Adopte un Prix Nobel #6 : Paul Krugman et la nouvelle théorie du commerce international

Paul Krugman nait en 1953 à Long Island dans une famille juive originaire de Biélorussie. Elève brillant, il obtient en 1974 un Bachelor en histoire et économie de l’Université de Yale puis rejoint le prestigieux Massachussetts Institute of Technology (MIT) pour y poursuivre un doctorat en sciences économiques. Une fois ses études terminées, il entame une carrière de professeur dans les plus grandes universités anglo-saxonnes telles que le MIT, l’Université de Stanford, ou la London School of Economics. Il se distingue tout au long de sa carrière universitaire par son talent mathématique hors norme. En 2008, alors que la crise économique fait rage, il reçoit le Prix Nobel d’Economie pour sa nouvelle théorie du commerce international ainsi que pour ses travaux en économie géographique.

Paul Krugman revendique son appartenance au néo-keynésianisme, un courant économique qui réalise la synthèse entre les théories keynésiennes et la pensée néo-classique. Proche du Parti Démocrate américain, il a longtemps été l’un des principaux « apôtres » de la mondialisation.

Paul Krugman est par ailleurs un grand passionné de science-fiction, et notamment des ouvrages de l’écrivain russe Isaac Asimov. Il a concilié cette passion pour la science-fiction et sa profession d’économiste dans son essai humoristique La Théorie du commerce interstellaire, paru en 1978

La nouvelle théorie du commerce international

Krugman a donc obtenu le prix Nobel 2008 grâce à sa nouvelle théorie du commerce international. Avant sa formulation, la théorie du commerce international reposait sur l’analyse de David Ricardo. L’économiste britannique considérait que les pays doivent se spécialiser dans l’industrie pour laquelle ils possèdent un avantage comparatif. Le libre-échange devrait donc selon lui conduire à une spécialisation des pays et mettre en relation des Etats aux productions complémentaires. La majorité des flux devraient par conséquent relier les pays du Nord et du Sud et concerner des échanges de produits manufacturés contre des matières premières. 

La thèse de Ricardo a été reprise par de multiples économistes, dont Bertil Ohlin, Eli Hecksher et Paul Samuelson, fondateurs du modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson qui souligne la nécessité pour les pays de se spécialiser en fonction de leurs dotations en facteurs de production.

Néanmoins, dès ses premières recherches, à la fin des années 1970, Paul Krugman se rend compte que, contrairement aux thèses de ses prédécesseurs, la majorité des échanges se réalisent entre pays du Nord, et concernent des biens similaires. 

Comment expliquer une telle réalité ? Krugman a souligné l’influence de deux facteurs. Tout d’abord, l’attrait des consommateurs pour la diversité. En effet, les consommateurs ne veulent pas avoir accès à un seul bien de chaque type, mais à une multitude. Cela explique par exemple pourquoi les pays qui ont une importante production automobile importent malgré tout des voitures : les consommateurs désirent pouvoir acheter, en plus de la production nationale, des voitures étrangères, notamment car elles possèdent parfois des caractéristiques spécifiques ou bénéficient d’un savoir-faire reconnu. 

Le second concept est les économies d’échelles. Krugman rompt avec le cadre classique de la concurrence parfaite en montrant que concentrer la production permet de générer des rendements croissants, c’est-à-dire de réduire le coût unitaire. Les économies d’échelles poussent ainsi les entreprises à limiter leur nombre de lieux de production. En conséquence, un nombre restreint de pays concentrent la production, et échangent entre eux.

Le renouveau de l’économie géographique 

En plus de sa nouvelle théorie du commerce international, Paul Krugman s’est distingué en dépoussiérant l’économie géographique. Comme nous l’avons vu, l’existence d’économies d’échelle engendre une concentration de la production dans certains lieux. Mais si les entreprises ont intérêt à concentrer leur production, elles sont également incitées à se rapprocher des autres entreprises afin de bénéficier d’externalités à la fois pécuniaires (baisse des coûts d’exploitation grâce à l’usage d’infrastructures partagées, la proximité avec les fournisseurs…) et technologiques (transferts de connaissance). Les travailleurs, qui constituent par ailleurs la demande, vont alors se rapprocher des lieux où se situent les entreprises. La concentration de la production et des entreprises est donc un puissant facteur de polarisation de l’espace. Il l’est d’autant plus quand les droits de douane sont faibles et qu’ainsi les firmes peuvent facilement délocaliser leurs lieux de production. Paul Krugman montre par conséquent que l’ouverture des frontières engendre une hiérarchisation des territoires, avec une perte d’emplois et d’activités dans certaines régions, qu’ils nomment « régions périphériques » en opposition aux « régions centres » qui voient leur production augmenter. 

Krugman souligne cependant qu’il arrive un moment où l’écart de salaire entre les régions centres et les régions périphériques devient tel que les entreprises consentent à s’éloigner des autres entreprises et de la demande pour délocaliser leur production en périphérie afin de diminuer leurs coûts. Ces délocalisations sont d’autant plus nombreuses quand les coûts de transport sont faibles. Dans cette seconde phase se produit donc un rééquilibrage entre les territoires avec le transfert d’une partie de l’activité des régions centres vers les régions périphériques.

Ainsi, Paul Krugman soutient clairement que la mondialisation participe à hiérarchiser les territoires et modifier en profondeur leur niveau d’activité. Il considère malgré cela qu’elle permet l’augmentation du niveau de vie global des populations ainsi que l’amélioration de l’efficacité (à la fois statique et dynamique) de l’économie, et qu’en cela elle est bien plus bénéfique que le protectionnisme. Krugman a affirmé son soutien à la mondialisation dans son ouvrage La mondialisation n’est pas coupable. Vertus et limites du libre-échanges paru en 1998.

L’optimiste de Paul Krugman à propos de la mondialisation s’est cependant érodée au fil du temps. A partir des années 2000, l’économiste américain s’est montré en effet de plus en plus sceptique et a souligné les effets négatifs que peut avoir l’ouverture des frontières sur l’emploi et les inégalités dans les pays développés. En 2009, il a effectué un virage à 180° en prônant la mise en place une taxe de 25% sur les produits chinois importés afin de contrecarrer le dumping monétaire de l’empire du Milieu, qui maintient sa monnaie, le renminbi, à des niveaux très bas afin de booster ses exportations.

Une personnalité médiatique

Si le prix Nobel a consacré Paul Krugman comme l’un des plus grands économistes de son époque, sa présence médiatique lui a permis de gagner en popularité auprès du grand public. En 1999, il a ainsi rejoint le New York Times pour y tenir une chronique bihebdomadaire. Ce poste d’éditorialiste lui a offert la possibilité de partager à un vaste public son analyse et son opinion sur la conjoncture économique, et notamment sur les politiques économiques des dirigeants américains. Au début des années 2000, il multiplie ainsi les critiques à l’égard de George W. Bush, coupable selon lui de plomber la situation financière des Etats-Unis en augmentant les dépenses militaires. En 2005, il prévoit, avant beaucoup de monde, l’éclatement de la bulle immobilière américaine et fustige le monde de la finance. Après la crise de 2008, il fait honneur à ses inspirations keynésiennes en soutenant la mise en place d’un vaste plan de relance aux Etats-Unis.

Paul Krugman a également écrit un grand nombre d’essais économiques, qui sont tout à la fois des ouvrages de vulgarisation et de doctrine. En 2008, son ouvrage L’Amérique que nous voulons, qui dénonce la forte augmentation des inégalités aux Etats-Unis et prône le renforcement de l’Etat-providence, connait un grand succès. En 2012, il s’insurge contre les politiques d’austérité dans Sortez-nous de cette crise… maintenant !. Ces ouvrages lui permettent, au tournant des années 2010, de devenir l’une des principales références économiques des partis de gauche de multiples pays, alors même qu’il peut être considéré comme un « apôtre » de la mondialisation. Tout comme son confrère Joseph Stiglitz, récipiendaire du prix Nobel 2001, il est salué pour sa rupture avec les dogmes économiques dominants.

Depuis 2016, Paul Krugman multiplie les saillies envers Donald Trump, dont il fustige les politiques économiques. Il s’est notamment vivement opposé aux mesures protectionnistes mise en place contre la Chine en 2018, réactualisant ainsi, de manière quelque peu ambiguë, son statut de défenseur du libre-échange.

Jean-Maroun Besson

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