Entretien avec Daniel Ordonez, Chief Economist France chez Oxford Economics : comprendre et sortir de la crise du Covid-19

Au moment où la France annonce son plan de relance, l’enjeu paraît claire : sortir de la crise du Covid-19. Pour ce faire il s’agit d’abord de bien en identifier les causes. C’est tout le travail d’Orford Economics, entreprise d’analyse et de conseil en macroéconomie, dont Daniela Ordonez est la Chief Economist France et Belgique. Titulaire d’un DEA en économie internationale à Dauphine, et d’un DESS à Paris 1, elle a officié à la recherche économique chez Natixis, puis Coe-Rexecode. Economiste par la suite à Euler Hermès, elle a également été responsable risque pays à la BPI, avant de rejoindre Oxford Economics. Elle nous présente plus précisément Oxford Economics, et revient sur la crise du Covid-19.

Pour débuter cet entretien, pouvez-vous nous présenter Oxford Economics : son histoire, son activité et son fonctionnement ?

Oxford Economics est la plus grande entreprise d’analyses macroéconomiques, fondée dans les années 70-80 suite aux chocs pétroliers Au départ l’approche était très concentrée sur le Royaume-Uni et l’Europe et petit à petit, l’approche est devenue globale. Nous avons beaucoup de bureaux partout dans le monde, en Asie, en Amérique Latine, en Europe, dans les pays du Nord. La couverture est donc mondiale, et pas uniquement européenne. Notre expertise sur les pays émergents est très importante par exemple.

Comment est-ce que cela fonctionne ? Oxford Economics est une entreprise fondée par des économistes, pour des économistes. Nous sommes approximativement 200 personnes à produire des analyses. On arrive à avoir un niveau d’expertise et de détails assez rare à avoir. Nos clients sont entreprises, des banques, des assurances, mais aussi des institutions publiques. Notre objectif consiste à les aider à comprendre ce qu’il se passe dans le monde et à prendre des décisions, en fonction des scénarii possibles et plausibles. L’entreprise a vu son activité grandement se développer après la crise de 2008, comme après les chocs pétroliers des années 1970. C’était assez nouveau et nous étions les seuls à offrir un modèle macroéconomique global interconnecté entre les économies qui permettait une vision du choc, non seulement en terme macroéconomique mais aussi industriel, du marché de l’emploi à court et à long terme. Oxford Economics compte plusieurs services : macroéconomie, industrie, tourisme, mais aussi des banches stratégie et conseil.

Notre approche est véritablement macroéconomique, tout découle de la macroéconomie pour comprendre comment l’économie globale fonctionne et les conséquences sur certains marchés. Les services travaillent donc ensemble. La base reste le modèle macroéconomique, à l’origine des chocs, et on va la traduire en analyse pour les autres secteurs. Au niveau du conseil, notre travail est à la demande du client donc nous sommes amenés à faire des études de toute sorte, toujours avec un intérêt économique. Nous avons une logique de partenariats avec nos clients, qui nous font des retours du terrain et qui peuvent être plus actuels que les données qu’on exploite. Pour ma part je suis au service macroéconomie, dans l’équipe Europe, et je m’occupe de la France et de la Belgique. 

Pouvez-vous nous décrire plus précisément votre rôle de chief economist et votre travail au quotidien ?

Il faut déjà préciser qu’il y a un chief economist global pour l’ensemble d’Orford Economics. Pour chaque marché ensuite, nous avons des chiefs economist qui sont les représentants d’Oxford Economics sur place, en plus d’être l’économiste en charge de la région. Mon rôle purement économique consiste à faire des prévisions sur la France, des analyses, d’écrire des rapports sur la situation française et aussi sur la zone euro avec mon équipe. Quand je suis basée en France et que je représente Oxford Economics en France, je vais présenter à nos clients notre entreprise. Typiquement, les clients français sont très intéressés par la Chine, par l’Asie, quelques-uns par l’Afrique donc ce n’est pas ma production mais celle de mes collègues et en tant que représentante d’Oxford Economics ici, je vais présenter tout ce qui peut leur intéresser. Il faut donc bien connaître l’entreprise, les activités et l’ensemble des scenarii.  

La représentation médiatique constitue l’autre aspect primordial : s’il y a des questions sur la France ou besoin d’une intervention, je m’en chargerais. Il y a une vraie liberté pour prendre des initiatives et développer des projets car les chiefs economist sont très proches des clients et développer ces partenariats. J’aime beaucoup cette volonté d’innover en permanence et les retours client sont le socle de ces innovations. Par exemple notre modèle macro, qui était très simple au début, s’est énormément développé aussi grâce aux idées de nos clients. Enfin nous avons bien sûr des fonctions de management.  

Auriez-vous des exemples d’apports à vos modèles macroéconomiques ? Comment procédez-vous ?

Par exemple, nous avons rajouté récemment une partie « real estate » ce qui implique de trouver les données disponibles. Au départ des modèles, il est très important de déterminer les logiques macroéconomiques que nous souhaitons illustrer. Quand on rajoute une partie au modèle, je dirais qu’il y a différentes étapes : la première c’est d’avoir une idée générale de ce qu’on veut inclure ou montrer (par exemple le lien entre le secteur immobilier et l’activité économique). Après c’est une recherche de données et en parallèle, l’équipe qui s’occupe du modèle macroéconomique se renseigne vis-à-vis de la littérature économique Par exemple s’il y a une récession, alors les prix de l’immobilier doivent diminuer, c’est le type de relations qu’on s’attend à avoir. Une fois qu’on a identifié le type de relations, on met les données et puis on va faire de l’économétrie, on va tester. Nous allons ensuite décider en comité où on décide, quelles pourraient être les équations rajoutées au modèle. Il y a vraiment un équilibre entre la théorie économique et la significativité statistique. On s’éloigne de big data car on ne cherche pas uniquement la meilleure relation statistique, il faut que la relation démontrée fasse sens.

La logique économique doit toujours prévaloir, car les données peuvent être trompeuses. Pour les pays développés, nous n’avons de problèmes car nous avons beaucoup de statistiques et de bonne qualité. En revanche c’est relativement nouveau dans les pays émergents. Par exemple au Brésil, nous avons eu accès à de plus en plus de données sur le marché du travail, et nous avons réalisés qu’équations et théorie économique ne collaient pas avec les données il y a 10 ans.  Depuis 5 ans, le Brésil publie des données annuelles sur le taux de chômage, et du coup on retrouve la logique économique qu’on aurait dû avoir dès le début.

C’est ainsi que fonctionne notre modèle. Pour faire nos prévisions, nous utilisons le modèle et les équations, surtout à long terme. A court terme, il y a du discrétionnaire de la part de l’économiste car un modèle global ne peut pas tout anticiper. Un modèle ne peut pas prévoir à court terme le résultat d’élections présidentielles, ou le risque pandémique. Par exemple, pour le coronavirus, l’équipe du scénario a fait un modèle presque académique en comparant avec certaines catastrophes naturelles. Cela va nous guider pour avoir un scénario court terme et ne pas tomber dans des chiffres fantaisistes. A court terme, personne ne sait l’ampleur des chocs et ce travail interne nous a justement permis d’être relativement proche sur nos estimations du 2ème trimestre 2020.  

Pour la France, le PIB a reculé de 13,8% au 2ème trimestre, alors que ma prévision était autour de -15%. Donc, voilà, c’est la partie macro, on a l’équipe modélisation, l’équipe scénario qui fait tous les scenarios à chaque fois qu’il y a un choc, mais il y en a tous les jours (Brexit, Trump…) et puis, nous, les économistes qui sommes des experts pays et qui allons creuser la chose pour le pays. A côté de ça, on a une équipe donnée pour avoir la meilleure qualité des données possibles (souvent dans les pays émergents).

Quelles sont vos prévisions pour la France pour la fin de l’année 2020 et l’année 2021 ? Avec les risques de reconfinement potentiel, les prévisions de moyen-long terme sont-elles plus difficiles ?

Nous avons l’habitude des chocs, mais nous ne pouvons jamais être certains à 100% de nos prévisions. La meilleure manière de procéder consiste donc à avoir une base line, dictée par des tendances globales. Sur le long terme, nous travaillons en fonction du potentiel de l’économie, le taux de chômage naturel, l’inflation. La vraie problématique pour le calcul intervient lorsque le potentiel a été atteint. Est-ce que le choc affecte la productivité et la capacité de production ? Par exemple, si j’ai 15% de taux de chômage pendant 2 ans, est-ce que ma perte en capital humain et en productivité va faire que mon potentiel à long terme va diminuer ? C’est la première question à se poser pour savoir si le long terme a été affecté ou pas. Certains secteurs vont récupérer très vite et revenir à leurs potentiels et d’autres, comme le tourisme et le trafic aérien vont prendre beaucoup plus de temps à récupérer et là, on voit en effet une perte permanente en termes d’emploi et de productivité. Donc, pour répondre concrètement sur la France, pour cette année, nous misons sur une récession de -10%, ce qui est en accord dans le consensus. Je considère que la réponse budgétaire a été lente par rapport au choc et surtout floue, on attend des annonces, on a des chiffres par ci et par-là sans savoir ce que ces chiffres ont derrière (nb : l’entretien a été réalisé avant l’annonce du plan de relance).

Par exemple les 18 milliards d’euros dédiés au tourisme,  la moitié relève du chômage partiel et était déjà en place donc ce n’est pas une nouvelle mesure. A titre de comparaison, l’Allemagne a annoncé son plan très rapidement avec des mesures claires (baisse de la TVA pendant 3 mois…). En France, on continue à attendre mais le gouvernement attendait sans doute le vote européen sur le plan de relance européen pour aller activer le plan de relance. Je conserve de l’espoir et je reste dans le consensus mais plutôt avec des estimations à la baisse, notamment dû à la lenteur de la réponse budgétaire. Il manque du soutien à la demande. Le plan de relance annoncée est très ciblée sur la partie offre, la production de l’économie mais il y a peu de mesures en faveur la demande. Le gouvernement estime qu’il y a déjà eu beaucoup de mesures pour les consommateurs, au moment des gilets jaunes. Néanmoins devant la peur du chômage et l’épargne de précaution, des mesures en faveur de la demande paraissent légitime Il faut bien sûr empêcher les entreprises de faire faillite et diminuer la perte d’emploi, mais maintenant il faut aussi soutenir le rebond de l’activité et non seulement compenser les pertes. C’est une question de confiance des consommateurs car en termes de revenus, les ménages n’ont pas perdu beaucoup de revenus. Le plan annoncé, en accord avec les objectifs de Macron de 2017 (réindustrialisation et compétitivité) répond  mais on traine à le mettre en place. 

Cumulée à la contradiction des PIB, l’augmentation des dettes publiques préoccupe de nouveau. Au niveau européen, une nouvelle crise des dettes souveraines est-elle envisageable ?

Il y a un vrai débat autour de cette question. A notre avis, pour le moment le risque est limité. Nous ne sommes pas dans des questions de soutenabilité de la dette, elle reste soutenable, notamment par l’action massive de la banque centrale. Si on compare aux crises de 2008 et 2012, il y a deux choses qui ont énormément changé : d’abord le discours européen face au déficit public. Le pacte de stabilité et de croissance est suspendu pour cette année et l’année suivante. Les pays ne sont donc plus tenus de respecter les objectifs du pacte de stabilité et de croissance. D’autre part le plan de 750 milliards voté en juillet par les chefs des états européens est quand même historique. En termes de montant, ce n’est pas énorme. En revanche d’un point de vue politique, c’est un pas vers l’intégration européenne et cela constitue une vraie différence par rapport à la crise de 2008. Aujourd’hui au niveau européen et de manière presque unanime, on souhaite soutenir les économies.

La crise de la dette venait de déséquilibres que les pays avaient générés mais cela avait été catalysé par les politiques d’austérité brutales. Aujourd’hui, le discours est différent. De surcroît la politique monétaire qui a réagi extrêmement vite, même avant que la crise arrive vraiment, avant les confinements, la Banque Centrale commençait déjà à faire des politiques de soutien et elle est prête à aller très loin pour éviter tout risque d’insoutenabilité de la dette et donc c’est très différent et on a tendance à oublier.

Entre 2008 et 2012, la Banque Centrale a été passive, la politique monétaire était austère et la Banque Centrale a réagi plus qu’elle n’a agi. Avec ces deux changements, on considère à court terme (d’ici 3 ans), il n’y a pas de problème de soutenabilité de la dette. Pour les pays émergents, l’histoire est évidemment différente car ils ont besoin de dollars pour payer leurs dettes, or ils ne peuvent pas en imprimer. Le real brésilien, s’il y a une exportation de l’Inde vers le Brésil, l’exportateur indien va préférer se faire payer en euro qu’en real. Si banque centrale brésilienne imprime des real, cela aura pour seule conséquence d’augmenter l’inflation car ce n’est pas leur devise qui permet d’accéder aux biens de bases, pour la plupart importés. D’autre part les systèmes de santé des pays émergents sont plus défaillants que les nôtres. Ils n’ont pas d’Etat-Providence, et les Banques Centrales ne peuvent pas monétiser le déficit public pour soutenir l’économie car cela génère de l’inflation, or ces pays ont d’importants besoins d’importation. Leurs marges de manœuvre sont donc extrêmement limitées malgré le fait que les dettes publiques soient moins développées.

D’après vos prévisions et dans une perspective plus internationale, le Covid-19 risque-t-il de provoquer davantage des mouvements de convergence ou de divergence ?

Il y aura de toute évidence des divergences importantes. D’une part entre les pays développés et les pays émergents car les pays développés ont une capacité beaucoup plus importante à soutenir le rebond économique. D’autre part entre des pays similaires, les différences de spécialisation vont créer des phénomènes de divergence.

Pour prendre l’exemple européen, l’Espagne, l’Italie ou la Grèce pâtissent davantage de la crise. Leur situation sanitaire est périlleuse, leurs marges de manœuvre fiscales sont réduites et ils sont dépendants de secteurs économiques qui vont avoir du mal à rebondir comme le tourisme ou le transport aérien.

Les divergences vont donc s’accentuer par rapport au spécialisation de chacun des pays. Au niveau européen, c’est là qu’on va voir ou non la présence de solidarité. Les transferts budgétaires pourraient justement amortir les risques de divergence. Nos études sur le PIB par tête montrent pour l’instant un éloignement de l’Italie et de l’Espagne vis-à-vis de la zone Euro après la crise du Covid.

Pour conclure cet entretien, auriez-vous des publications d’Oxford Economics à recommander à nos lecteurs ?

Les publications d’Oxford Economics sont en majorité réservées à nos abonnés. Il y a néanmoins quelques études de conseil en libre-service. J’ai particulièrement apprécié celle sur la place des robots dans le marché du travail à long terme, avec les postes de travail détruits et créés à l’horizon 2050. C’est intéressant car c’est une nouvelle problématique qui oppose les humains et les machines. Néanmoins on observe grâce à l’étude que plusieurs secteurs pourront également créer de l’emploi grâce aux machines, et que cette opposition peut être dépassée. Je conseillerais également celle sur le changement climatique et son impact sur l’économie. Pour ceux qui sont abonnés ou qui souhaitent le devenir, les études sur le Covid-19 sont très intéressantes, notamment grâce aux comparaisons avec Fukushima et d’autres catastrophes naturelles. 

Diane Fernandez et Nathan Granier

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