« Il y a une sorte de coup de blues existentiel des français », l’entretien avec Daniel Cohen (JECOs)

A l’occasion des Journées de l’économie (JECOs) dont nous sommes partenaires, Easynomics collabore avec les étudiants de l’Institut Pratique de Journalisme de Dauphine. Président de l’Ecole d’Economie de Paris, le professeur et auteur Daniel Cohen était l’invité des JECOs à propos de la résilience économique. Malgré la forte reprise de la croissance française au troisième trimestre (+3%), l’économiste rappelle que la baisse de recrutement dans certains secteurs reste un problème dont les pouvoirs publics doivent s’emparer.  Entre inquiétude et ras-le-bol, depuis quelques mois, les démissions se comptent en millions pour la frange la plus précaire des travailleurs américains, au point de se demander si la vague de la « grande démission » américaine s’abat sur l’Europe.

D’abord, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le phénomène « The Great Resignation » aux Etats-Unis ?

Ce terme anglais renvoie au nombre très important d’Américains qui ont démissionné après la crise. Ce qui est étonnant, c’est que cette tension au sein du marché du travail n’est pas liée à une augmentation du taux de chômage, mais plutôt à un sentiment global de découragement.

Parmi ceux qui ont démissionné, on retrouve des gens âgés ou en fin de carrière qui n’ont pas eu envie de remettre un coup de collier. Il y a aussi beaucoup de femmes qui se sont retirées. Mais cela concerne également des salariés actifs aux alentours de 40 ans, des domaines plus qualifiés comme celui de la « tech’ ». Il y a aussi beaucoup de salariés dans certains secteurs précaires qui ne souhaitaient pas reprendre le travail dans de mauvaises conditions.

Observe-t-on le même phénomène en France ?

On retrouve dans l’Hexagone ce refus de reprendre un emploi précaire dans les secteurs de l’hôtellerie-restauration ou celui de la santé. Mais ce retrait volontaire du marché du travail est plus sectorisé, plus diffus. On n’a pas encore d’études précises comme aux Etats-Unis.

La possible analogie entre la France et les Etats-Unis tient aussi au fait qu’on remarque une sorte de coup de blues existentiel des Français, malgré les bons chiffres de la reprise économique. D’après les résultats d’une enquête d’Ipsos, du « Monde » et de la Fondation Jean-Jaurès, l’inquiétude, l’incertitude et la fatigue sont les sentiments les plus partagés par les Français. La colère, comme celle du mouvement des gilets jaunes par exemple, semble, elle, éteinte.

Quelles sont les solutions pour lutter contre cette fatigue ambiante ?

Des conditions de travail dignes qui donnent envie aux Français de retourner travailler. Il faudrait aussi réussir la transition vers le télétravail. Beaucoup de salariés demandent à présent de travailler à distance, alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que les gens souhaitent retrouver leurs collègues et la vie normale. Pour certains c’est le cas, mais pas pour tout le monde. Mais il y a des pièges à éviter, comme la confusion entre télétravail et le modèle de profession libérale, ou encore la solitude sociale. Un jour en visio, c’est un 35 heures amélioré, deux jours c’est déjà une rupture, et trois jours c’est un changement qualitatif fondamental.

A l’approche de la présidentielle, pensez-vous que ces thématiques soient assez mises en avant ?

Je ne suis pas sûr que le débat ait réellement commencé, il se cherche encore. Les questions des rémunérations, de la santé publique ou encore du climat ont un rôle important pour réinventer des politiques publiques.

Il y a des propositions variées sur le pouvoir d’achat et la revalorisation des salaires, mais il faudrait qu’elles soient au cœur des campagnes. Il faut que l’ensemble des candidats s’accordent à débattre en profondeur sur la manière de travailler, d’enseigner, de soigner… J’espère que ce moment viendra. 

Propos recueillis par Juliette Bourgault

La « Grande Démission » : la France après les Etats-Unis ?

Le phénomène prend racine de l’autre côté de l’Atlantique. En août 2021, 4,3 millions d’Américains quittent leur poste, 20 millions depuis le début du printemps. Un chiffre record, résumé en trois mots : « The Great Resignation » (La Grande Démission). Début septembre, une étude de la Banque de France avançait 300 000 postes vacants en France, malgré plus de 5 millions de demandeurs d’emploi. Une des limites du rebond surprise des économies après le séisme de la pandémie. Et une problématique au cœur des questionnements de la conférence « Réinventer la politique économique après la crise Covid ».

Sur la scène de la Bourse du travail, les explications débutent à tribord avec le président de l’Ecole d’Economie de Paris. « Le rapport au travail a été profondément troublé par cette crise, avance Daniel Cohen. Les travailleurs n’acceptent plus ces conditions de précarité, de stress… » Et pour étayer ces « goulets d’étranglement », notamment dans l’hôtellerie-restauration, il avance le sentiment dominant chez plus d’un Français sur deux : l’inquiétude.

« Mai 68 silencieux » ou problématique d’avant-crise ? 

Une conclusion pour l’économiste : « on est peut-être en train de vivre un Mai 68 silencieux. Une économie qui repart très vite, mais avec des questions existentielles… ». Or selon lui, les leçons du passé restent les mêmes. Si le dialogue social ne suit pas, le risque de grandes désillusions et de stagflation plane.

Quand à lui, le Gouverneur de la Banque de France doute de la traversée de l’Atlantique de la Grande Démission. Pas de doute pour François Villeroy de Galhau, « il y a une crise incontestable sur le recrutement ». Les 53% d’entreprises peinant à recruter en septembre en sont la preuve. Mais la France ne ferait pas face à ce choc existentielqui secoue et « européanise » la vision américaine du travail vers plus de protection sociale. 

« Le premier frein avant la crise était déjà la difficulté de recrutement, affirme-t-il. Le Covid change le rapport au travail, mais l’offre à la destination des entreprises est insuffisante. » Plusieurs grands pas restent donc à faire pour le gouverneur : investir dans la formation, pour lutter contre la non-qualification, et rendre le travail plus attirant en soignant le salaire et les conditions.

Pierre Kron

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