Faut-il instaurer un « SMIC jeune » ?

Dès 1931, dans son ouvrage La grande dépression, Arthur-Cécile Pigou se fait le critique du salaire minimum justifiant que personne ne devrait être rémunéré au-delà de sa productivité marginale. Cette argumentation à l’encontre du salaire minimum a perdu du terrain, toutefois elle se retrouve sur certaines catégories de la population comme les jeunes avec l’apparition de la proposition d’un « SMIC jeune » à partir des années 1990. Cette mesure fortement impopulaire est régulièrement débattue sur la scène politique française et risque de s’imposer lors de la campagne présidentielle de 2022 dans un contexte de fort chômage des jeunes après la pandémie de Covid-19. 

« Balladur t’es foutu les jeunes sont dans la rue »

Si ce salaire minimum réservé aux jeunes travailleurs n’a jamais été mis en place sur le long terme en France, c’est parce-que son instauration s’est toujours heurtée à des contestations populaires. En 1993, le premier ministre Edouard Balladur présente le Contrat d’insertion professionnel (CIP), un contrat à durée déterminée pour les moins de 26 ans et rémunéré à 80% du SMIC, mis en place pour favoriser l’insertion professionnel des jeunes et lutter contre le chômage. Si le CIP est suspendu face aux nombreuses manifestations et protestations en 1994, il est remplacé par une aide de l’Etat à l’embauche des jeunes pour une durée minimale de 18 mois. En 2006, Dominique de Villepin, alors premier ministre, présente le Contrat de premier embauche (CPE) soit un contrat de travail à durée indéterminée pour les moins de 26 ans avec une période d’essai de deux ans au lieu de huit-mois maximum, également abrogé sous la pression populaire. Les politiques de flexibilisation de l’emploi-jeune, surtout concernant le salaire, apparaissent donc impopulaires, ce qui peut être expliqué par la théorie de la rigidité des salaires de Keynes (Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936) : les salariés n’acceptent pas de voir leur salaire nominal être réduit et de subir un déclassement dans la hiérarchie salariale.

Un constat : la surexposition des jeunes au chômage

L’instauration du SMIC-jeune a pour objectif premier de lutter contre le chômage des jeunes travailleurs, souvent peu qualifiés, en baissant le coût de leur embauche.  Au sein de la zone OCDE, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 11,9% alors que le taux de chômage global est de 5,8% en 2018. En France, le constat est le même à l’heure où le taux de chômage s’établit à 9% pour la même année quand celui des travailleurs entre 15 et 24 ans s’établit à 20,8%. En proportion de la population active, le chômage des moins de 25 ans est alors 2,5 fois supérieur à celui des plus de 25 ans, sans tenir compte du niveau de diplôme ou encore de la nationalité. Or, le chômage maintient dans une situation de précarité puisque 37% des chômeurs vivent sous le seuil de pauvreté contre 8% des salariés (INSEE, 2020).

La jurisprudence du SMIC-jeune : des effets contrastés à l’étranger et de potentiels effets indésirables

Si la plupart des pays de l’OCDE ont fixé un salaire minimum dont le montant peut varier, rares sont les pays à avoir mis en place un salaire minimum destiné aux jeunes. Les effets du SMIC-jeune sur le taux de chômage sont ainsi contrastés selon les pays. Aux Pays-Bas la mise en place d’un SMIC-jeune progressif à partir de l’âge de 14 ans a permis d’atteindre un taux de chômage chez les jeunes de 11,5%, particulièrement bas par rapport à la moyenne de l’OCDE (Elie Cohen, 2020). En Belgique la mise en place de paliers salariaux par rapport à l’âge a conduit à un taux de chômage des moins de 25 ans de 16% en 2019, ce qui est inférieur au taux de chômage des jeunes en France (Elie Cohen, 2020). Cependant, au Royaume-Uni la mise en place de pallier de salaires par rapport à l’âge a donné lieu à la création d’emplois précaires et flexibles avec un effet sur l’emploi contrasté puisque le taux de chômage des moins de 25 ans est de 16% en 2019 (Elie Cohen, 2020). Cette politique de l’emploi-jeune peut néanmoins entrainer de potentiels effets secondaires négatifs. 

L’instauration d’un SMIC-jeune peut entraîner un effet d’aubaine, amenant à un effet nul sur la création d’emplois mais à une économie sur les salaires pour les entreprises. On considère qu’il peut également y avoir un effet d’accroissement de leur pauvreté monétaire dû à la baisse de salaire et peut induire une baisse de la productivité moyenne des travailleurs concernés (Fitoussi, 1995). Il peut également créer une concurrence pour les salariés payés au SMIC qui représentent alors une charge financière plus importante pour l’employeur. Si le SMIC-jeune peut alors augmenter la demande de travailleurs jeunes, cela pourrait concomitamment baisser la demande de salariés rémunérés au SMIC classique par un effet de substitution (Cette, Cuneo, Eyssartier, Gautié, 1996). Cela peut également réduire l’employabilité de catégories de travailleurs déjà fragilisés par une exposition plus accrue au chômage de longue durée comme les séniors (INSEE, 2019).

Une mise en place soumise à plusieurs conditions 

Si l’instauration du SMIC-jeune peut alors être considérée comme un levier efficient par certains économistes, sa mise en place ne peut se faire qu’à certaines conditions neutralisant ses effets négatifs potentiels. En effet, l’augmentation de l’employabilité des jeunes travailleurs ne peut pas se faire au détriment de certaines catégories de travailleurs déjà fragilisés tels que les séniors. Le chômage des plus de 50 ans représente également une part importante des chômeurs alors que pour la première fois en 2019 on enregistre davantage de chômeurs parmi les plus de 50 ans que chez les moins de 25 ans (INSEE, 2019). On dénombre plus d’un tiers des demandeurs d’emplois de 50 ans ou plus l’était depuis plus deux ans contre 22,3 % de l’ensemble des demandeurs d’emplois (Cour des comptes, 2019) car les seniors en recherches d’emploi disposeraient d’une moindre employabilité face aux entreprises. Ainsi, il est important d’accompagner les dispositifs d’emploi jeune de dispositifs pour les séniors comme un allègement des cotisations patronales ou la mise en place de cotisations d’assurances chômage allégées pour les plus de 50 ans.  

Il est également important de lutter contre un accroissement de la pauvreté monétaire potentiellement induite par la mise en place du SMIC-jeune par le développement des politiques sociales exclusivement réservées aux jeunes. L’instauration du SMIC-jeune ne doit pas conduire à un effet négatif ou nul sur la pauvreté monétaire des moins de 25 ans. Il faut donc la coupler à d’autres politiques ciblées comme l’extension des minima sociaux au moins de 25 ans, particulièrement du RSA. Les politiques du logement doivent également être réformées : en effet s’il y a 3,5 millions de mal-logés en France en 2015, les moins de 25 ans sont les premières victimes du mal-logement. 22% des dépenses chez les moins de 25 ans sont alors liées au logement contre 13,5 % en moyenne alors qu’ils sont plus nombreux à vivre dans un logement de piètre qualité (Fondation Abbé Pierre, 2015). Si le Crous gère 169 000 habitations pour 2,3 millions d’étudiants, il est nécessaire d’augmenter les places pour les jeunes actifs bénéficiant du SMIC-jeune au même titre que les étudiants. Il en va de même pour les politiques de santé alors que la mutuelle étudiante peut être étendue aux actifs bénéficiant du SMIC-jeune avec une réforme des soins ciblés sur les dépenses les plus courantes.

La mise en place du SMIC-jeune peut également prendre en compte les inégalités territoriales car le taux de chômage des 15-24 ans n’est pas uniforme sur tout le territoire. En effet, alors qu’il atteint 52,7% en Guadeloupe, il est de 13,5 % en Ile-de-France (INSEE, 2019). Il est alors intéressant de considérer un SMIC-jeune territorialisé alors que la moitié des offres d’emplois se situe dans des métropoles qui constituent des bassins d’emplois. Le SMIC-jeune doit alors composer avec les spécificités territoriales de l’emploi et doit privilégier une mise en place dans les zones rurales et les villes de taille moyenne et petite. 

Sa mise en place doit également être considérée par le prisme d’une réforme du système scolaire basée sur la valorisation de l’apprentissage et la formation continue pour les jeunes travailleurs. En effet, les débats concernant le SMIC-jeune révèlent une dichotomie entre salariés qualifiés et non qualifiés plutôt qu’une dichotomie entre les salariés de moins et de plus de 25 ans. Il y a une importante population de salariés non-qualifiés chez les moins de 25 ans et bénéficiant de peu d’expérience. Or, le travail non-qualifié est plus sensible à la conjoncture que le travail qualifié car l’élasticité de la demande de travail non-qualifié à l’intensité de l’activité est plus importante. Lorsque l’activité économique se réduit, les emplois précaires sont donc les premiers à disparaitre. Une étude s’intéressant à deux groupes de demandeurs d’emplois, dont un seul a suivi une formation, a montré que le taux d’accès à l’emploi pour les formés est de 46% contre 34% contre les non formés (Blache, 2015). 

Les politiques de l’emploi par la formation peuvent être axées sur de nombreux points. La lutte contre le décrochage scolaire est tributaire de l’amélioration des mécanismes d’orientation et d’une lutte contre une orientation scolaire « par l’échec ».  Une réforme du système scolaire peut alors être orientée vers une revalorisation des filières d’apprentissage et professionnelles dans l’enseignement secondaire et supérieur.  La création de possibilités de formation des étudiants et travailleurs non-qualifiés dans les « secteurs d’avenir » semble alors être essentiel. Il est nécessaire d’adapter le nombre de places par formation chaque année en fonction d’une estimation des débouchés professionnels. Ainsi, il y aurait une création de plus de 400 000 emplois dans le secteur de la rénovation thermique des logements d’ici à 2030 contre peu de formations dans ce domaine par exemple.  

Conclusion : un chômage à relativiser et une potentielle instauration à conditionner

D’autres leviers existent alors pour permettre une baisse à long terme du chômage des jeunes travailleurs. Si la flexibilisation des contrats de travail sur le modèle britannique semble être liée à une importante précarité et n’est donc pas souhaitable, il semble être important de promouvoir la mobilité des travailleurs au sein des entreprises pour encourager les embauches de travailleurs jeunes.  Il également important de garantir une sortie du SMIC-jeune en définissant celui-ci comme un salaire transitoire, permettant au salaire d’être revalorisé au SMIC après une durée maximum à déterminer. Nous devons cependant relativiser le chômage des jeunes travailleurs car s’il est vrai qu’ils sont la catégorie la plus touchée par le chômage, ils sont aussi la catégorie d’âge pour laquelle le chômage dure le moins longtemps (10 mois en moyenne contre 25 mois pour les plus de 50 ans selon l’observatoire des inégalités en 2017).

Le SMIC-jeune, dont l’objectif principal doit être la réduction du chômage, doit composer avec le défi de la précarité des jeunes travailleurs. Outre la considération des mécanismes économiques mentionnés, il doit s’associer à une réflexion sur la réalité des politiques de logement ou encore des politiques de santé. Il doit également prendre en compte le système de rémunération déjà en dessous de SMIC comme les stages ou l’apprentissage, qu’il ne doit pas dévaloriser face à un risque d’augmentation de la précarité étudiante. Pour finir, cette mesure n’a pour l’instant pas été plébiscitée par le gouvernement Macron, qui lui a préféré un appariement entre offres et demandes plus efficient avec la mise en place de la plateforme 1 jeune, une solution. Un an après la mise en place de la plateforme en juillet 2021, la ministre du Travail et de l’emploi Elisabeth Borne présentait un bilan positif avec plus de 2 millions de jeunes ayant bénéficié de ce plan. Le débat pourrait cependant être relancé lors du débat du premier tour des présidentielles en mars 2022.

Pauline Boutet-Santelli

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