Le marché de l’art en Russie : la quête d’un nouveau dynamisme

A l’aune de la crise liée à la Covid-19, le marché de l’art au niveau mondial a démontré une relative vulnérabilité. Mais si des marchés nationaux historiquement solides et ancrés pourront rapidement réémerger après la crise, les baisses de ventes d’art dues à cette crises risquent dans d’autres pays de mettre en exergue les faiblesses du marché de l’art. Le marché de l’art russe peut être considéré comme faisant partie de ces derniers.

De fait, bien que disposant d’une tradition artistique ancienne, celui-ci apparaît comme faiblement développé. Relativement récent comparé aux marchés français, anglais ou américain, il semble particulièrement vulnérable aux fluctuations économiques du pays. En dehors d’artistes de renom comme Kandinsky ou Nicolas de Staël, l’art russe souffre par ailleurs d’un important déficit de notoriété y compris au sein de la Fédération de Russie. Comment dès lors expliquer cette apparente faiblesse structurelle du marché de l’art russe ?

Un marché récent et encore faiblement important

La Russie a connu un premier développement de son marché de l’art au cours des XVIIIe et XIXe siècles, alors que l’empire était ouvert sur l’occident et qu’apparaissait une noblesse fortunée désireuse de concurrencer les collectionneurs européens. Si les collections sont à l’origine constituées exclusivement d’œuvres issues d’écoles artistiques étrangères, le XIXe siècle voit l’apparition de courants artistiques proprement russe. En témoignent le courant réaliste et historiciste des « Ambulants » (Передвижники, ou Peredvizhniki) issu de l’Académie Impériale des beaux-arts de Saint-Petersbourg et dont les figures de proues furent notamment Ilia Répine et Ivan Chichkine, ou l’avant-garde russe représentée par Kazimir Malevitch et Vassily Kandinsky.

Ce premier marché intérieur a néanmoins disparu du fait de la Révolution d’Octobre et la prise de contrôle par les autorités soviétiques de la création artistique à des fins de propagande. La libéralisation économique de la Russie consécutive à la chute de l’URSS a permis la l’émergence d’un nouveau marché de l’art à l’intérieur des frontières de la Russie. Cependant, celui-ci demeure assez peu développé. Ainsi, la Russie et les Etats de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) ne représentent en 2018 que 2% du marché mondial de l’art en terme de valeur des ventes selon Deliotte Luxembourg dans son rapport sur le marché de l’art dans le monde de 2019.

Si les collectionneurs russes portent un grand intérêt pour les œuvres et objets d’art russe ancien, les ventes d’art contemporain russe demeurent peu développées.

Un intérêt pour les maîtres anciens et modernes

L’art russe est considéré comme un secteur à part entière du marché de l’art, vendu majoritairement par des marchands et maisons de ventes spécialisés. Cependant l’essentiel des ventes se fait en dehors de Russie, surtout à Londres. La capitale du Royaume-Uni est en effet un lieu de destination et d’habitation d’un grand nombre de millionnaires et milliardaires russes (184 en 2018). Elle bénéficie par ailleurs de sa position historique de centre du arché de l’art mondial.

En dehors des artistes de grand renom comme Kandisnsky, qui peuvent attirer des collectionneurs du monde entier, l’art russe ancien est surtout recherché par les collectionneurs russes cherchant notamment à acquérir des artéfacts et œuvres de l’ère tsariste ayant été dispersés hors de Russie à cause de la Révolution. Un exemple particulièrement parlant est celui de Viktor Vekselberg, un magnat de l’acier et des télécommunications ayant rassemblé depuis 2004 la plus grande collection privée d’œufs de Fabergé, exposés depuis 2013 dans un musée créé spécialement à Saint-Petersbourg. Ces œufs peuvent atteindre près de 10 millions de livres aux enchères, comme en témoigne la vente des œufs Rothschild au prix de 9 millions de livres en 2007.

Certaines œuvres d’art exceptionnelles, comme la Nature morte aux lilas de Kuzma Petrov-Vodkin, vendue pour 9,2 millions de livres en juin 2019, atteignent des prix très élevés. Plus récemment, un record a été établi en 2018 avec la vente chez Sotheby’s à New York de la Composition suprématiste de Malevitch pour 86 millions de dollars. Cependant, cela ne s’applique qu’à un petit nombre d’artistes considérés comme majeurs dans l’histoire de l’art mondial, ainsi qu’à Malevitch. En fait, les prix des artistes moins célèbres atteignent à peine plus de 10 000 dollars.

Une scène contemporaine peu dynamique

L’art contemporain russe se vend moins bien que les maîtres anciens. L’art est encore considéré par de nombreux milliardaires russes comme un investissement financier, qui ne cherchent à l’acheter qu’à des artistes déjà connus et de renommée mondiale. Comme le marché de l’art contemporain du pays ne s’est pas encore formé, les artistes russes ont tendance à manquer de notoriété internationale et ont encore du mal à la gagner faute de soutien suffisant en Russie. En fait, de nombreux grands collectionneurs russes sont beaucoup plus intéressés par l’art européen ou américain, qu’ils considèrent comme constituant un meilleur investissement.

L‘art contemporain russe se vend surtout auprès de la classe moyenne et le prix de vente moyen des œuvres contemporaines russes est de seulement 1 340 €. Il n’existe en général pas d’esprit de collection, et les acheteurs acquièrent des œuvres en fonction de leurs goûts, sans considération quant à leur cote.

On remarque de plus un manque de soutien, publique ou privé, à la création contemporaine qui contraste avec l’Europe et les États-Unis où les artistes bénéficient d’un large soutien de la part des gouvernements, de mécènes privés ou des deux. Le soutien des autorités serait essentiel pour un véritable marché dynamique en Russie. Cependant, la possibilité même que certains artistes puissent exprimer des critiques à l’égard du gouvernement russe constitue un frein à un soutien officiel aux artistes et donc au dynamisme du marché.

Quelles perspectives de développement du marché de l’art en Russie ?

On comprend donc que le marché de l’art russe est aujourd’hui affaibli. Malgré près de 150 millions d’habitants, ce n’est que le neuvième plus grand marché de l’art au monde. Plusieurs facteurs peuvent être mis en évidence afin d’expliquer ces difficulté qu’a le marché russe à émerger.

Le marché de l’art russe est tout d’abord caractérisé par une faible confiance des acteurs contraignant sa croissance potentielle. Il est historiquement marqué par un manque de transparence de l’information, notamment relative aux prix auxquels les œuvres sont vendues. De plus, si la fiscalité russe est avantageuse pour les résidents, avec une absence d’impôt sur les successions et des plus-valus sur les objets d’art incluses dans l’impôt sur le revenu fixé à 13% du revenu, elle l’est moins pour les non-résidents, l’impôt sur le revenu étant fixé à 30%. Cette situation, combinée avec des fortes restrictions à l’importation et à l’exportation d’œuvres d’art, dissuade fortement les investissements dans l’art en Russie tant pour des collectionneurs nationaux qu’étrangers. Enfin, la législation sur les contrats est très légèrement appliquée, ce qui permet à des artistes de vendre en dehors des galeries détenant en principe l’exclusivité sur leur travail.

De manière évidente, un autre facteur de faiblesse du marché de l’art en Russie est la situation économique. Les sanctions imposées par les pays occidentaux à la suite de l’intervention militaire de la Fédération de Russie en Ukraine orientale et en Crimée ont entraîné un ralentissement économique qui a affaibli des secteurs clés de l’économie russe, tels que l’énergie, l’industrie ou l’agriculture, secteurs constituant le cœur de l’activité des oligarques. En outre, de nombreuses personnes proches du Kremlin et du président Vladimir Poutine ont été directement concernées par les sanctions. Ainsi, leurs actifs et leurs bien stockés en Amérique du Nord et en Europe ont été gelés. En conséquences ils préfèrent investir dans des secteurs considérés comme plus sûrs et plus rentables que l’art.

Par ailleurs, l’Etat ne soutient pas assez le développement d’une scène artistique nationale, et va jusqu’à censurer de nombreuses formes d’expression artistique. En raison de la nature contestataire des démarches de nombreux artistes qui utilisent leur art dans le but critiquer les autorités russes, ces dernières arrêtent régulièrements des artistes et autres acteurs du milieu artistique. L’exemple le plus flagrant de cette répression systématique de la contestation artistique étant les Pussy Riot, qui ont été emprisonnés à la suite d’une “prière punk” faite dans une église orthodoxe contre Vladimir Poutine. Ce conflit entre l’art contemporain et le gouvernement a engendré une situation très tendue. Les autorités ont considérablement diminué le financement des activités artistiques en Russie dont celui de la Biennale de Moscou, réduit à un quasi-néant en 2015. En plus d’une répression purement politique il existe une répression contre les critiques de l’Eglise orthodoxe de Russie profitant de ses liens “étroits avec le pouvoir en place. Ainsi, dès 1998, Avdei Ter-Oganyan, de l’actionnisme moscovite, a été poursuivi pour incitation à la haine après  détruit la reproduction d’une icône lors d’une représentation. Très récemment, les 21 et 22 juin, le collectionneur Igor Markin, fondateur du musée privé ART4, et Piotr Verzilov, proche notamment des Pussy Riots et de Piotr Pavlensky, ont été arrêté pour « Organisation de troubles publics de grande envergure et usage de la force contre des représentants des forces de l’ordre », à quelques jours du référendum constitutionnel permettant le maintien au pouvoir de Vladimir Poutine jusqu’en 2036.

Cependant, il existe encore des raisons d’espérer, surtout dans l’art contemporain.

En effet la création par Ksenia Podoynitsyna de la base de donnée InArt à laquelle participent de plus en plus de galeries (47% en 2018) offre une meilleure visibilité de l’évolution du volume des ventes d’oeuvres d’art en Russie, et met de ce fait partiellement fin à des décennies d’opacité et de doute sapant la confiance des acteurs dans le marché de l’art. On a ainsi pu observer en 2019 une hausse significative des ventes d’art contemporain russe en valeur, passant de 5,8 millions de dollars en 2018 à 7,1 en 2019 selon InArt. Cette progression serait principalement due à l’augmentation des ventes aux enchères, notamment en ligne, d’art contemporain russe, plutôt qu’en galeries.

En outre on observe depuis les cinq dernières années une structuration importante du marché de l’art autour de foires et d’événements qui facilitent la mise en réseau de des acteurs russes et internationaux. Récemment, deux grandes foires ont été créées : Cosmoscow et Russian Art Fare, dont le but est de reproduire en Russie des événements comme la FIAC de Paris ou ArtBasel dans l’espoir de stimuler les ventes d’art contemporain russe. Dès sa première édition en de 2017, Cosmoscow a commencé à inviter des galeries étrangères et à encourager les partenariats internationaux entre galeries, ancrant solidement la foire dans la scène contemporaine mondiale. La création d’autres événements similaires contribue à créer un esprit de compétition propre à dynamiser le marché russe, avec en particulier la foire DA!MOSCOW, une nouvelle foire qui a débuté en mai 2019 et la création d’événements plus spécialisés comme d’une Biennale d’art industriel à Ekaterinburg.

Conclusion

Si l’art russe ancien et moderne demeure relativement populaire à l’étranger, le marché de l’art en Russie demeure donc structurellement faible. Il est surtout porté par des oligarques aux goûts souvent conservateurs et qui manifestent de ce fait peu d’intérêt pour un art contemporain encore peu développé. Bien qu’il existe un réel effort de valorisation de l’art en Russie, celui-ci est entravé par un contrôle politique important et une situation économique encore plombée par les sanctions prise à l’encontre de la Russie en conséquence de la crise ukrainienne. La crise économique due à la pandémie de Sras-Cov-2 risque de mettre à mal les efforts investis ces dernières années et de menacer encore davantage le dynamisme du marché, dans la mesure où aucune mesure de soutien économique au secteur n’a été annoncée par les autorités, malgré des demandes dans ce sens émanant de figures du marché de l’art comme les galeristes Egor Altman et Sergueï Popov.

Victor Lebot-Bellec

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