Homo Touristicus : le tourisme détruit-il l’environnement ?

Le tourisme dégrade-t-il l’environnement ? “En Espagne, en Grèce ou en France, ils vont polluer toutes les plages, et, par leur unique présence, abîmer tous les paysages”, chantait Renaud à propos des Français dans Hexagone. D’ailleurs, à la fin des années 2010, aller bronzer en Espagne ou en Grèce coûtait souvent moins cher que de le faire en France. Jusqu’à l’été 2020. Cet été-là, on est resté en France. Beaucoup de frontières étaient fermées, et puis, de toute manière, peu d’avions volaient. Et puis il fallait relancer l’économie locale, fortement dépendante du tourisme. On a alors découvert des lieux qui n’apparaissaient pas encore sur Instagram et redécouvert une façon de voyager que beaucoup avaient oubliée. Car le tourisme, à l’ère du numérique, alimente la pollution.

Transport : des émissions de CO2 toujours plus importantes à cause de l’effet rebond

Tout voyage commence par un déplacement. Et lorsqu’il s’agit d’effectuer un voyage durant des congés relativement courts, la solution la plus pragmatique est de prendre l’avion. Le problème de pollution liée à l’aviation civile (2,6% des émissions de CO2, sans parler d’autres impacts en haute altitude) est évident et déjà bien connu. Les entreprises du secteur de l’aéronautique planchent d’ailleurs déjà sur des solution d’alimentation moins polluantes, comme l’hydrogène, depuis plusieurs années déjà. Et bien que l’industrie aéronautique soit consommatrice de ressources, son maintien, dans une forme moins polluante, est tout à fait souhaitable. Car il ne faut surtout pas s’interdire de voyager. En effet, l’enrichissement intellectuel procuré par le voyage ne peut que contribuer à l’élévation humaine. D’ailleurs, les Humanistes puis les Lumières invitaient au voyage.

La baisse du coût du voyage est très positive dans la mesure où elle le rend accessible à des personnes qui n’en avaient pas les moyens. Les rapporteurs du think tank The Shift Project établissent que sur les 5 dernières années, le trafic mondial […] a augmenté en moyenne de 6,8% par an, soit un doublement tous les 10 ans. Mais la baisse du coût du voyage contribue-t-elle réellement à la démocratisation de ce dernier ? D’après le Secours populaire, un enfant français sur trois ne part pas en vacances pendant l’été. Il semble donc que la baisse des coûts ne profite pas à tous. Le voyage étant moins cher, un public déjà en mesure de voyager peut le faire plus souvent qu’avant tout en dépensant le même montant. On appelle ce phénomène l’effet rebond. Les économies réalisées dans un domaine alimentent la consommation.

Le voyageur devient un consommateur. Pendant les Trente Glorieuses, le philosophe Guy Debord qualifiait déjà le tourisme de produit de consommation. Il expliquait que “la circulation humaine” était “considérée comme une consommation”. Les opérateurs de voyage ont d’ailleurs trouvé un nouveau segment de marché : celui des voyageurs qui culpabilisent d’avoir un bilan carbone important. Aujourd’hui, en un clic, le voyageur-consommateur peut payer un organisme spécialisé pour planter des arbres, et, ainsi, alléger en même temps que son portefeuille ses remords d’avoir parcouru des milliers de kilomètres en avion. Mais outre le fait que l’arbre mettra des années à absorber le CO2 émis (et finira par le réémettre dans l’atmosphère après sa mort), un tel système encourage le voyageur à consommer de nouveau. Ainsi, de par sa consommation, il pollue toujours plus. On tombe, une fois de plus, dans l’effet rebond.

Logement : les géants du numérique transforment les paysages

Au lieu de se rendre à l’hôtel, le voyageur peut aujourd’hui louer une chambre chez un particulier via la plateforme AirBnB. A ses débuts, l’entreprise permettait à ses utilisateurs de louer les pièces vacantes de leurs logements à d’autres particuliers. L’entreprise a repris l’expression “bed and breakfast” (BnB) utilisée dans l’hôtellerie et y a appliqué le préfixe “Air”. “AirB” comme “airbed”, matelas gonflable. Peu à peu, avec la complicité de la plateforme et outrepassant parfois les lois locales, ce sont des appartements entiers qui se sont retrouvé dédiés à la location. Ce sont autant de logements en moins sur le marché. Outre la hausse des loyers qui résulte de la raréfaction des biens, on peut déplorer que les habitants et les entreprises sont forcés de s’éloigner de plus en plus du centre-ville. 

Prenons l’exemple de Paris : les fermetures de petites classes intra-muros et les travaux du Grand-Paris reflètent l’exode des familles vers la banlieue. Or, augmenter la population en banlieue, c’est risquer la bétonisation des écrins de verdure et l’étalement urbain toujours plus destructeur de terres agricoles. Alors que la demande de résilience, notamment alimentaire, est croissante, il convient de s’interroger sur la fuite des populations en périphérie et ses conséquences.

Ces derniers mois, l’économiste Gaël Giraud a insisté à plusieurs reprises sur l’importance de conserver des villes très denses, que ce soit pour limiter l’étalement urbain, limiter les migrations pendulaires ou encore réaliser des économies d’énergie dans le bâti. L’urbaniste Jean Haëntjens pointe AirBnB comme un symptôme de l’uberisation des villes. Pour satisfaire le consommateur, il s’agit de créer une ville “à la demande. Pour cela, on transforme des paysages urbains, notamment pour répondre aux codes du marketing d’influence. Dans Ceci n’est pas une tulipe, le critique d’art Yves Michaud dénonce le coût pour le contribuable d’une oeuvre monumentale de Jeff Koons : Bouquet of Tulips. Cette dernière, présentée comme un cadeau à la ville de Paris en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, a été installée aux abords des Champs Elysées, entraînant des coûts de consolidation des sols à la charge de la Mairie de Paris. Pour Anne Hidalgo, maire de la capitale, un tel “cadeau” contribue au prestige de la ville. Mais cette oeuvre contribue surtout à l’accumulation de spotsinstagramables dans la capitale. Car de la même manière qu’ils poussent à la consommation, les réseaux sociaux, Instagram en tête, provoquent l’envie de voyager. Ils sont responsables d’un tourisme spectacle : voyager toujours plus, se mettre en scène.

Séjour : instagramisation du tourisme et consommation

En 2019, j’ai été témoin d’une scène qui m’a chagrinée. Ce jour-là, j’ai déjeuné dans un restaurant très prisé de Pigalle. Un des rares restaurants de Paris où l’on peut encore déguster de la bonne cuisine traditionnelle française à moindres frais. Alors que je savoure mon os à moelle, je remarque mes voisins : un couple de jeunes voyageurs asiatiques de mon âge environ. Ils ont fait un long voyage pour découvrir Paris. Je me réjouis pour eux. Dans cette brasserie, ils découvrent des plats que l’on mangeait chez nos arrière-grands-parents. Ils immortalisent leurs plats typiquement français avec leurs téléphones dernier cri. Ils ne rangeront pas leurs téléphones. Au contraire, chacun passera son repas en tête à tête avec son propre cellulaire, l’écran à une vingtaine de centimètres du visage, à faire défiler les photographies des assiettes d’inconnus sur Instagram. Parfois, lorsque le serveur dépose un nouveau plat sur la table, ils lèvent le nez pour capturer leur nouvelle assiette, la filtrer et la poster immédiatement sur leur réseau social préféré. Ils font ainsi profiter leurs abonnés de ce très bon moment passé en amoureux, hashtag “parigram”. Puis ils se replongent dans le monde édulcoré d’Instagram. Ainsi, nos tourtereaux n’auront pas profité de leur repas. Ils n’en garderont pas de souvenir, sinon quelques clichés passés sous un filtre. Pas beaucoup plus que leurs abonnés, en somme. Les réseaux sociaux tels qu’Instagram incitent au tourisme spectacle. Il ne s’agit pas tant de voyager pour profiter que pour se montrer. créer du contenu et cocher des cases. Or, pour créer du contenu, il faut voyager encore et toujours plus. Nous en revenons à la pollution causée par le trafic, notamment aérien, ainsi que par l’étalement urbain ou encore l’accès d’un large public à des endroits fragiles. 

En outre, le stockage des clichés sur les réseaux sociaux est lui-même polluant. En effet, une photographie carrée sur Instagram mesure 1080×1080 pixels, soit environ 1,2.106 pixels. Pour un codage en 48 bits, chaque pixel pèse 6 octets. Notre photo pèse donc environ 7.106 octets soit 7 Mo. D’après The Shift Project, le stockage d’un octet dans un data center coûte environ 7,2.10-8 Wh. Le stockage d’une seule photo dans un data center nécessite une énergie de 0,5 Wh environ. C’est autant d’énergie qu’il faut produire pour alimenter le centre. Si le centre est alimenté par des sources d’énergie carbonées, le seul stockage de notre photo émet donc du CO2. La même photo du même monument en milliers d’exemplaires a donc un bilan carbone potentiellement important. A l’heure où nous mettons cet article en ligne, Instagram dénombre 6,3 millions de publications sous le hashtag “eiffeltower”. Pour stocker ces 6,3 millions de photos, ce sont plus de 3 MWh qui sont nécessaires. Or, peu de pays bénéficient d’une électricité faiblement carbonée. Alors qu’elles sont émettrices de CO2, les mêmes photographies prises depuis le Trocadéro, la rue de l’Université ou l’avenue de Camoëns se juxtaposent. Car il faut ajouter son cliché à l’édifice. Dans une société du spectacle, il faut rester sous les projecteurs. Quitte à imiter son voisin et rendre le monde toujours plus uniforme.

Homo touristicus achète des expériences formatées et reproduit les clichés de centaines d’influenceurs avant lui. Déjà au XIXème siècle, le philosophe Ralph Waldo Emerson dénonçait les “attractions chimériques de voyages exotiques”. Il ne voyait aucun intérêt au voyage de divertissement. Le consumérisme moderne pousse le vice encore plus loin : il ne s’agit plus seulement de divertissement mais d’uniformisation des expériences touristiques. La journaliste Rinny Gremaud a pu observer la “mallification”, la “starbuckisation” et la “disneyification” du monde lors d’un périple à travers les centres commerciaux les plus monumentaux de la planète. Le constat est alarmant : toutes ses expériences se ressemblent. D’ailleurs, tout est fait pour épargner aux voyageurs-consommateurs les affres de l’acclimatation. Ainsi, de l’entrée dans l’avion jusqu’à l’intérieur des malls, le voyageur-consommateur respire l’air conditionné et retrouve, partout, les mêmes enseignes, afin qu’il ne perde pas ses repères. L’homme n’est plus un voyageur qui se confronte à l’inconnu, mais un consommateur qui dépense son argent.

Ainsi, parce qu’il favorise les émissions liées au transport, le stockage dans les data centers ou encore l’étalement urbain, le tourisme à l’ère du numérique est particulièrement néfaste pour l’environnement. En 2010, lors d’une conférence donnée devant les élèves du lycée Louis-le-Grand, le philosophe Michel Serres invitait le public adolescent à détourner le regard de l’écran et à admirer le paysage à travers le hublot lorsqu’il prendrait l’avion. C’est peut-être là la meilleure façon de ne pas s’enfermer dans un écran comme nos deux jeunes touristes. C’est une façon de commencer à nous imprégner de notre nouvel environnement. De voyager, en somme. Traiter le voyageur en consommateur, c’est dégrader l’environnement. Traiter le voyageur en consommateur, c’est surtout le priver de ce qui fait l’intérêt du voyage. Et si la crise du coronavirus était l’opportunité pour nous, consommateurs, d’exiger un voyage authentique ?

Camille Guittonneau

Un commentaire sur “Homo Touristicus : le tourisme détruit-il l’environnement ?

  1. Bonjour.
    Effectivement, le tourisme, et surtout..tourisme de masse, a contribué, pour une large part, à la pollution de l’environnement, en général, comme aussi terrestre, et..de l’eau, n’en déplaise !!!
    Je ne suis pas là pour fustiger les vacanciers et touristes dignes de ce nom, et pas à grande échelle, mais bien tous ces déplacements, dont en avion, à travers le globe, et avec ces « chemtrails » et traînées de fumés cancérogènes !
    Ce n’est guère mieux, d’ailleurs, pour tous ces paquebots de croisière, et avec un gaz-oil fortement souffré, sans oublier ces navettes depuis Marseille ou Toulon, vers la Corse..aller et retour..qu’on se le dise !
    La pollution, et pas que visuelle, générée par tous les éclairages à travers le Monde, participe également fortement à la pollution générale à travers le globe.
    Bonne journée à vous, respectueusement..Denis..

    P.S.: Mon dernier article mis sur l’un de mes blogs..
    L’Ecologie vraie et réelle survivra !..fin d’une belle aventure.
    http://janus157.canalblog.com/archives/2020/07/01/38405452.html#c84434280
    L’Ecologie vraie et réelle survivra !..fin d’une belle aventure…
    Ce blog..
    Ecologie vraie et réelle.
    http://janus157.canalblog.com/
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