La menace d’une crise de la dette africaine

Depuis leur indépendance, dans les années 1960, la dette des états africains n’a cessé d’augmenter. Au cours des années 1990, son niveau élevé a fait craindre des défauts de paiement. Pour endiguer ce risque, les institutions économiques internationales ont mis en place des programmes d’annulation de dettes, qui ont permis de diminuer drastiquement l’endettement des pays africains. Néanmoins, ce dernier a repris une trajectoire ascendante depuis le début des années 2010. Les pays de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest) ont ainsi vu leur dette doubler en dix ans. Deux principaux facteurs expliquent cette flambée de l’endettement. En premier lieu, les taux d’intérêts très bas, qui permettent de s’endetter à faible coût. Ensuite, les larges liquidités proposées par la Chine. En effet, pour fortifier son influence sur le continent africain, riche en matières premières stratégiques, la deuxième puissance mondiale a (via ses institutions financières) multiplié les prêts à l’égard des états. Aujourd’hui, la dette du continent africain s’élèverait à 365 milliards de dollars, dont 1/3 détenue par la Chine.

La dette des pays africains peut être analysée à l’aune de deux critères.

Tout d’abord sa capacité à stimuler le développement économique et social. La dette sert à financer les dépenses publiques qui participent à fournir des services aux citoyens, stimuler l’activité économique et solidifier le système productif. Or, malgré un fort endettement, qui suppose un accès à des liquidités et une capacité d’investissement, les infrastructures et les services publics manquent encore cruellement dans la grande majorité des pays africains. Ainsi, plus de 300 millions d’africains n’ont pas encore d’accès à l’eau potable. De plus, même si le PIB par habitant augmente, l’Afrique subsaharienne compte encore 400 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté extrême, fixé à 1,90$ par jour. La corruption rampante en Afrique (selon l’indice de perception de la corruption élaboré par Transparency International, 10 des 20 pays les plus corrompus sont africains) engendre un détournement d’une partie de l’argent public, ce qui participe à exacerber les faibles retombées économiques et sociales des liquidités issues des emprunts. 

La seconde dimension est la soutenabilité. Cette dernière renvoie à la capacité d’un Etat à rembourser ses emprunts, et donc à générer des revenus supérieurs aux paiements de la dette. Malgré une croissance forte dans certains pays, l’économie du continent africain demeure très fragile du fait de la persistance d’handicaps multiples : instabilité politique, manques d’infrastructures et de capital humain, corruption… En outre, l’économie des pays africains est peu diversifiée et leurs revenus dépendent grandement de l’exportation des matières premières. Le pétrole représente par exemple plus de 90% de la valeur des exportations du Nigeria, première puissance du continent. En conséquence, toute chute des cours des matières premières est susceptible de plonger les pays africains dans l’incapacité de rembourser leur dette, et d’engendrer donc une vague de défauts de paiement. Ainsi, même si le niveau d’endettement des pays africains est inférieur à celui des pays développés, la faiblesse et la volatilité de leurs revenus est à l’origine d’une soutenabilité bien plus fragile.

Les risques soulevés par la crise du Covid-19

Cette soutenabilité est plus que jamais en danger depuis le début de la crise sanitaire liée au coronavirus. Alors que la situation financière de nombre de ces états était déjà préoccupante, la pandémie a engendré des dégâts économiques considérables. Les pays africains ont d’abord dû faire face à une chute du cours des matières premières. Le prix du baril de pétrole brut est par exemple passé de 52,66$ le 1er Mars à 24,75 le 1er Avril. La plongée des cours et des échanges des matières premières a miné le revenu des pays, alors que dans le même temps leurs dépenses de santé ont explosé. L’effet conjoint de ces deux phénomènes a largement fragilisé la situation financière des états du continent, jusqu’à mettre en péril la soutenabilité de leur dette élevée. Au cours des dernières mois, les principales agences de notation (Moody’s, Fitch, S&P) ont ainsi multiplié les prises de position alarmistes. Début Juillet, Fitch a notamment indiqué que plusieurs défauts de paiement étaient probables en Afrique subsaharienne. Ces nouveaux défauts s’ajouteraient à celui du Mozambique et de la République Démocratique du Congo, survenus au cours de l’année 2016. Depuis le début de la pandémie, Fitch a baissé la note de la dette souveraine de 7 des 19 pays africains qu’elle analyse, et estime que le ratio médian dette publique / PIB de ces pays va atteindre 71% fin 2020, contre 57% fin 2019.

Alors qu’elle planchait initialement sur un taux de croissance de 3,2% pour le continent en 2020, la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique a revu ses prévisions à la baisse en estimant ce taux à hauteur de seulement 1,8%. 

Comment éviter la crise ?

En Avril, le G20 a instauré une suspension jusqu’à la fin de l’année 2020 du service de la dette des pays les plus pauvres. En d’autres termes, ces pays ne sont plus tenus d’effectuer les paiements liés à leurs emprunts initialement prévus au cours de l’année 2020. Sur les 77 pays concernés par cette suspension, 40 se situent en Afrique subsaharienne. La décision du G20 concerne uniquement les créances publiques, mais le groupe a incité les investisseurs privés à mettre en place un tel mécanisme. La décision du G20 a ainsi été appliquée par le Club de Paris, un groupe informel de 22 créanciers privés qui regroupe notamment la France, l’Allemagne et les Etats-Unis. En Mai, le Club a accordé à plusieurs pays africains (République du Congo, Ethiopie, Tchad) une suspension du service de leur dette en 2020. Les sommes dues cette année et non payées devront être remboursées entre 2022 à 2024. En outre, la Chine a également déclaré vouloir alléger la dette des pays africains pour l’année 2020.

Si la communauté internationale a avancé vite sur la question de la suspension de la dette, aucune décision n’a jusque là été prise à propos d’une possible annulation de celle-ci. Comme évoqué précédemment, de nombreux états africains ont par le passé bénéficié de mesures d’allègement de leur dette grâce à l’action de la Banque Mondiale et du FMI en faveur des Pays pauvres très endettés (PPTE). En 2005, 14 pays africains ont ainsi vu la majeure partie de leur dette annulée. Une nouvelle annulation de la dette souveraine africaine fait cependant l’objet de nombreux débats. En premier lieu, ses défenseurs arguent de la nécessité d’offrir une marge de manœuvre financière aux pays africains afin de leur permettre d’instaurer des plans de relance de l’économie. Ils considèrent également que reporter le remboursement de la dette d’un ou deux ans ne consisterait qu’à repousser le problème étant donné que les pays africains ne seront toujours pas pleinement remis des conséquences négatives de la crise. L’annulation de la dette a été publiquement demandée par le président du Sénégal Macky Sall, qui a reçu le soutien d’autres dirigeants africains. Dans le camp opposé, la majorité des créanciers, publics comme privés, s’opposent à l’annulation de la dette africaine, car elle représenterait une très forte perte.

Les mesures de suspension ou d’annulation de la dette africain relèvent du court terme. Sur le long terme, le véritable défi que doivent relever les pays africains est la maîtrise de leur endettement et l’amélioration de leur capacité d’autofinancement pour in fine posséder une dette soutenable. La voie vers cette soutenabilité doit notamment passer par la diversification de l’économie, la lutte contre la corruption et l’investissement dans les infrastructures et le système productif.

Jean-Maroun Besson

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