La privatisation de l’eau : une trajectoire historique et un marché d’avenir

Il y a un mois, une bombe était lancée sur le marché financier des États-Unis : l’opérateur boursier Chicago Mercantile Exchange, principale entreprise au monde de bourse d’échange de marché à terme introduisait les contrats à court terme sur l’eau. Ces contrats, basés sur l’index « Nasdaq Veles California Water Index » sont les premiers d’un tout nouveau marché qui se crée. Mais comment un bien, essentiel à la vie de tout individu, est devenu un placement financier juteux ?

Un nouveau mode de pensée : l’eau et la théorie de la rareté  

De toutes les ressources, jamais nous n’aurions pensé à ce que l’eau devienne un bien exploitable sur les marchés. Tout comme l’air, l’eau a toujours été désignée comme un bien naturel commun. Un bien commun est un bien rival – car sa consommation par un individu empêche la consommation d’un autre – ainsi qu’excluable – ce qui signifie qu’il existe des barrières et des règles au niveau de sa consommation. L’eau, d’après la définition du 28 juillet 2010 de l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies jouit d’un statut particulier : « le droit à une eau potable propre et de qualité et à des installations sanitaires est un droit de l’homme, indispensable à la pleine jouissance du droit à la vie. ».   

Néanmoins, depuis quelques temps, certains économistes requalifient ce bien commun en tant que bien économique. Pour ce faire, ils se basent notamment sur la théorie néoclassique de la rareté d’un bien de Léon Walras. Pour ce dernier, le plaisir d’une consommation d’une unité de bien dépend de la quantité consommée et du plaisir procuré par cette quantité. Ce plaisir sera d’autant plus important si le bien est défini par sa rareté. Prenons l’exemple d’un produit rare, comme le bœuf de Kobé. Ce dernier se vend aux alentours de 500€ le kilo. Mais ce qui lui permis d’avoir un prix aussi élevé est dû, en parti à sa rareté : seuls les éleveurs de la préfecture de Hyogo au Japon possèdent le label pour élever ce bœuf. Prenons maintenant un autre exemple, celui de l’air. Selon la théorie walrasienne, ce bien sera toujours gratuit pour la simple raison que c’est un bien abondant, donc pas marchandisable. 

L’eau, au même titre que l’air, devrait être un bien commun. Mais l’augmentation constante de la population, qui atteindra 10 milliards en 2050, entraîne des conséquences dramatiques : selon l’Organisation des Nations Unies, d’ici 2025, deux tiers de la population mondiale se trouveront en situation de stress hydrique, période pendant laquelle la demande dépasse la quantité d’eau disponible. En attendant, un tiers de la population mondiale n’a toujours pas accès à l’eau potable. Cette ressource devient donc d’une rareté inestimable, ce qui attire les convoitises. 

Mike Young, un économiste australien, est le pionnier de la théorie de la vente de l’eau sur les marchés. Selon lui, l’eau va devenir rare dans les années à venir. Ainsi, cette ressource doit être gérée de la manière la plus optimale possible. La seule façon de réguler cette optimalité se trouve sur les marchés. Les marchés permettent ainsi d’agir sur la consommation d’eau, tout en favorisant le marché concurrentiel. Par exemple, les agriculteurs n’ayant plus les moyens de se payer de l’eau devront changer de secteur d’activité pour laisser la place à ceux qui en ont les moyens. Ce sera donc un moyen de renouveler la concurrence dans certains secteurs. 

C’est un point de vue que partagent certains investisseurs ; ainsi, l’excuse de Water Find, la première bourse au monde d’achat et de vente de l’eau ou encore de la banque CitiGroup, concernant la privatisation de l’eau est la même : les individus doivent réaliser que l’eau devient une ressource rare qu’il faut protéger. Pour éviter de gâcher l’eau, il est nécessaire de mettre un prix ; ce prix déterminera la valeur de l’eau et permettra aux individus de se rendre compte de l’importance de ce bien. Cette pensée peut être résumée par la phrase de Willem Buiter, conseiller économique de Citigroup dans le documentaire Main basse sur l’eau, réalisé par Jérôme Fritel en 2018 : « ce n’est pas parce que l’eau est la vie qu’elle ne doit pas avoir un prix. »

Mais cette pensée a aussi touché de nombreuses organisations non-gouvernementales qui défendent la nature. En effet, en Australie, un pacte a été signé entre les écologistes et les banquiers afin qu’une partie de l’eau échappe au marché et soit restituée à la nature. De surcroît, certaines organisations considèrent que mettre un prix sur l’eau pourrait être bénéfique pour que chacun prenne conscience de son importance et de la nécessité de ne pas la gâcher.

L’essor d’un nouveau marché financier : l’or bleu

Cette nouvelle façon de penser a connu une résonance importante sur les marchés financiers.  Cette idée de privatisation est apparue dans un premier temps, en Angleterre, sous la gouvernance de Margaret Thatcher. C’est à partir de 1989 que le gouvernement britannique décide de privatiser l’eau. Les fonds d’investissements commencent à s’intéresser à ce nouveau marché. 

Ainsi, en 2006, Thames Water, une entreprise chargée de la gestion de l’eau potable et des eaux usées de Londres est rachetée par un fond d’investissement de la banque australienne Macquarie. Ce fond d’investissement est un fond dit vautour : il se spécialise dans l’achat à bas prix de dettes émises par des débiteurs en difficulté. Le fond va cibler une entreprise cotée en bourse, en rachetant des actions afin de pouvoir intervenir sur sa stratégie et imposer sa décision par la suite. C’est ainsi ce qui s’est produit pour l’entreprise Thames Water. Enfin, ce fond d’investissement étant temporaire, le but est de réaliser une plus-value, et de verser un maximum de dividendes aux actionnaires de ce fond. Le fond vautour Macquarie a donc laissé sur le marché, en disparaissant, une dette bien plus grande à la compagnie, de plus de 50 milliards d’euros. Cette dette a été ensuite transférée sur le compte de Thames Water par un jeu financier bien rôdé. Ainsi, ces milliards d’euros ne devront pas être remboursés par les actionnaires du fond vautour mais bien par les consommateurs britanniques.  Ce modèle de privatisation a été repris dans d’autres pays, notamment l’Australie, grâce au Water Act de 2007. Il s’agit de la création d’un marché des droits d’accès à l’eau. Le gouvernement fixe le volume d’extraction autorisé et les détenteurs de droits d’eau peuvent échanger leurs droits sur un marché.

C’est dans ce pays que naissent les principaux acteurs de cette privatisation. Ainsi, Water Find, la première bourse au monde d’achat et de vente de l’eau avec comme unité le mégalitre est créée en 2003. Cette bourse agit sur le marché australien comme un médiateur entre les consommateurs et le marché. Grâce à une application mobile, elle prévient les acheteurs et les vendeurs du prix de l’eau ainsi que de son évolution. 

Cette privatisation de l’eau en Australie, considérée comme un succès pour les investisseurs, a poussé d’autres banques à s’immiscer dans ce nouveau marché. C’est ainsi le cas de CitiGroup, une des plus grandes banques américaines qui a annoncé la fin de l’eau gratuite dans un rapport, après le sommet international sur la crise climatique à Paris en 2015. Enfin, la dernière étape de financiarisation de l’eau a été celle du lancement d’un index pour parier sur son prix. C’est Nasdaq, une bourse spécialisée dans les valeurs technologiques qui a décidé de créer cet index. Il a été fait sur plusieurs critères et en collaboration avec Lance Coogan, directeur de Veles Water.

Cet index, connu comme NQH20 est le premier à déterminer le véritable prix de l’eau en Californie, en se concentrant sur cinq marchés de l’eau différents de la région. Il représente le prix moyen de l’eau en fonction du volume, sans prendre en compte les pertes d’eau et autres coûts. Ainsi, il était de 703. 48 le 17 juin 2020 pour redescendre à 488. 83 le 14 octobre 2020. Il varie notamment en fonction des conditions météorologiques : la pluie baissera le prix alors que la sécheresse l’augmentera. C’est sur cet index que la Californie a décidé d’intégrer, elle aussi, le marché financier de l’eau. Ceci a notamment été rendu possible grâce à la loi Sigma qui a décidé d’imposer des quotas pour contrôler la consommation de l’eau de cette région, la première à consommer de l’eau aux États-Unis. Ainsi, une entrée en bourse est nécessaire pour que le marché des quotas sur l’eau prospère. 

L’eau et les marchés : des contrats plus que juteux

Pour certains économistes, sensibilisés à l’idée de la rareté, l’ouverture du marché privé de l’eau est un signe positif : il permettra de réguler la consommation de ce bien tout en assurant l’aspect concurrentiel du marché. Malheureusement, les marchés autour de l’eau ne sont que très rarement concurrentiels. En effet, l’exemple même est celui du marché de l’eau en bouteille. 

Comme l’explique le Hors-Série de Courrier International, l’Atlas de l’eau, c’est un marché en plein essor. En mars 2020, The Guardian révélait que les ventes en bouteilles avaient augmenté de 57% aux États-Unis, dû notamment à la crise du Covid-19 qui touche le monde entier. 

Aux États-Unis, l’eau en bouteille représente une consommation moyenne de 159 litres en 2018, contre 54 litres en 1998. Cette évolution du marché entraîne des conséquences, notamment sur les monopoles. En effet, quatre grandes sociétés dominent le secteur : Nestlé, Danone, Coca-Cola et PepsiCo. Pour toutes ces entreprises, le mode de fonctionnement est le même : il s’agit d’acheter, de traiter et de conditionner de l’eau municipale, qui se vend à très bas prix, pour revendre de l’eau en bouteille parfois 133 fois plus cher. Ce marché aussi rentable pousse les entreprises à augmenter leurs monopoles. 

En France, le marché de l’eau en bouteille est aussi très concentré : c’est un marché de monopoles, qui a laissé la place à trois grands groupes : Neptune, Nestlé Water et Danone. Ces groupes concentrent 76% d’un marché juteux car quatre verres d’eau consommés sur dix proviennent d’une eau en bouteille. 

Il est clair que les marchés autour de l’eau ne sont que très rarement concurrentiels. De surcroît, la privatisation de l’eau ne va pas entraîner une concurrence pure et parfaite ; en effet, seuls les grands géants de l’agriculture, par exemple, vont trouver les moyens de payer l’eau nécessaire à leurs cultures. L’entreprise australienne Webster l’a bien compris ; première productrice d’amande du pays, elle est propriétaire de l’eau avec un stock d’une valeur de 200 millions d’euros. Plus l’eau sera rare, plus il sera difficile de s’en procurer, plus les entreprises auront du mal à rentrer sur un marché où des monopoles ont déjà été créés. L’aspect concurrentiel est donc biaisé. Le nouveau conflit entre Veolia et Suez nous montre que la privatisation de l’eau est un enjeu essentiel. La fusion que Veolia envisage avec Suez, dont Engie est la maison mère, souligne que les monopoles sont de plus en plus courants dans ces nouveaux marchés.

L’introduction en bourse de contrats à court terme sur l’eau est un premier voyant d’un futur basé sur la privatisation de l’eau. Les économistes néoclassiques, en spéculant sur les conditions climatiques et sur l’augmentation de la population, ont compris l’importance de cette ressource, vitale à la vie de chaque individu sur Terre. L’eau est en passe de devenir le nouvel or noir du 21ème siècle. Tout de même, certains économistes se battent pour la gratuité et contre la marchandisation de bien comme l’eau. Il s’agit des partisans du modèle de la décroissance. Le principal argument est de montrer que les ressources planétaires sont limitées et donc que la croissance, telle qu’elle est mise en avant aujourd’hui, est menacée. 

Cette privatisation de l’eau pourrait entraîner des conséquences dramatiques sur la vie de milliards d’êtres humains. Défendre ce droit d’accès à l’eau semble plus vital que jamais.

Diane Fernandez

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