2020, une année mouvementée pour le fonds souverain norvégien

Le fonds souverain norvégien est le plus grand fonds souverain au monde. Créé en 1990, sous la supervision de la Banque de Norvège, il gère en 2020 plus de 1000 milliards de dollars d’actifs. Le fonds détient des participations dans plus de 9200 entreprises, et investit dans 3 classes d’actifs : actions (71% de la valeur du fonds), obligations (26%) et immobilier (3%).

Le fonds souverain norvégien est alimenté par la manne liée à la production pétrolière. En effet, la Norvège possède au large de ses côtes de nombreux gisements d’or noir. En 2019, le pays était ainsi le 15ème producteur de pétrole dans le monde, et le deuxième en Europe (derrière la Russie), avec une production de 78,5 millions de tonnes. 

L’abondance de ses ressources stratégiques assure la richesse du petit pays scandinave : il détient ainsi en 2020 l’Indice de Développement Humain (IDH) le plus élevé au monde, et le 7ème PIB par habitant.

Le but du fonds souverain est de faire fructifier les revenus de la production d’hydrocarbures afin de compenser le déclin irrémédiable de leur production et ainsi pérenniser la prospérité de la Norvège. Depuis une dizaine d’années, le fonds souverain norvégien connait une très forte croissance : le volume d’actifs sous gestion a plus que triplé entre 2011 et 2019.

Le fonds souverain norvégien, un fonds éthique

Comme de nombreux autres fonds souverains, le fonds norvégien prend des positions minoritaires (inférieures à 5% du capital) et de long terme dans des grandes entreprises du monde entier. La véritable particularité de sa stratégie d’investissement est son éthique. Alors que les concepts d’Investissement Socialement Responsable (ISR) et de finance durable sont en vogue depuis plusieurs années, le fonds souverain norvégien a été l’un des premiers gestionnaires d’actifs à inclure des critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) dans son processus de décision. Le fonds se refuse en effet à financer les entreprises ayant un impact néfaste sur la société, sur l’environnement ou sur une des parties prenantes. En 2006, il avait par exemple cédé sa participation dans le géant américain de la distribution Walmart à cause des mauvaises conditions de travail des employés. Le fonds délaisse des secteurs entiers, comme le nucléaire, le tabac ou encore l’armement. En tout, la liste d’exclusion du fonds est composée de plus de 150 entreprises, dont Boeing, Airbus et Safran.

La stratégie éthique du fonds s’est durcie ces dernières années, alors que les revendications environnementales s’affirment de plus en plus dans le monde entier. En 2019, le fonds norvégien s’est ainsi engagé à se retirer des secteurs du charbon et du pétrole, même s’il maintient encore des positions dans les géants de ces secteurs. En 2020, c’est l’industrie minière qui a été visée par le fonds avec l’exclusion de géants de cette industrie comme Glencore et Anglo American.

Le raidissement de sa politique d’exclusion montre tout l’étendue du paradoxe du fonds souverain norvégien : s’il désire être l’une des têtes de proue d’un capitalisme plus vert et plus éthique, en tournant notamment le dos au secteur des hydrocarbures, il demeure alimenté par les revenus du pétrole, ressource de « l’ancien monde » tant décriée pour son impact négatif sur l’environnement. 

Ce paradoxe concerne plus largement la Norvège, pays qui multiplie les mesures environnementales et accentue son activisme pour le développement durable à l’international tout en se refusant à diminuer sa production pétrolière. Les choses pourraient cependant changer dans les années à venir, alors que 40% de la population norvégienne est peu ou pas favorable à la poursuite des recherches pétrolières.

Les turbulences de l’année 2020

En plus de raidir sa politique d’exclusion, le fonds souverain norvégien a en 2020 dû faire face à des turbulences qui ont mis fin à une décennie de croissance soutenue. En premier lieu, l’arrêt brutal de franges entières de l’économie lié à la crise du Covid-19 a engendré en mars un krach boursier. La quasi-totalité des actifs du fonds étant côtés, le volume d’actifs sous gestion a connu une contraction brutale. En conséquence, le fonds a essuyé une perte record de 18 milliards d’euros et affiché un rendement négatif de -3,4% au premier semestre 2020. L’industrie pétrolière (-33% de valorisation) a largement plombé la performance du fonds souverain, tandis que les entreprises technologiques ont surperformé (+14,2%). Le krach boursier a induit des doutes sur la stratégie d’investissement du fonds : alors qu’il doit assurer la prospérité future de la Norvège, et qu’il représente donc le patrimoine en commun des norvégiens, est-il permis de le laisser en proie aux fluctuations boursières ? La piste d’une augmentation de la part des actifs non-côtés, dont la valeur est largement moins sujette à d’amples fluctuations, est ainsi envisagée. L’exclusion définitive du secteur des hydrocarbures, qui en plus de ses conséquences sur l’environnement pourrait enregistrer de nouvelles performances décevantes au cours des prochaines années, est également possible.

Le débat à propos des modifications à apporter à la stratégie d’investissement demeure néanmoins en suspens du fait de la grave crise de gouvernance qui secoue le fonds depuis quelques mois. Cette crise a éclaté suite à la nomination en début d’année de Nicolai Tangen au poste de Directeur Général. Ce milliardaire de 54 ans, jusque là directeur du fonds spéculatif AKO Capital, est accusé de conflits d’intérêt. En Novembre 2019, Tangen organise un séminaire à l’Université de Pennsylvanie. Il propose alors à Yngve Slyngstad, le directeur général du fonds souverain norvégien de l’époque, d’y tenir une conférence. En plus de couvrir tous les frais du séminaire, qui inclut notamment un concert du chanteur Sting, Tangen transporte Slyngstad de Philadelphie jusqu’à Oslo dans son jet privé. Pour de nombreux médias et politiques norvégiens, cet évènement, qui a précédé de seulement quelques semaines sa nomination, aurait permis à Tangen de s’offrir les faveurs des décideurs du fonds, alors qu’il ne faisait pas partie à l’origine de la « short-list » pour succéder à Slyngstad. Tangen est également critiqué pour avoir eu recours à de multiples reprises à des paradis fiscaux pour y placer des investissements. Plus généralement, c’est le profil de Nicolai Tangen, milliardaire et ex-gérant d’un fonds spéculatif, qui ne colle pas avec l’image feutrée du fonds souverain norvégien. Pour apaiser les tensions et faire amende honorable, Tangen a accepté de céder sa participation (43%) dans AKO Capital afin de rompre tout liens avec ses activités précédentes. Cependant, il n’est pas sûr que cela suffise a apaisé la contestation publique. Julie Brodtkorb, la présidente du conseil de surveillance de la Banque de Norvège, a ainsi dénoncé en août « la violation de directives, règles et lois », mettant directement en cause le gouverneur de la banque centrale et le ministre des finances pour leur non-intervention. La crise peut ainsi durer, et affecter les plus hautes sphères politiques de la Norvège tant la transparence de la gouvernance du fonds, jusqu’ici remarquable, a été profondément ébranlée.

Jean-Maroun Besson

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