Adopte un Prix Nobel #2 : Milton Friedman

Au moment d’ouvrir un portrait de Milton Friedman, il apparaît difficile de faire mieux ou du moins plus novateur que tout ce qui a déjà écrit à son sujet. Envisagé comme le chantre du libéralisme, si ce n’est de l’ultralibéralisme, Milton Friedman est peu apprécié en France et souvent caricaturé. L’angle d’attaque semble donc tout trouvé. Comment un économiste aussi détesté peut-il être dans le même temps si apprécié et admiré ? A sa mort, Condoleezza Rice, ex-secrétaire d’Etat américaine et directrice de l’université Stanford ne tarissait pas d’éloge : « c’était un leader intellectuel hors du commun. Il était irrésistible, et l’un des êtres humains les plus intelligents que j’aie jamais rencontrés. » Pourtant proche des keynésiens, Paul Krugman a lui-même salué « l’un des plus importants penseurs économiques de tous les temps (…), le meilleur porte-parole des vertus d’un marché libre depuis Adam Smith ». En 1976, Milton Friedman obtient le Prix de la Banque de Suède pour ses travaux sur « l’analyse de la consommation, l’histoire monétaire et la démonstration de la complexité des politiques de stabilisation ». Immersion dans la vie d’un des plus grands économistes, et même penseurs, du XXème siècle.

La remise en cause du paradigme keynésien

En 1972, le Président américain Richard Nixon déclare la fameuse phrase : « désormais nous sommes tous keynésiens ». Près de 30 ou 40 années plus tard, cette phrase aurait beaucoup moins de sens, et Milton Friedman n’y est guère pour rien. En effet c’est principalement en remettant en cause le quasi-consensus keynésien que Friedman va s’imposer. Né le 31 juillet 1912 à Brooklyn, il étudie à l’université de Chicago où il obtient un master. Après un an d’études statistiques à l’université Columbia, il revient à Chicago. Rapidement, il adopte une position assez critique à l’égard des mesures du New Deal, considérant que la Grande Dépression trouve son origine dans une mauvaise gestion de la monnaie et à la contraction monétaire, idée qu’il développe dans son Histoire monétaire des Etats-Unis (1963). La consommation constitue l’un de ses premiers grands sujets de travail. Dans La Théorie de la consommation (1957), Friedman développe l’idée du revenu permanent par opposition au revenu courant. Si le revenu courant peut être altéré, en vérité les ménages consomment davantage en lien avec leur revenu permanent. Cette idée s’inscrit en opposition avec la classique fonction de consommation keynésienne. Pour Keynes, les ménages ont tendance à augmenter leurs dépenses de consommation en fonction de l’accroissement des revenus, même si cela reste d’un montant moindre.

L’opposition entre Friedman et Keynes concernant la consommation illustre une opposition plus globale entre le court terme et le long terme. Les travaux keynésiens s’inscrivent généralement dans une perspective de prix (y compris les salaires) rigides. Celle-ci porte davantage sur le court terme. Selon l’adage keynésien traditionnel : « le long terme est un mauvais guide pour les affaires courantes. À long terme, nous serons tous morts. Les économistes se fixent une tâche peu utile s’ils peuvent seulement nous dire que, lorsque l’orage sera passé, l’océan sera plat à nouveau. » Or très justement, à travers le revenu permanent et le taux de chômage dit naturel, Milton Friedman redonne sa place au long terme, au détriment des politiques économiques discrétionnaires. Devant la faible efficacité voire l’inefficacité d’une relance keynésienne par exemple, alors les politiques économiques s’inscrivent dans des objectifs de stabilité des prix, de réduction des déficits et de laissez-faire des initiatives privées. Ces grandes oppositions sont structurantes des débats entre classiques/néo-classiques et keynésiens, mais également structurantes dans la pensée de Milton Friedman et son parcours. A la sortie des 30 glorieuses triomphantes pour les théories keynésiennes, il vient rejouer le match.

Le monétarisme : la théorie quantitative de la monnaie

En matière de recherche économique, le travail du Prix Nobel 1976 est notamment plébiscité pour son approche de la monnaie, et sa réhabilitation de la théorie quantitative de la monnaie. Cette dernière est ancienne et remonte auX travaux de Jean Bodin, de William Petty et d’Irving Fisher. Dans « The quantity theory, a restatement », Friedman en propose une reformulation moderne. L’idée de la théorie quantitative consiste à expliquer les variations des prix par la variation de la masse monétaire. En 1970, il écrit ainsi : « l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production ». A l’heure d’une inflation importante, Milton Friedman permet alors d’expliquer le phénomène de « stagflation ». La courbe de Philipps plutôt en lien avec la branche keynésienne envisageait en effet un arbitrage entre chômage et inflation. Or pour Friedman, il ne suffit pas d’abaisser les taux d’intérêt pour relancer l’investissement et la croissance. En revanche cela a un effet dévastateur en matière d’inflation.

Ce travail sur la théorie quantitative de la monnaie est à l’origine de l’école du monétarisme, une école de pensée qui envisage justement que l’inflation doit être contrôlée par le volume des émissions de monnaie de la banque centrale. Dans Capitalisme et liberté (1962), Milton Friedman écrit cette formule devenue célèbre : « la monnaie est une chose trop importante pour la laisser aux banquiers centraux ». Alors que les politiques discrétionnaires risquent d’ajouter à l’incertitude de la demande, elles ne disposent que d’effets limités. Friedman reconnaît toutefois la possibilité d’une illusion monétaire à court terme. En effet les anticipations des agents sont selon lui « adaptatives ». En cas de mauvaise expérience des politiques économiques, ils peuvent être tentés d’augmenter leur consommation à court terme, même si sur le long terme ils ne seront pas usurpés. La réhabilitation de la théorie quantitative de la monnaie est au cœur de la pensée de Friedman et de son travail autour des politiques de stabilisation économique. Sur ces nombreux aspects, l’apport du Prix Nobel est absolument incontestable. Si Milton Friedman est un personnage clivant, c’est parce qu’au-delà de ses travaux économiques, il constitue véritablement un penseur et un leader d’opinion.

La défense du libéralisme : une envergure politique

Opposée au modèle socialiste très influent à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, Friedman se veut le défenseur de la liberté et du libéralisme. Dès 1947 son engagement dans le débat public se fait en ce sens, lorsqu’il participe en avril à la réunion fondatrice de la Société du Mont-Pèlerin, entreprise à l’initiative de Hayek. En 1979, Friedman déclare ainsi : « l’histoire est sans appel : il n’y a à ce jour aucun moyen [..] pour améliorer la situation de l’homme de la rue qui arrive à la cheville des activités productives libérées par un système de libre entreprise ». Son approche peut être résumée par l’histoire du crayon (« pencil ») dans l’émission Free to Choose, en 1980. Le libre jeu du marché et des initiatives privées donne souvent de meilleures résultats qu’une intervention publique forcée et peu efficace. Son ouvrage pratiquement le plus important, Capitalisme et liberté (1962), constitue un plaidoyer fort en faveur du libéralisme. A cette occasion, il défend par exemple le revenu universel. Milton Friedman se définissait comme « un Républicain avec un grand R et un libertarien avec un petit l ». Par ses ouvrages, conférences, participations aux émissions télévisions, il s’est imposé comme un grand défenseur de l’économie libre et du libéralisme au sein du débat public.

La place de Milton Friedman dans la sphère politique est particulièrement notable avec l’apparition des « Chicago Boys ». Ce surnom identifie un groupe d’économistes chiliens des années 1970, grandement influencés par l’école de Chicago et Milton Friedman. Ils ont travaillé pour la dictature militaire chilienne dirigée par Augusto Pinochet, et ont contribué à la mise en place de politiques libérales à l’origine du « miracle chilien » selon la formule consacrée par Friedman (croissance supérieure à 5% par an en moyenne en PIB par habitant). L’imposition des politiques libérales par la force et la dictature du régime est évidemment problématique pour la pensée de Friedman, défenseur justement des libertés. Dans La Stratégie du Choc, Naomi Klein centralise la critique des Chicago Boys à l’appui d’un écrit de Margaret Thatcher (1982) : « certaines des mesures prises au Chili seraient inacceptables en Grande-Bretagne où il existe des institutions démocratiques ». Néanmoins les Chicago Boys montrent bien l’influence de Milton Friedman à travers le monde, et notamment sur le plan politique. Lors de la remise de son prix Nobel, un participant a d’ailleurs hurlé « Vive le peuple chilien libre ! Friedman, go home ! ». Friedman était même allé passer une semaine en visite privée au Chili, un voyage fortement critiqué.

Ces épisodes soulignent les clivages et les ambivalences que suscitent Milton Friedman, comme d’autres économistes qui se sont également faits leaders d’opinion. En 1976, le Prix de la Banque de Suède vient avant tout récompenser ses travaux remarquables sur la monnaie ou les politiques de stabilisation, avant qu’il ne s’impose encore davantage dans le débat public. Si Milton Friedman est peu apprécié en France, il serait mal venu d’omettre tout son apport théorique, la richesse de ses écrits, comme son génie de penseur. C’est également un réservoir d’idées fondatrices pour tous ceux qui défendent plus de laissez-faire économique, de libres initiatives et davantage de libertés. « Une société qui place l’égalité avant la liberté finira par n’avoir ni égalité ni liberté. [..] Une société qui place la liberté avant toutes choses finira par obtenir, sans l’avoir cherché, davantage d’égalité en même temps que davantage de liberté » (Milton Friedman, Free to Choose, 1980).

Nathan Granier

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