Vaccins contre la Covid-19 : une épopée économique

Nous sommes le 9 novembre 2020, et l’annonce fait l’effet d’une bombe synonyme de beaucoup d’espoir : alors qu’on attendait un vaccin contre la Covid-19 pour la fin 2021, le géant américain Pfizer et la startup de biotechnologies BioNTech annoncent que le vaccin qu’ils développent contre le SARS-CoV-2 est efficace à plus de 90%. Ce communiqué de presse réveille les bourses qui grimpent en flèche, témoignant d’un regain de confiance des investisseurs. Pour les entreprises, les pouvoirs publics, et tous les citoyens, la porte de sortie semble vouloir s’ouvrir plus vite que prévu, évitant ainsi de devoir à nouveau choisir pendant de longs mois entre la santé des citoyens et celle de la vie économique.

Derrière ce développement, il y a une épopée : le modèle économique de la recherche et du financement des vaccins, unique en son genre. Si Easynomics n’a ni la compétence ni la légitimité pour vous expliquer comment les vaccins fonctionnent, nous essaierons dans cet article de décrypter le long voyage économique derrière ces derniers.

Un modèle économique particulier

Les 2 vaccins contre la Covid-19 actuellement autorisés par l’Agence Européenne du Médicament (AEM) sont ceux développés par Pfizer-BioNTech et Moderna. Le développement très rapide de ces deux produits (début de la phase 1 de test dès mars 2020) s’explique notamment par la technologie sur laquelle ils reposent : l’ARN messager. Depuis sa création en 2010, Moderna fait le pari de cette technologie qui consiste à utiliser l’ARN messager pour déclencher les processus naturels de production de protéines par les cellules, à des fins médicales. Elle en tirera d’ailleurs son nom (ModeRNA, en référence à RNA, la traduction anglaise d’ARN). Il en est de même pour BioNTech, qui voit le jour en 2008.

L’histoire de ces deux entreprises de biotechnologies est à mettre en perspective avec l’histoire de cette technologie. C’est seulement en 1989 que des chercheurs réussissent pour la première fois à intégrer de l’ARN messager dans une nanoparticule lipidique et à l’introduire dans des cellules. A la suite de cela, dans les années 1990, des chercheurs commencent à utiliser cette technologie pour développer des vaccins contre la grippe et le cancer, dont les essais cliniques sont toujours en cours. Mais c’est l’épidémie de Covid-19 qui projettera les vaccins à ARN messager sur le devant de la scène scientifique mondiale : il s’agit des premiers vaccins de ce type commercialisés, a fortiori à aussi grande échelle.

L’adaptation commerciale de cette technologie a été “récompensée” par les marchés : le cours de l’action de Moderna a été multiplié par 8 entre le 1er janvier et le 11 décembre 2020. Mais si l’on revient quelques mois en arrière, et que l’on anonymise les bilans financiers, Moderna n’a pas les résultats d’une entreprise qui dépassera les 50 milliards de $ de capitalisation boursière : En 2019, elle affiche une perte nette de 524 millions d’euros Ce gouffre n’est pas étonnant, quand on sait que le vaccin contre la Covid-19… est le premier vaccin commercialisé par l’entreprise !

Ces chiffres sont difficiles à comprendre, si on ne les met pas en perspective du modèle économique de l’entreprise : Moderna est une entreprise à la pointe de la recherche, dont le cœur de métier n’est pas la vente, mais le développement. Pour se financer, elle n’utilise pas de recettes commerciales, mais des subventions, des bourses, et des partenariats avec des groupes pharmaceutiques. En 2013, Moderna signe un accord de coopération avec AstraZeneca contre 240 Millions de $ ; en 2015, avec Alexion contre 125 millions de $. Ce modèle de collaboration est gagnant-gagnant. Pour les groupes pharmaceutiques, c’est une manière de profiter de la compétence pointue d’entreprises spécialisées, et de potentiellement commercialiser cette technologie lorsqu’elle sera mature. Pour les entreprises de recherche, c’est un financement qui les autorise à ne pas générer de revenus pour se consacrer au développement. C’est d’ailleurs le modèle de coopération qui a permis à Pfizer et BioNTech de proposer leur vaccin.

Investissement, Innovation, et Monopole

Derrière ces investissements, il y a un espoir : le jour où la technologie ainsi développée permet de répondre à un besoin (comme la pandémie de Covid-19), elle offre aux sociétés ayant travaillé sur le développement un monopole d’innovation, tel que le décrit Schumpeter. Ainsi, car ils sont les premiers à proposer une technologie, ils disposent d’une rente qui compense – plus que largement – les dépenses réalisées. Les vaccins de Pfzier-BioNTech et de Moderna sont par exemple vendus entre 10 et 20 € la dose : rien que pour les 200 millions de doses commandées par la France, ce sont déjà 3 milliards d’euros de recettes. 

Ce monopole temporaire est garanti par des brevets, qui assurent aux entreprises ayant investi dans la recherche et le développement de ne pas voir leur technologie être copiée. Dans le milieu médical, ces derniers sont très encadrés, et l’apparition de médicaments génériques ne peut par exemple se faire qu’après leur expiration. Mais dans le contexte actuel, certains critiquent les brevets. C’est notamment le cas de Jean-Luc Mélenchon, qui le 16 janvier 2021 demandait à ce que les vaccins soient libres de tout droit. Ce raisonnement peut se comprendre : dans un contexte de pandémie mondiale, où les morts se comptent chaque jour par milliers, il peut sembler incohérent qu’on réserve la production d’un vaccin salvateur à une ou deux entreprises. 

A cet argument, d’autres répondent que ne plus protéger de l’imitation les laboratoires qui innovent ne les pousserait plus à investir. “L’innovation et les percées médicales sont plus que jamais nécessaires. Saper la propriété des innovations ne mènera certainement pas aux percées scientifiques qui nous sortiront finalement de ce cauchemar” écrivait ainsi dans La Tribune en mai 2020 Bill Wirtz, analyste de politiques publiques.

Comment concilier dès lors l’encouragement de l’innovation, et l’extension du nombre d’entreprises travaillant à produire des vaccins fonctionnels ? Une solution pourrait se trouver dans la délégation d’une partie de la production à d’autres laboratoires. C’est notamment la possibilité étudiée par Sanofi, dont le vaccin a pris beaucoup de retard, et dont les usines pourraient se mettre dans les prochains mois à produire le vaccin Pfizer-BioNTech. Un transfert de technologie qui sera bien-sûr très encadré légalement et contractuellement.

Un financement en équilibre entre public et privé

On peut aller plus loin dans l’analyse de ce modèle économique particulier, en se concentrant sur le financement de ce dernier. On en a parlé plus tôt, une partie du financement repose sur les investissements des grands groupes pharmaceutiques, dans le cadre de partenariats. On peut aussi évoquer les levées de fonds en bourse, qui séduisent les investisseurs. Mais au-delà de ces fonds privés, la recherche médicale est financée par le public. Ainsi, les subventions d’Etat aident les entreprises innovantes dans leur recherche : Moderna a par exemple reçu en 2013 une subvention de l’Agence des projets de recherche avancée de la Défense américaine de l’ordre de 25 millions de $. Pour les pouvoirs publics, il s’agit d’aider le développement, qui est réalisé par des acteurs privés.

En effet, il y a deux phases dans le financement des vaccins. La seconde est celle que l’on a décrite, portée par des laboratoires investissant sur le développement d’un vaccin en particulier, dans une course contre la montre face à une pandémie, où chaque million d’€ supplémentaire peut faire gagner une semaine face à la maladie.

Mais avant cela, le public a aussi son rôle à jouer dans la recherche fondamentale : une recherche qui n’a pas d’autres objectifs que celui de découvrir les solutions qui permettront, peut-être, de développer plus tard vaccins et médicaments : avant de trouver ses applications, il faut que la technologie voit le jour. Ainsi, quelques dizaines d’années avant que l’ARN serve à nous protéger de la Covid-19, il a été découvert par Friedrich Miescher, un biologiste suisse, en 1868. Le rôle messager de celui-ci, sur lequel repose la technologie de BioNTech et Moderna, a quant à lui été théorisé dans les années 1960 par Jacques Monod, chercheur à l’Institut Pasteur. Ces deux scientifiques étaient loin de se douter du potentiel biotechnologique de leurs découvertes, réalisées et financées dans des laboratoires publics. 

Malheureusement, le financement de cette recherche est un investissement sur le très long terme pour les pouvoirs publics, et les projets ont de plus en plus de mal à se financer s’ils ne trouvent pas d’application concrète immédiate. C’est par exemple le cas du docteur Hakim Ahmed-Belkacem, dont on parlait dans un précédent article. Pendant 5 ans, ses travaux sur le coronavirus du rhume n’ont pas pu être financés, faute d’utilité directe. “Avant que l’épidémie ne survienne, pourquoi les autorités auraient-elles débloqué des fonds pour des virus responsables de la goutte au nez ou des éternuements ? Elles n’en voyaient pas l’intérêt.” se résignait-il en mars à Welcome to the Jungle. La recherche fondamentale, aux horizons d’utilité trop flous et lointains, se voit ainsi préférée la recherche appliquée, qui promet des résultats plus rapides. Une situation critiquée par le collectif “Sciences en marche », qui regrette que l’on favorise les projets qui peuvent dégager immédiatement des bénéfices et générer de l’emploi.

Il n’en reste pas moins que la marche forcée imposée aux laboratoires dans le développement du vaccin contre la Covid-19 pourrait engendrer des externalités positives sur la recherche de thérapie soignant ou empêchant d’autres pathologies. Ainsi, l’ARN messager pourrait être une solution dans la lutte contre la sclérose en plaques rapporte le Figaro. Les performances économiques de sociétés  comme Moderna ou BioNtech, spécialisées dans ces technologies, pourraient leur permettre de travailler sur le développement de solutions contre d’autres maladies.

Finalement, derrière la complexité du calcul économique de rentabilité auquel la recherche fondamentale n’échappe pas (pour 1 € investi, combien de vies seront sauvées ? Dans combien de temps ?), il y a une forme d’élégance : alors que nous traversons l’épidémie la plus meurtrière depuis un siècle, nous en sortons grâce aux travaux de chercheurs qui n’auront jamais vu leurs découvertes utilisées en pratique. On s’aperçoit dès lors que la c’est aussi sa temporalité, qui rend le monde de la recherche vaccinale si particulier. Nous nous en souvenons en ces temps de Covid-19 ; alors il ne faudra pas l’oublier.

Elias Orphelin

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