Rome et Bruxelles : pour le meilleur et pour le pire

Parce que la fameuse chanson d’Umberto Tozzi, « ti amo », nous fait instinctivement sourire dès ses premières notes et traverse les générations sans prendre une ride, parce que le tour en Vespa d’Audrey Hepburn et Gregory Peck à Rome dans Vacances Romaines nous fait voyager sans quitter notre sofa, parce que le génie de Michel-Ange, Leonardo Da Vinci ou encore Botticelli continue à faire jalouser les arts étrangers du monde entier… Bref ! Comment rester impassible au charme italien, à son histoire et à son art ? Pourtant, si l’Italie fait rêver, elle fait également grincer des dents les hauts dirigeants européens, car si l’imaginaire collectif possède une image bien établie et cristallisée de la botte tricolore, il n’en va certainement pas de même pour les économistes. L’économie italienne fait trembler plutôt que vibrer et décroche depuis plusieurs décennies déjà le surnom peu flatteur du petit vilain petit canard européen. Cependant, depuis quelques années, l’Italie est sujette à bien plus qu’une appellation taquine, nombreux alarment sur la dégradation exponentielle de sa situation économique et vont jusqu’à la condamner au titre de prochain foyer de crise financière. Bruxelles gronde : l’Italie va trop loin, son instabilité inquiète et ses excès doivent être sanctionnés. Pourtant, la crise du COVID-19 bouleverse les économies européennes et la relation italo-bruxelloise se voit entièrement redéfinie. Ce mariage qui a célébré il y a quelques années ses noces de diamant se voit de nouveau confronté à des enjeux de taille. Alors, comment la Péninsule et Bruxelles réussiront-ils à surmonter leurs différends ?

Des chiffres accablants

Pourtant bien attachée à sa médaille de bronze sur l’échelle des plus grandes puissances européennes, la situation économique italienne est loin de refléter des résultats si flatteurs. En effet, en 2019, l’Italie compte une croissance qui peine à atteindre les 0.8% contre une moyenne européenne de 1.5%. De plus, elle détient le troisième plus important taux de chômage d’Europe après la Grèce et l’Espagne à hauteur de 9.8% malgré le Jobs Act instauré en 2015 et préconisant un contrat de travail plus souple. L’Italie est également un pays dont la croissance des inégalités est exponentielle : 8.6% des familles avec 2 enfants sont en-dessous du seuil de pauvreté contre seulement 2.7% en 2007. Ces inégalités sont principalement expliquées par la dichotomie entre le Nord et le Sud, dit Mezzogiorno, profondément en retard et instable. Le Sud fait d’ailleurs parti d’une des principales préoccupations du gouvernement de Giuseppe Conti qui a annoncé au début de l’année 2020 vouloir faire de cette zone « un symbole d’ambition et d’excellence » en investissant dans le plan de relance « Sud 2030 » près de 123 milliards d’euros.

Autre source d’inquiétudes réside dans la fragilité du système financier. En effet, les créances douteuses du secteur bancaire italien représentaient en 2016 plus de 20% de son PIB, ceci étant directement lié à l’incapacité financière de l’Etat d’aider les banques à purifier leurs bilans contrairement à certains de leurs compagnons européens comme l’Irlande et l’Espagne qui ont développé un système de bad banks (entité financière rachetant les actifs toxiques des banques). Ainsi, d’après une étude de Mediobanca de 2017, 114 banques sur 500 affichent un niveau très inquiétant de créances douteuses. De plus, l’Italie dernière est confrontée depuis 2015 aux crises en cascade d’une douzaine de banques, parmi lesquelles la plus vieille banque du monde, la Monte dei Paschi di Siena, pour laquelle l’Etat italien souhaite injecter 5.6 milliards d’euros (contre 8.8 milliards préconisés par la Banque Centrale Européenne). 

Enfin, la situation est d’autant plus inquiétante que la crise du COVID-19 aggrave la condition économique de la botte. En effet, l’Italie prévoit une contraction de 9% de son PIB d’ici fin 2020, ce chiffre est susceptible de croître jusqu’à 9.9% d’après les études menées par la Commission européenne. La reprise sera d’autant plus compliquée que l’économie italienne possède une faible demande minée par des inégalités croissantes : le taux de chômage devrait atteindre les 12% début 2021, chômage qui concerne une population jeune (à hauteur de 29.3% des moins de 35 ans contre une moyenne européenne de 9.6%) et féminine (11% des femmes contre 7% des hommes). Notons également que le secteur tertiaire a été profondément impacté par la crise sanitaire dans la mesure où il est principalement représenté par le tourisme, ce secteur représente 75% du PIB et emploie 68% des Italiens ce qui ne fait qu’alimenter les inquiétudes. 

Bruxelles et Rome : je t’aime, moi non plus

Les tensions entre Rome et Bruxelles ont longtemps fait la une des journaux ces dernières années. Sa principale cause ? « Des violations sans précédent du pacte de stabilité », accusait Bruxelles il y a trois ans déjà. Pour les moins avertis d’entre nous, une piqure de rappel s’impose. A quoi Bruxelles se réfère-t-elle lorsqu’elle dénonce les excès de Rome ? 

Il faut savoir que l’Europe est régie par des règles très strictes ayant pour but de garantir ladite stabilité mentionnée ci-dessus. En effet, dès 1992, les pays membres du système européen signent le très fameux Traité de Maastricht qui impose cinq critères de convergence à respecter de façon à faciliter l’accession à la monnaie unique, elle-même préconisée par le rapport Delors de 1989. Ces critères concernent donc le niveau d’inflation des Etats membres, leurs taux d’intérêt, la stabilité des taux de change, leur déficit budgétaire et leur dette budgétaire. C’est sur ces deux derniers points que nous nous attarderons car ce sont précisément ceux-ci qui sont soulevés par Bruxelles. En effet, Maastricht précise que les Etats membres ne doivent pas posséder un déficit budgétaire de plus de 3% du PIB et une dette strictement inférieure à 60% de celui-ci. Alors, qu’en est-il des résultats italiens ? Faisons un léger retour dans le passé, dans une année 2019 épargnée par la crise sanitaire. A l’époque, les hostilités font rage entre les deux capitales. L’Italie table un déficit à 2.5% – inférieur donc aux règles imposées, vous en conviendrez – mais une dette de près de 133.7% du PIB. Bruxelles menace alors la Péninsule d’une procédure de « déficit excessif au titre de la dette » de façon à punir les efforts insuffisants du gouvernement. Ce à quoi le vice-Premier Ministre italien, Matteo Salvini, s’indigne et accuse la Commission européenne de suivre obstinément « des règles du passé ». Il faudra attendre le 3 juillet 2019 pour que Pierre Moscovici, commissaire européen aux affaires économiques, annonce l’abandon de ces punitions. Heureuse nouvelle pour l’Italie qui s’offre quelques mois de répits avant l’arrivée tant redoutée de la première vague du COVID-19.

Enterrer la hache de guerre, l’heure est au dialogue… et aux remerciements ?

C’est ainsi dans un contexte économique instable que la COVID-19 s’invite pour compliquer encore plus la tâche. Si l’Italie pleure à ce jour plus de 70.000 morts, elle fait également le deuil d’une condition économique qui commençait légèrement – très légèrement – à s’éclaircir. En Europe, la crise sanitaire fait vaciller dans le rouge tous les indicateurs économiques et vient aggraver ceux déjà mal en point. Ainsi, la coalition gouvernementale italienne prévoit, dans son document économique et financier (DEF) un déficit qui oscille entre 5.7% et 7.5%. De quoi faire frémir Bruxelles ! Plus encore, la Commission européenne prévoit une dette italienne de près de 159.6% du PIB pour la fin de l’année. Pourtant, dans un tel contexte, les réactions de Bruxelles sont tout sauf calomnieuses. Bien au contraire, l’Italie de Giuseppe Conti peut compter sur son compagnon bruxellois pour l’aider à lutter contre les ravages économiques de la pandémie. La Commission européenne annonce ainsi suspendre les mesures imposées par le pacte de stabilité. Plus encore, la BCE, Banque Centrale Européenne, annonce racheter « quoi qu’il en coûte » les obligations italiennes. Pour couronner le tout, l’Italie sera le principal bénéficiaire du plan de relance européen de 750 milliards d’euros. L’ensemble de ces mesures viennent épauler une Italie fortement fragilisée. Pourtant, cette dernière se veut gourmande et laisse entendre son désir d’une complète annulation de dette provoquée par la crise sanitaire. Riccardo Fraccaro, secrétaire du Conseil italien, a d’ailleurs récemment stipulé que, selon lui, la BCE devrait intensifier ses mesures et envisager sérieusement d’effacer à jamais la dette publique. Cette mesure provoque de vifs débats – Easynomics a d’ailleurs consacré un webinar spécialement à ce sujet, disponible sur le site. La France, quant à elle, s’oppose fermement à cette proposition comme l’a indiqué à plusieurs reprises Bruno Le Maire, indiquant que « une dette, ça se rembourse » et qu’une telle décision aurait de lourdes conséquences sur le niveau de confiance des investisseurs.

Conclusion

Ainsi, entre menaces et réconciliations, sanctions et grâces, accusations puis remerciements, la relation italo-bruxelloise ne cesse de connaître des hauts et des bas. Si les divergences entre les deux nations sont profondes, la crise sanitaire réaffirme la volonté d’une Europe soudée, prête à mettre de côté des divergences majeures afin d’assurer la stabilité des économies. Mais qu’en sera-t-il de cette nouvelle alliance une fois la pandémie passée ? Seul le temps nous le dira. 

Audrey Barbieri

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