un facteur secondaire, surtout au vu de la flexibilité des budgets alloués. Enfin, les priorités politiques et le contexte économique changent (1970-2000) et bientôt l’Union Soviétique disparaît (1991). La Station spatiale Mir – son héritage – est  dé-commissionnée par manque de financement (2001). Depuis, la seule station spatiale existante est l’ISS, crée en 1998 par un consortium d’entités publiques – NASA (Etats Unis), ESA (EU), JAXA (Japon), CSA (Canada) et Roscosmos (Russie), avec un but – la recherche scientifique et la préparation de l’homme pour l’exploration spatial au-delà d’orbite terrestre. 

Cependant, l’ISS représente une facture conséquente, réputée d’être un objet artificiel le plus cher au monde. La NASA, avec un budget annuel un peu au-delà de 20 milliards d’euros,  elle seule dépense plus de 3 milliard d’euros par an sur l’opération de l’ISS. De surcroît, les innovations technologiques nécessaires pour se lancer vers les étoiles se font de plus en plus dans des entreprises privées, donc leur implication est nécessaire. La réalisation ne tardait pas – il faut trouver un moyen pour pérenniser la situation durable pour explorer l’espace. 

La collaboration public-privé

L’Etat joue un rôle important dans le développement des nouvelle technologies et l’avancement du progrès technologiques, intériorisant des risques et incitant les entreprise à participer. Surtout quand il s’agit de risques importants, et de potentiel de profit non défini ou jugé insuffisant. Un bon exemple serait la recherche, qui est cruciale pour l’avancement de la science et du progrès. Etant donné le caractère douteux d’applicabilité industrielle des retombés directes de la recherche fondamentale, ainsi que le taux d’échec et le durée du travail incertains, les entreprises ne sont pas propices d’y investit. La recherche ne se fait pas à la commande, et on peut difficilement inciter un chercheur à être créatif, et produire des résultats pratico-pratiques. Donc, l’Etat prend place et finance les choses pour le bien commun. Une fois le terrain est prêt, le risque est maîtrisable, et le marché potentiel est là – les entreprises s’y lanceront, en investissant dans la recherche appliquée, en achetant les licences, des droits d’usage, l’accès aux installations et aux experts. Ce même raisonnement est appliqué dans des cas de partenariat privé-public, où l’Etat vise à développer certains domaines d’activités économique – à créer des pôles d’expertises par exemple – ou à obtenir une expertise particulière (e.g. Tipping Point de NASA). Les formes de collaboration permettent à l’Etat de minimiser les risques pour des acteurs privés dans ces domaines,  garantir un retour sur investissement potentiel en couvrant certains points, et donc les encourager à travailler et à se développer. 

L’autre côté de la médaille – la collaboration peut être aussi intéressante dans le cas de changement de priorités politiques, ou dans le cas de réductions budgétaires. Souvent, quand il s’agit d’engagement d’acteurs privés sur un « projet » public, ça se passe avec le discours de recherche d’efficacité. Le raisonnement est que l’entreprise est intéressée par le profit, donc dans une situation de partenariat public-privé, où l’objectif est de proposer un service/produit d’une qualité donnée, l’entreprise aura l’intérêt d’optimiser la performance – réduire les dépenses inutiles, rechercher meilleurs formes d’organisation, faire des investissements et des innovations – afin d’augmenter sa marge. C’est dans cette optique que, en 2016, la NASA a entretenu l’idée d’engager un acteur privé dans l’opération de l’ISS. Ici, il s’agit de repousser les risques sur les acteurs privés. Cependant, cette efficacité recherchée n’est pas toujours là et ce type de partenariat est souvent critiqué.

Il existe plusieurs formes (et donc définitions) de partenariats public-privé : concession de ressources, l’acteur privé lié par un contrat, l’acteur public et celui du privé liés par un joint-venture etc. Dans chaque cas les moyens d’incitation et les modalités de contrôle sont différents, et donc le choix dépend des volontés, contraintes, et conditions dans lequel se retrouve l’acteur public. Encore faut-il considérer les cadres légals de différents pays, et dans notre cas, encore le droit international de l’espace ! Néanmoins, c’est un sujet pour un article appart. Nous nous contenterons d’une définition générale où le partenariat public-privé est un acte de co-production d’un produit ou service par un acteur public avec un acteur privé, et ceci avec un engagement à long terme (environs 5 à 30 ans, selon la nature du projet). 

L’ISS comme point de départ – transport de passagers

Comme évoqué, l’ISS est un plaisir cher. Une des barrières les plus importantes est le transport. D’abord, pour réapprovisionner l’ISS ; ensuite, pour transporter les astronautes. Avec lancement des satellites et des missions privés, le secteur de transport spatial (astronautique) est dynamique, la compétition est là et les prix deviennent de plus en plus abordables. Si vous souhaitez de lancer un satellite aujourd’hui, vous avez un choix entre plusieurs prestataires et lanceurs. 

Cependant, le transport d’astronautes est tout autre chose. Depuis la fin de programme Space Shuttle de NASA en, l’ISS est complètement dépendant de Soyuz-2 de Roscosmos pour envoyer ses astronautes. Et Roscosmos profite de son monopole international, car depuis la fin de Space Shuttle, Roscosmos a multiplié le prix d’un ticket par un facteur de 3. Le prix d’un ticket facturé à NASA et ESA est de 70 million euros par personne. Un seul « billet » couvre le coût d’une mission complète, mais la NASA en achète plusieurs et lance en moyenne 6 missions par an. La facture totale pour la NASA en 2018 était de 500 millions d’euros – c’est un budget annuel d’une grande université de recherche en France.  Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi une facture pour l’ESA, pour des astronautes européens. L’intérêt de NASA d’avoir une possibilité moins chère est évident, juste comme l’intérêt de Roscosmos de garder son vache à  lait. 

En mai 2020, SpaceX a brisé le monopole avec du « Made in the US », au prix de 50 millions euros par personne, le poids de charge déjà inclus dans ce prix. Autre que indépendance stratégique de NASA pour l’exploration spatiale, c’est important, car la possibilité d’envoyer un astronaute a une valeur forte. Autre que la nécessité de faire de la recherche, chaque astronaute représente pour un pays un retour sur leur investissement en ISS. Plus il y a d’astronautes à l’ISS, moins de temps chacun d’eux passe sur des tâches routinières d’opération et de maintenance de cette station, et donc peut se concentrer sur la recherche propre. Mettons ça dans le contexte de la fin d’exploitation d’ISS programmée vers 2028 – il ne reste que 8 ans pour récupérer le maximum de « valeur ». C’est pour cela que chaque astronaute envoyé est crucial, et donc chaque « billet » compte.  

Dans les médias, on entend surtout parler de SpaceX depuis 2012. Mais la collaboration entre la NASA et SpaceX ne date pas d’aujourd’hui, ni de 2012 (le premier événement phare). La démarche a été mise en place en 2004, et puis en 2010 avec le Commercial Crew Program. Il s’agit d’une collaboration de 16 ans et qui va continuer. Elle prend une forme d’un plan avec des livrables, des objectifs échelonnées, des paiements à la performance, et d’accompagnement tout au long de chemin. Et c’est SpaceX qui opère le transport et en est responsable. Cependant, même si SpaceX est la société la plus médiatisée, la NASA a collaboré avec 7 autres sociétés pour développer le transportat commercial de personnes, avec les derniers contrats alloués aux SpaceX et Boeing  L’idée étant de créer un réel système économique, dynamique et concurrentiel. 

L’ISS comme nœud de l’économie spatiale

Le transport ce n’est qu’un point sur le chemin de conquête de l’espace. La NASA a un objectif ambitieux – d’amener l’homme sur la Lune en 2024, établir une présence lunaire permanente en 2028, et amener l’homme sur Mars. Ces programmes sont en place depuis plusieurs années. Ils reconnaissant un aspect majeur – tout effort d’exploration spatiale au-delà d’orbite terrestre basse demande une organisation logistique forte, qu’un acteur public seul ne pourra pas maintenir. Tout en réalisant cela, la NASA travaille sur la création d’une économie orbitale dynamique, construite par des acteurs privés et publics – la Low Orbit Economy (économie d’orbite terrestre base). Et l’ISS joue le rôle d’un premier client

Depuis un moment l’ISS devient de plus en plus « business friendly ». Les russes déjà pratiquent du marketing commercial spatial dans leur section d’ISS (et Mir avant).  Chez la NASA, il est possible de réaliser des études privées de R&D. Cependant, en 2019 le diapason d’activités de NASA a été considérablement élargi pour inclure plus d’activités commerciales (production, marketing, fabrication pour utilisation sur Terre etc). La NASA agit même comme une sorte de « business angel pour les startups technologique spatiales pour développer leur technologies et les tester dans les conditions d’ISS, et en même temps développer la demande de LOE.

Depuis 2020 l’ISS peut accueillir des astronautes privés, qui peuvent désormais acheter les services de transport spatial privé chez SpaceX, Boeing, et bientôt d’autres entrepsies. Si vous remplissez les critères de NASA (santé, certification…) et que vous avez un budget approprié – rien ne vous bloque d’une possibilité de se rendre sur l’ISS avec une mission privée de 30 jours. De plus, en 2020, la NASA a déjà contracté une entreprise Axiom Space pour créer au moins un premier module commercial habitable pour l’ISS. 

Il ne faut pas non plus oublier l’économie dynamique autour de satellites, ainsi que le tourisme spatial. L’ISS déjà acceptait des touristes  entre 2001 et 2009 (accueillis dans la section russe d’ISS), avec l’ordre de prix de 20-30 millions d’euros. Les touristes profitaient des places vacantes sur l’ISS et les lanceurs. Et c’est pour cette raison (et non pas pour la non-faisabilité technologique ou manque d’intérêt) qu’on n’entend pas parler des touristes spatiaux – il n’y a plus de places vacantes. Depuis son lancement, l’ISS a doublé le nombre de personnes présentes (de 3 à 6), et pouvant aller jusqu’à 10 lors de passation entre les équipes. En plus, Soyuz étant petit, il ne pouvait amener que 3 personnes à la fois. L’entrée de SpaceX (équipage max de 7 personnes) et de Boeing (4 personnes) changera les choses. L’élargissement de l’ISS avec les modules commerciaux (Axiom Space déjà mentionné), la construction des stations privées (e.g. Bigalow – avec un module déjà en usage à l’ISS grâce au partenariat), et les société de tourismes spatial indépendantes pourront contribuer davantage à ce marché.

Tout ceci transforme l’ISS en centre d’activités économiques, qui seront tournées vers l’ISS comme le premier client important. Mais la fin d’exploitation de l’ISS est prévue pour 2028 – dans 8 ans. Il faut réussir de mettre en place les bases solides d’une économie fonctionnelle avant la décommission de cette station spatiale. Une fois l’écosystème est établi, il servira d’un fondement pour les missions d’exploration spatiale qui seront portées par la NASA, l’ESA et ses homologues – cette fois sur la Lune, Mars et ailleurs. Bien sûr, tout ne se termine pas sur l’ISS. Il y a plein de projets qui se développent : d’autres pays développent leurs propres stations spatiales (e.g. Chine pour 2022) mais aussi les entreprises (histoire complexe de Bigalow). Mais dans chaque projet, ce serait impossible d’avancer aussi vite sans une collaboration public-privé. Et sans cette collaboration et la division des risques, l’exploration spatiale dans sa globalité avancerait beaucoup plus lentement, en retardant notre éventuelle colonisation de la Lune et de Mars. 

Faut-il rappeler que le partenariat public-privé dans l’exploration n’est pas une nouveauté ? En 1492 – il y a cinq siècles – Christophe Colomb a signé un contrat avec la couronne espagnole, et a finalement organisé son voyage comme une initiative privé, soutenue par les pouvoirs publics de l’Empire espagnole, financée par un joint-venture. Contre le soutien étatique pour sécuriser ses explorations, une commission de 10% sur le bénéfice net à perpétuité, les droits de gouvernance et un titre de noblesse, Colomb apportait 1/3 du capital, son expertise, sa vision et volonté de prendre le risque. A voir quelle forme prendra le partenariat public-privé lors de la colonisation de la Lune.

Orest Firsov

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