Vincent Pons (nominé au Prix du meilleur jeune économiste 2021) : « sans comprendre les enjeux sociaux et électoraux, il est impossible de comprendre les grands choix de politiques économiques »

Au mois de juin 2021, Vincent Pons a été retenu parmi les trois économistes nominés au Prix du meilleur jeune économiste, décerné par Le Monde et Le Cercle des Economistes. Professeur associé à Harvard, ses recherches en économie se portent principalement sur la participation électorale et l’économie politique. Nous revenons avec lui sur ses travaux et sa grille de lecture de phénomènes démocratiques majeurs : l’abstention, la montée des populismes ou encore la mise en œuvre des politiques publiques une fois les dirigeants élus.

Vous avez été nominé au Prix du jeune meilleur économiste 2021 en lien avec vos travaux sur les processus démocratiques et la participation électorale. Pourquoi avoir choisi de traiter cette question d’un point de vue économique et sous quel angle l’abordez-vous ?

Si l’on ne comprend pas les enjeux sociaux et électoraux, il est impossible de comprendre les grands choix de politiques économiques. On ne peut pas analyser les décisions de Donald Trump correctement sans analyser les raisons de son élection ou celles du Brexit au Royaume-Uni. Il est assez manifeste qu’il est important pour les économistes d’adopter un point de vue qui ne soit pas seulement normatif sur les politiques publiques, mais qui est un point de vue aussi descriptif qui explique pourquoi tel ou tel homme politique arrive au pouvoir.

D’une part, il y a un effet de sélection au moment de l’élection avec des dirigeants qui adaptent leurs comportements dans le but d’être élus et les électeurs s’adaptent en retour ou non à ce type de comportement. D’autre part, il y a la question du contrôle exercé sur les politiques publiques une fois qu’un dirigeant est arrivé au pouvoir. Par exemple le mouvement des gilets jaunes en France a exercé une forme de contrainte et profondément affecté la politique du quinquennat d’Emmanuel Macron. Par la suite, cela a sans doute freiné d’autres réformes structurelles.

Il est donc impossible de penser la seconde partie du quinquennat sans avoir cette grille de lecture électorale et politique.

En l’espèce, votre travail s’intéresse particulièrement à la participation électorale et à la défiance en politique. Comment peut-on expliquer la forte abstention aux élections ?

Ce qui m’intéresse plus spécifiquement dans mes recherches c’est pourquoi en France, aux Etats-Unis, dans la quasi-totalité des pays occidentaux, il y a une montée de la défiance des citoyens vis-à-vis de leurs dirigeants. Cette défiance s’explique à la fois par la montée de l’abstention, par la montée du vote populiste ainsi que la diffusion de mouvements de protestation. Il y a l’exemple emblématique des gilets jaunes en France, mais il y en a également au Chili, avec des mouvements de protestation vis-à-vis de l’augmentation du prix du fromage en Israël, à Hong Kong, en Colombie. A chaque fois, ces mouvements semblent très distincts et pourtant ils portent des causes communes.

Dans les enquêtes, on s’intéresse également à des questions telles que « pensez-vous que les hommes politiques s’intéressent à ce que je pense ? », une question que l’on pose depuis très longtemps, une série longue qui nous permet d’aboutir à des comparaisons. Dans les années 1960-1970, une grande majorité de répondants privilégiaient le « oui », alors qu’aujourd’hui on a près de 85% des sondés qui répondent « non ».

Entre ces différents pays, il semble pourtant y avoir des disparités très importantes et donc des causes bien différentes.

Entre les pays, il y a en effet des différences extrêmement importantes en lien avec le système partisan (aux Etats-Unis par exemple on a un système bipartisan), le système électoral ou le contexte politique. Aux Etats-Unis, une force populiste comme Donald Trump s’exprime bien à l’intérieur d’un parti traditionnel et non par l’apparition d’un nouveau parti. Dans le système électoral français, les électeurs peuvent voter pour le candidat qu’ils préfèrent lors du premier tour, ce qui favorise l’émergence de nouveaux partis ou de nouveaux courants à l’image d’Emmanuel Macron en 2017 ou du Front National. Il y a donc des différences importantes.

Néanmoins il y a un certain nombre de points communs qui témoignent de la crise des démocraties occidentales et j’ai tenté de m’intéresser à ces différents sujets. Dans mes travaux, je m’intéresse principalement à quatre phénomènes : 1) le déclin de la participation électorale. 2) la crise des partis traditionnels et les conséquences de cette crise. 3) la méfiance croissante entre différents types d’électeurs. 4) les contraintes qui permettent ou à l’inverse empêchent les dirigeants de mettre en œuvre leurs promesses de campagne une fois arrivés au pouvoir.

A l’occasion des élections régionales en France, on a assisté à un record d’abstention. Quels sont les moyens pour augmenter la participation électorale et réduire l’abstention ?

On sait d’abord que certaines catégories de la population comme les jeunes, les immigrés récemment naturalisés ou les personnes moins diplômées votent moins, ce qui peut d’ailleurs expliquer le mécontentement électoral. Puisque certaines catégories de population ne participent pas à la désignation du vainqueur, il est d’autant plus probable que le vainqueur de l’élection ne mette pas en place une politique qui satisfasse une partie importante de la population.

L’une des causes que l’on oublie très souvent c’est le fait qu’il y ait des barrières à la participation et notamment à l’inscription sur les listes électorales. En France nous avons une particularité qui nous distingue de nos voisins qui est qu’il faut non seulement voter mais aussi s’inscrire. Le coût du vote est donc plus important. Il y a ainsi des personnes qui sont intéressées par le vote mais qui ne votent pas parce qu’elles ont oublié de s’inscrire par exemple. Des efforts ont été faits en repoussant la date limite mais il me semble qu’on peut aller encore plus loin et rendre l’inscription automatique grâce aux informations dont dispose l’Etat. D’autre part, les lois qui encadrent la participation comme la procuration, le vote par anticipation affectent également le coût du vote.

D’une façon plus générale, nous avons une étude en cours avec Enrico Cantoni sur l’influence relative des facteurs individuels ou contextuels sur la participation électorale et sur le comportement électoral aux Etats-Unis : la décision de s’inscrire ou non sur les listes électorales, le fait de voter et le fait d’être inscrit comme électeur démocrate ou républicain. On regarde le taux de participation entre deux états américains différents, on aimerait savoir quelle fraction de cet écart est due à des facteurs contextuels (le taux de croissance, les lois en vigueur dans ces deux Etats…) et laquelle est due à la structure de la population (l’âge, la démographie…). Pour suivre cette décomposition, on suit des électeurs qui déménagent et on regarde comment ils adaptent leur comportement en fonction de l’Etat. Si en changeant d’Etat, ils augmentent leur participation alors les facteurs contextuels ont joué. Or ce à quoi on arrive c’est qu’à peu près un tiers des écarts entre Etat vient de facteurs contextuels.

Traditionnellement on envisage plutôt la recherche en économie sous ses aspects quantitatifs, qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers l’économie politique ?

J’ai d’abord fait une terminale scientifique, hésitant entre une classe préparatoire scientifique et une classe préparatoire B/L, j’ai finalement opté pour la seconde. A l’ENS, j’ai fait de la philosophie politique et j’ai donc eu un intérêt pour la politique très tôt. A l’époque j’avais d’ailleurs fait un mémoire de maîtrise sur la compréhension du système international contemporain à partir de Karl Marx. Pendant ces études de philosophie politique, j’ai eu une envie croissante de travailler sur de la donnée et comme par ailleurs j’avais une formation scientifique, assez naturellement je me suis tourné vers l’économie.

Ma première grande expérience de recherche a été aux côtés d’Esther Duflo, en économie du développement. Il s’agissait de mesurer l’effet de donner accès à des branchements de réseaux d’eau à bas coûts et je travaillais sur l’économie du développement. J’ai encore des projets en lien avec l’économie du développement, néanmoins mon principal sujet de recherche est devenu l’économie politique.

Lorsque j’ai débuté mes recherches au MIT sous la direction d’Esther Duflo, j’ai en effet assisté à la campagne de Barack Obama. A ce moment-là, j’ai été particulièrement impressionné par l’ampleur de la campagne électorale, notamment en matière de porte-à-porte. Il me semblait qu’il y avait là une opportunité pour répondre à la défiance du politique et résorber la problématique de l’abstention.

Comment avez-vous étudié ce phénomène du porte-à-porte ?

La première question que je me suis posée, c’est de savoir si ce type d’action pouvait fonctionner en France. J’ai donc réalisé des expériences randomisées, c’est la méthode d’Esther Duflo, afin de mesurer si cette méthode du porte-à-porte était en mesure d’augmenter la participation électorale et potentiellement de faire changer d’avis des électeurs. J’ai fait cela d’abord en 2010 avec Jean-Paul Huchon, puis dans l’équipe de campagne de François Hollande en 2012. A ce moment-là on a réalisé une expérience sur la France entière où dans chaque ville, il y avait des bureaux de vote qui étaient couverts et d’autres qui étaient témoins, ce qui a permis d’évaluer le rôle du porte-à-porte dans sa victoire et dans sa marge de victoire. Parmi les bureaux de vote, on a sélectionné certains bureaux de vote qui étaient prioritaires. Dès lors on a utilisé la méthode randomisée afin de sélectionner au hasard les zones qui seraient couvertes par la campagne, et en mesurant ensuite l’effet de la campagne en comparant les résultats électoraux dans ces zones traitées et dans les zones témoins.

Nous avons estimé qu’un quart de l’écart entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, soit 51,6% contre 48,4%, était dû à la campagne de porte-à-porte. En revanche il n’y a pas eu un écart majeur de participation provoqué par le porte-à-porte. Donc la thèse de notre papier a été de considérer qu’il y a surtout eu un effet de « persuasion ».

Dans le cadre de vos recherches, quel type de données utilisez-vous et comment les obtenez-vous ?

Lorsque l’on travaille sur les élections et la démocratie, on a des données administratives qui sont de bonne qualité. C’est le cas à l’échelle du bureau de vote et avec les données de participation. Aux Etats-Unis, on a même des données qui sont individuelles. Je connais l’intégralité des électeurs inscrits sur les listes électorales, je sais s’ils ont voté ou non, et je sais même s’ils sont inscrits avec la parti républicain ou démocrate. Dans certains cas, j’ai également travaillé sur des sondages mais dans la grande majorité des cas je travaille sur des données administratives. Si on s’intéressait par exemple au développement durable, on n’aurait pas autant de données sur ce qu’en pensent les citoyens. Dans le cas des partis politiques, ce que les citoyens pensent, ils l’expriment au moment des élections et à ce sujet nous avons des données.

En matière de défiance des partis traditionnels, quels facteurs avez-vous identifiés ?

Sur les partis, il me semble qu’il y a deux aspects intéressants : le fait qu’il y ait une désaffection et les difficultés que cela génère en matière de systèmes électoraux.

Etant donné que le score des partis traditionnels diminue, leur nombre de militants pour faire campagne se réduit également considérablement alors qu’ils sont primordiaux. De surcroît leur capacité à conclure des accords favorables est nettement atteinte. Pour les partis traditionnels, il est complexe de réaliser certains accords d’autant plus s’ils sont en position défavorable. En France, il y a eu un questionnement à droite sur la nécessité de faire des accords avec l’extrême droite. En Espagne, il y a eu le même type de raisonnement entre le PSOE (parti socialiste) et le parti Podemos. Lorsqu’un nouveau parti émerge et remet en cause les partis traditionnels, les accords électoraux sont plus difficiles à nouer. Les configurations avec une multitude de candidats se multiplient et ce qui diminue la probabilité que l’emporte un candidat qui correspond aux aspirations électorales. Les électeurs ayant tendance à préférer le vote expressif au vote utile, s’ils sont face à plus de candidats entre lesquels choisir, les voix d’un camp politique sont dispersées. Dans cette perspective, les accords au sein des partis sont primordiaux.

Plus globalement, on a constaté avec nos travaux une préférence pour le vote expressif sur le vote utile. Dans un scénario de triangulaire en France avec une qualification d’un troisième candidat en nombres de suffrages qui serait d’extrême droite, des électeurs d’extrême droite vont privilégier voter pour le candidat d’extrême droite même si celui-ci a peu de chances de l’emporter plutôt que de voter pour le candidat de droite qui aurait plus de chances face au candidat de gauche. Ce résultat est développé à partir des élections législatives et départementales, et il montre aussi comment la prédominance du vote expressif peut désavantager des partis traditionnels.  

Les électeurs privilégient donc un vote expressif sur un vote stratégique, et on voit également que cela a un coût pour eux puisque dans certains cas leur vote expressif peut permettre au candidat qui leur convenait le moins de l’emporter.

Sur votre troisième sujet d’étude qui est celui de la méfiance croissante entre différentes parties de la population ou d’électeurs, comment cela se mesure-t-il concrètement ?

Par exemple aux Etats-Unis, il y a ce que l’on appelle une « polarisation affective » entre les électeurs républicains et les électeurs démocrates. De plus en plus les électeurs républicains détestent les électeurs démocrates, et réciproquement. On le mesure en posant des questions telles que « comment réagiriez-vous si votre enfant épousait un partisan du parti opposé ? ». Il y a 40-50 ans, une majorité de gens disaient que cela ne leur posait de problèmes, or aujourd’hui une majorité d’électeurs disent que cela les embêterait.

En matière de défiance croissante, l’hypothèse que je teste est celle de la répartition géographique des électeurs. Mon hypothèse est que cette méfiance croissante s’explique par le fait que les électeurs républicains habitent de plus en plus dans des zones séparées des électeurs démocrates. Aujourd’hui les électeurs démocrates n’habitent pratiquement pas avec des électeurs républicains et réciproquement, ce qui entretient la méfiance. Dans cette perspective, j’ai utilisé des données géographiques afin d’observer une ségrégation géographique. Dans les dix dernières années, non seulement il y avait déjà une ségrégation partisane initiale mais cette séparation géographique augmente d’années en années. Si l’on parle aléatoirement à l’un de ses voisins, il y a de plus en plus de chances que l’on parle avec quelqu’un qui est d’accord avec soi.

Est-ce que les réseaux sociaux jouent un rôle important dans cette polarisation ? Dans la polarisation il y a à la fois la dimension affective, et les demandes en termes de politiques publiques. Or on observe que cette polarisation est aussi très forte chez les électeurs plus âgés pourtant moins consommateurs de réseaux sociaux, ce qui tendrait à marginaliser cette hypothèse.

Enfin en matière de matérialisation des promesses une fois le candidat élu, quelles conclusions avez-vous développé ? Quels éléments feraient qu’une victoire politique peut réellement changer les choses ?

En ce moment, je travaille avec Benjamin Marx et Vincent Rollet, doctorant au MIT, sur une situation de victoire d’un challenger face à un candidat sortant. Ce type de victoire lui permet-il de mettre en œuvre une politique nouvelle et d’obtenir des résultats ? En théorie, on s’attendrait que l’arrivée au pouvoir d’un challenger entraîne plus de changements en termes de croissance, de chômage, d’indicateurs sociaux… que si le président sortant était réélu. Or nous nous demandons sous quelles conditions cela pourrait réellement se produire. Dans ce cadre, on s’intéresse par exemple au niveau de mondialisation dans le pays (induisant une contrainte sur les politiques mises en place), au niveau de décentralisation dans le pays considéré… Ce sont pour l’instant des hypothèses mais que nous testons. Mes sujets de recherche sont très divers et cela fait partie de mes recherches en cours.

Nathan Granier

Pour aller plus loin :

« Porte-à-porte : reconquérir la démocratie sur le terrain », Guillaume Liégey, Vincent Pons et Arthur Muller aux éditions Calmann-Lévy, publié en 2013.

Expressive Voting and Its Cost: evidence from Runoffs with Two or Three Candidates, Vincent Pons

Will a Five-Minute Discussion Change Your Mind? A Countrywide Experiment on Voter Choice in France, Vincent Pons

Strict ID Laws Don’t Stop Voters: Evidence from a U.S. Nationwide Panel, 2008–2018, Enrico Cantoni & Vincent Pons

Voter Registration Costs and Disenfranchisement: Experimental Evidence from France, Céline Braconnier, Jean-Yves Dormagen & Vincent Pons

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