Crypto-monnaie : « la monnaie version Silicon Valley »

Historiquement, quand une crise apparaissait, l’épargne des particuliers se ruait vers l’or. Ce dernier est l’ultime valeur refuge en période incertaine et l’on peut ainsi le qualifier de « valeur de la peur ». En sera-t-il de même pour les crypto-monnaies ? En ce début d’année 2021, en pleine crise sanitaire et de surcroît économique, le Bitcoin a dépassé la barre symbolique des 34 000 dollars et l’Ethereum celle des 1000 dollars. Soit un rendement de plus de 400% pour le Bitcoin en période de crise. Ce dernier semble d’ailleurs poursuivre son ascension fulgurante. Dans une note publiée début janvier, la banque américaine JP Morgan affirme en ce sens que le Bitcoin rivalisera avec l’or (en valorisation) et atteindra les 146 000 dollars à long terme. Aucun placement ne peut égaler un tel rendement. Nous allons ainsi essayer de saisir les déterminants de cette ascension fulgurante. 

Sans entrer dans les débats s’agissant de savoir si les crypto-monnaies sont ou non des monnaies, nous allons souligner à quel point ces monnaies numériques révolutionnent les transactions et la création monétaire classique.

Les fondements philosophiques des crypto-monnaies

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une cryptomonnaie ? C’est une monnaie qui n’a aucune forme physique (donc complètement numérisée) et qui est émise de façon décentralisée sans contrôle étatique. Elle n’est néanmoins pas laissée sans surveillance puisqu’elle est contrôlée par un algorithme qui permet d’assurer la sécurité des transactions et que l’on nomme la blockchain. La crypto-monnaie peut en ce sens être analysée comme un projet purement politique et philosophique puisqu’il exclut les Etats et les banques centrales du contrôle de la monnaie et de l’usage de cette dernière. Cette conception s’est développée dans les années 1970, notamment avec le livre « The denationalization of money » de Friedrich von Hayek (Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en 1974). De façon simplifiée, l’on peut dire que la monnaie est perçue comme neutre par les économistes classiques et influente pour d’autres (notamment les libéraux, parmi lesquels Hayek). Pour cet économiste autrichien, la monnaie a un impact réel négatif sur l’économie, notamment par le biais de l’inflation (c’est-à-dire une augmentation générale, durable et cumulative du niveau général des prix) qu’elle peut créer. Pour rappel, à la fin des années 1970, l’inflation atteint 15% en Europe et aux Etats-Unis. Pour Hayek, il y a alors deux manières d’enrayer la spirale inflationniste. D’une part, peut être envisagé un retour à l’étalon-or, qui permet par la rareté du métal précieux de limiter la création inconsidérée de la monnaie. D’autre part, peut être utilisée la mise en concurrence des monnaies. Pour cela, il faut permettre à des acteurs privés de développer leurs propres devises. C’était la prophétie de Hayek, qui a vu le jour grâce au progrès technologique : Internet et la blockchain, ayant alors permis la création de crypto-monnaies.

Sans aucun doute, le Bitcoin est à ce jour la crypto-monnaie la plus connue du grand public. Celle-ci a vu le jour en 2009, développée par des codeurs anonymes, au lendemain de la crise dite des « subprimes ». Est-ce une coïncidence ?

Pour comprendre l’envolée spectaculaire de cette monnaie bien spécifique, il est important de comprendre comment fonctionnent et se créent ces crypto-monnaies. 

Une conception qui alimente la spéculation

Pour qu’une monnaie soit utilisée, il faut que celle-ci soit garante de confiance, donc qu’elle présente une certaine sécurité. On a longtemps pensé que, pour assurer la confiance dans la monnaie, la garantie et l’intervention de l’Etat étaient nécessaires. Or, les crypto-monnaies n’utilisent pas d’organes tiers (les banques), elles fonctionnent de pair à pair (chaque entité est à la fois client et serveur). Aussi, comment garantir la sécurité des transactions ou vérifier que celles-ci ont bien eu lieu si aucune autorité ne les contrôle ? 

D’abord, la sécurité des transactions est assurée par une technologie bien particulière qui est celle de la blockchain. De façon schématique, cette dernière s’apparente à une grande base de données partagée (c’est-à-dire que tout le monde y a accès) et sans organe de contrôle. Autrement dit, c’est un « tableau Excel des transactions ». Ainsi, la monnaie virtuelle Bitcoin est créée au sein d’une communauté d’internautes, également appelés « mineurs ». Techniquement, le minage de crypto-monnaies consiste à trouver la solution d’un algorithme de hachage, c’est-à-dire résoudre à l’aide de la puissance d’ordinateurs des équations complexes pour vérifier que les transactions ont bien eu lieu. Dès lors que la solution a été trouvée, un bloc est créé et les mineurs sont rémunérés par le biais de crypto-monnaie. Ils peuvent ensuite convertir leur récompense reçue en passant par des sortes de plateformes faisant office de bureaux de change en monnaie souveraine.

Le caractère spéculatif du Bitcoin

Le processus d’émission du Bitcoin présente plusieurs caractéristiques. D’abord, l’algorithme est construit de sorte que chaque bloc soit créé en 10 minutes en moyenne. Ensuite, la rémunération des « mineurs » est fixe et divisée par deux tous les 4 ans. Par ailleurs, le rythme de création des bitcoins est régulé et fluctue pour tenir compte du nombre de mineurs et de l’évolution de la capacité de calcul des unités informatiques connectées. Enfin, la quantité de monnaie créée par le système est limitée par le programme à 21 millions de bitcoins, (limite qui pourrait être atteinte aux alentours des années 2140).

En limitant cette quantité maximale de bitcoins pouvant être créée et en faisant fluctuer le rythme de création au cours du temps, les concepteurs ont « organisé » la pénurie de cette monnaie virtuelle et lui ont ainsi conféré son caractère hautement spéculatif. Il y a ainsi un certain ancrage de la spéculation dans l’ADN des crypto-monnaies. Mais le Bitcoin provoque aussi l’engouement des investisseurs grâce à son aspect technologique (la Blockchain paraît relativement futuriste), mais aussi en raison d’une part de son caractère difficilement contrôlable et donc peu traçable (aucun contrôle des institutions financières et étatiques) et d’autre part de la limitation propre à la création du Bitcoin (seulement 21 millions de Bitcoin créés in fine => valeur refuge). L’intérêt que lui ont porté de grands groupes d’investissement comme Black Rock a définitivement conforté la solidité de ce placement.

Cette forte montée du Bitcoin (+420% en 2020) n’est bien évidemment pas seulement due au nombre limité d’unités émises. La crise économique provoquée par la pandémie de Covid-19 a conduit les banques centrales à mener des politiques monétaires expansionnistes en créant de la monnaie sans devise (contrepartie). Les propos de Patrick Artus soulignent bien en ce sens l’effet créé par cette augmentation de la masse monétaire : « Cette énorme création monétaire va conduire à une perte de confiance dans la monnaie, à une défiance des agents économiques privés vis-à-vis de la valeur de la monnaie, et à la fuite devant la monnaie ».

Ainsi, les crypto-monnaies alimentent par essence une forte spéculation. De surcroît, 95% de l’ensemble des bitcoins sont détenus par 5% des utilisateurs. Il y a donc un risque de contrôle des cours des crypto-monnaies avec cette situation monopolistique. Par ailleurs, les crypto-monnaies présentent d’autres risques non négligeables.

Les risques des crypto-monnaies 

Un risque de volatilité et un risque déflationniste 

Comme souligné précédemment, les crypto-monnaies sont des valeurs très spéculatives car leur offre est exogène. Cette volatilité est une des raisons pour lesquelles elles ne sont pas considérées comme des monnaies par bon nombre d’économistes bien que des commerçants l’acceptent comme toute monnaie. Elles paraissent donc pour l’instant être des placements financiers.

On retiendra également que pour le moment les crypto-monnaies se veulent indépendantes et sont ainsi une solution contre l’inflation en limitant la masse monétaire. Toutefois, si un tel régime monétaire s’institutionnalisait et se généralisait, l’on observerait alors des mécanismes déflationnistes (puisque l’offre serait exogène et fixe tandis que la demande serait croissante) dont les effets seraient négatifs sur l’activité. En effet, la déflation a pour effet d’augmenter le poids relatif de l’endettement public, ce qui a pour effet d’asphyxier les débiteurs (entreprises, ménages ou Etats).

Un risque écologique 

Comme expliqué plus haut, les crypto-monnaies fonctionnent grâce à la puissance des ordinateurs (des mineurs) qui les font exister. Or, chaque nouvelle création de bloc nécessite une technologie de plus en plus puissante et donc énergivore. La blockchain du Bitcoin est ainsi un véritable gouffre énergétique. La complexité des calculs est telle qu’une simple transaction en Bitcoin consomme en électricité autant qu’un ménage américain pendant une semaine. Actuellement, l’on estime que la consommation d’électricité pour faire fonctionner la blockchain du Bitcoin est équivalente à celle de l’Irlande pour quelques transactions. A terme, l’on se dirigerait même vers une consommation électrique du Bitcoin équivalente à celle du Japon.

Un risque juridique 

L’anonymat des transactions est une des revendications des libertariens. Néanmoins, cet élément constitutif des crypto-monnaies présente avant tout un risque s’agissant d’une utilisation à des fins criminelles (vente sur internet de biens ou services illicites) ou à des fins de blanchiment ou de financement du terrorisme. A titre d’exemple, le 2 octobre 2013, le FBI a fermé le site internet consacré à la vente de produits narcotiques Silk Road sur lequel s’échangeait une importante partie des bitcoins en circulation, seul moyen de paiement accepté sur ce site.

Par ailleurs, l’absence de régulation encourage des comportements peu vertueux. L’on retrouve ainsi au sein du réseau Bitcoin de nombreux hackers et des systèmes d’arnaques à la Ponzi (notamment avec les Initial Coin Offering, sorte de levée de fonds pour développer d’autres projets de blockchain). L’innovation financière et monétaire est souvent un moyen de contourner les régulations pour faire des affaires illégales. Pour rappel, le Bitcoin a été créé en avril 2009, année du G20 à Londres où les Etats annonçaient qu’ils allaient lutter contre les paradis fiscaux. Coïncidence ? 

Ainsi, les crypto-monnaies engendrent des risques liés notamment à la sécurité, mais également des risques d’instabilité. Dans le système monétaire des crypto-monnaies, tout investissement ne peut être financé que par une épargne préalable et non par une création monétaire. Dès lors, comment l’Etat peut-il faire face à des crises économiques conjoncturelles ? En effet, les règles économiques veulent que l’Etat fasse face à ces aléas par l’emprunt. Pour certains, la solution serait une monnaie numérique émise par les banques centrales. 

Vers une monnaie numérique Banque Centrale ?

En premier lieu, les banquiers centraux (et plus largement les banquiers de manière générale) étaient hostiles à l’arrivée des crypto-monnaies. Il y a eu néanmoins globalement un changement d’état d’esprit avec l’arrivée du Libra de Facebook. L’on peut ainsi relever les propos de Benoît Coeuré, le responsable du pôle innovation de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) : 

« Oui, la Libra a été une sorte d’alerte pour les banquiers centraux qui prenaient le phénomène des crypto-monnaies de haut. Ils ne les considéraient pas comme de ‘vraies’ monnaies, leur usage étant limité à une minorité ».

La réflexion sur l’Euro numérique s’accélère grâce à « la diminution de l’utilisation des billets et des pièces comme moyens de paiement » et « se pose la question d’une monnaie numérique accessible aux particuliers. Cette réflexion s’accélère, mais il reste des questions importantes en suspens », confie Benoît Cœuré, avançant entre autres la problématique de l’impact sur la stabilité financière.

Conclusion

Les crypto-monnaies présentent d’importants inconvénients qu’il est possible de corriger car la blockchain révolutionne totalement l’univers financier. C’est en partie pour cela que ces crypto-monnaies déchainent les débats, les passions et font peur. 

En conclusion, on peut dire que les crypto-monnaies existantes ne sont que des prototypes. Néanmoins, une crypto-monnaie parfaite verra peut-être le jour à plus ou moins long terme. Que l’on souligne davantage les risques de ces nouvelles crypo-monnaies ou au contraire leur portée philosophique, il est certain qu’elles révolutionnent l’univers des transactions.

Charles Auvrignon

 

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