L’Ecole de la régulation, plus que jamais d’actualité (1/3) : entretien avec Robert Boyer

« La maladie de la démocratie, dans les sphères publique et privée, interdit les sorties vertueuses de crises et risque fort d’amener des régimes autoritaires »

Dans le cadre d’une série d’entretiens sur l’Ecole de la régulation, nous avons interviewé Robert Boyer, l’un des membres fondateurs de ce mouvement apparu au milieu des années 1970. Robert Boyer est un économiste spécialiste des crises, des modes de régulations et des capitalismes. Il a travaillé successivement au ministère de l’équipement, au Centre d’études des coûts et des revenus puis au ministère des finances avant de faire l’essentiel de ses recherches au sein du CEPREMAP, rattaché au Commissariat Général du Plan. Il a été directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS et il a fait partie de Conseil d’Analyse Economique. Il a publié de nombreux ouvrages tels « Théorie de la régulation : Etat des savoirs » en 2002, Economie politique des capitalismes en 2015 ou plus récemment « Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie » en 2020. Son nouveau livre « Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? » paraîtra le 25 novembre 2021.

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de l’Ecole de la régulation et comment elle s’est formée ? 

L’Ecole de la régulation apparaît au milieu des années 1970 dans un contexte où les sciences sociales étaient fortement influencées par le marxisme et les mouvements structuralistes dans leurs diverses variantes et dans l’espace politique la tendance était à la théorie du capitalisme monopoliste d’Etat (CME). D’un autre côté, la discipline économique était marquée par la macroéconomie standard issue de la synthèse entre keynésiens et néoclassiques.

Dans le cas de l’Ecole de la régulation, nous étions tous des économistes professionnels insérés dans l’appareil d’Etat. Nous avions pour mission de mettre au point des modèles macroéconomiques éclairant tant le processus de planification que les prévisions accompagnant la politique économique. Nous ne nous accommodions ni du caractère très abstrait du marxisme ni du court-termisme des modèles de la macroéconomie standard (IS-LM, Courbe de Phillips…). En nous appuyant sur les travaux de Michał Kalecki notamment, avec les collègues du Groupe de Recherche Macroéconomique au sein de la Direction de la Prévision, nous avons imaginé le modèle STAR (Schéma Théorique d’Accumulation et de Répartition). Ce modèle relie dynamique de la répartition du revenu et de l’accumulation mais il intègre aussi le caractère fondamental de la structure d’endettement, ce qui invalidait l’hypothèse de la neutralité de la monnaie, alors partie intégrante de la doxa. Cependant, le modèle n’a pas su analyser les conséquences des chocs pétroliers : il se bornait à reproduire les régularités des trente glorieuses, alors que s’amorçait le dépérissement de ce régime de croissance. Tel fut le point de départ des recherches qui conduisirent à l’émergence de cette problématique. Il convenait de revisiter l’histoire longue des Etats-Unis (Michel Aglietta) puis Française (équipe du Cepremap ) afin d’analyser les transformations en longue période du capitalisme. Ainsi a été forgé le concept de fordisme, entendu comme mode de développement de l’après Seconde Guerre Mondiale, et s’est formée une petite communauté internationale qui s’est attachée à tester cette hypothèse. Après plusieurs décennies d’efforts s’est imposée la question de la persistance de la diversité des régimes capitalistes. 

Les régulationnistes au sein de leurs travaux parlent beaucoup de capitalismes au pluriel, pourquoi ? 

Il n’y a pas de capitalisme unique car la politique est fondamentale dans la trajectoire de l’économie. Les institutions les plus fondamentales sont politiques : la monnaie, le droit du travail, la politique de concurrence et l’intégration dans les relations internationales, mais aussi le système fiscal et la structure de la dépense publique, en sont les parfaits exemples. Il n’y a pas d’économie pure valable en tout temps et tout lieu, contrairement à ce que postulent les modèles néoclassiques, car par définition l’économie est intégrée dans la société. La recherche en économie se doit d’être interdisciplinaire et donc visiter le droit, la nature du lien social et le politique en replongeant ces disciplines dans le grand vent de l’histoire. L’étude régulationniste est un travail de longue haleine qui cherche à cerner les dynamiques propres du pays étudié. Le principe de parcimonie cher à la théorie standard est trompeur, le chercheur doit « mouiller sa chemise » pour comprendre précisément le territoire qu’il étudie. Il doit régulièrement actualiser son cadre analytique, et même ses hypothèses de base s’il constate qu’il n’a pas compris les évolutions observées. La régulation n’est pas une théorie achevée mais une approche qui, par cercles, essaye de se rapprocher des processus à l’œuvre dans les sociétés. Elle raisonne sur le temps long pour être le plus pertinent possible. Pour saisir toutes ces dynamiques, il faut que les chercheurs de toutes les disciplines se rassemblent autour d’une question commune. Dans les années 1970 pourquoi la stagflation ? Aujourd’hui que signifie le capitalisme transnational de plateforme ? Ou encore des capitalismes respectueux des contraintes écologiques sont-ils atteignables politiquement ? 

Cependant, ce projet est très compliqué à mettre en place institutionnellement en cette période. Particulièrement en France, pour beaucoup de raisons inhérentes à l’évolution des incitations qu’introduisent les réformes de l’université : vision utilitariste de la recherche, excès de concurrence favorisant l’individualisme, court-termisme dans le choix des priorités. Pour résumer, l’Ecole de la régulation est traversée par une dialectique extrêmement douloureuse : d’un côté un renouvellement de son programme de recherche à l’aise face aux périodes de crises et de changements, de l’autre une marginalisation dans le système académique et de recherche au nom d’une vision scientiste de l’économie. 

L’humilité est-elle donc au cœur de l’approche régulationniste ?

Tout le monde fait des erreurs, mais rares sont les économistes qui le reconnaissent et surtout ajustent en conséquence leurs concepts et méthodes. L’approche de la régulation procède de la seconde catégorie puisqu’elle n’a cessé d’évoluer quant à ses thèmes et ses méthodes. Pour ma part, j’ai fait plusieurs erreurs de prédictions et d’analyse durant ma carrière : surestimation de la vitesse de diffusion des réformes néo-libérales en France, anticipation d’un effondrement de l’Euro, surestimation de l’impact des crises boursières sur la dynamique de l’économie chinoise…ect. Ce sont de grands moments pour moi puisqu’est relancée ma curiosité. Elle est aiguisée par la crise actuelle qui est d’une complexité inédite : crise sanitaire, sociale du fait de la montée des inégalités, court-termisme financier face au long-termisme que sont les enjeux du changement climatique, panne de l’intermédiation démocratique, interdépendance accrue des Etats-nations sans incitation à la création des communs mondiaux qui permettraient leur survie. Les interactions des contradictions des différents capitalismes sont énormes et très difficiles à surmonter. Les processus correspondants ont des temporalités propres, et l’opposition entre ces temporalités rend la crise actuelle incroyablement difficile à analyser. Il faut être humble, car la crise actuelle est d’un ordre de complexité sans commune mesure par rapport à celle des années 30 : interdépendance des chaînes productives, montée des nationalismes, instabilité structurelle de la finance de marché, accélération de la crise écologique, arrivée aux limites de la démocratie représentative…

Quelle est, selon vous, la source de la complexité des enjeux contemporains ? 

Elle est double. Elle tient d’abord au fait qu’une série d’ajustements perçus comme marginaux finit par faire émerger un mode de développement totalement différent, ce qui trouble la stratégie des acteurs. Ainsi, pour continuer à bénéficier des rendements croissants, qui rencontrent la limite de la taille du marché domestique, les gouvernements ont favorisé l’ouverture de l’économie aux échanges internationaux mais la persistance de cette extraversion a débouché sur basculement de longue portée : les salaires qui étaient moteurs de la croissance au temps du fordisme, pénalisent la compétitivité de l’économie car le régime tend à devenir dépendant des exportations. Or la plupart des formes institutionnelles étaient dépendantes de cette primauté du rapport salarial. Elles sont donc déstabilisées, d’autant plus que l’économie mondiale est traversée de contradictions et de crises qui rendent manifeste la dépendance de l’économie nationale. Il en résulte une montée des mouvements nationalistes, soit un renversement inattendu d’une globalisation réputée heureuse. 

Une seconde source de complexité dérive de l’imbrication des processus économiques et politiques, nationaux et internationaux, financiers et technologiques. Une décision ou réforme dans un domaine a un impact sur les autres au point qu’une rétroaction négative peut renverser l’effet attendu. Par exemple l’innovation et la libéralisation de la finance qui devaient favoriser le dynamisme de l’investissement productif ont finalement eu l’effet inverse. De même l’interdépendance entre politique du logement, mobilité et ajustements de l’emploi explique très largement les échecs de réformes tendant à flexibiliser le rapport salarial. Sans oublier le paradoxe des tentatives de « chacun pour soi » qui ne font qu’exacerber la fragilité des relations internationales et, dans la plupart des cas, une réduction du niveau de vie. . . Il est vain d’invoquer un complot, les gouvernements ont simplement perdu le contrôle. Il faut donc sortir des « il n’y a qu’à », car ils ne sont pas à la hauteur de la complexité des interactions qui sont au cœur des sociétés contemporaines.

Comment analysez-vous l’opposition entre le capitalisme d’Etat (Chine) et le capitalisme de plateformes (Etats-Unis) dans votre dernier livre ? 

Cette opposition entre ces deux capitalismes est centrale et nouvelle. Les capitalismes chinois et américain n’ont pas vocation à se détruire mutuellement mais plutôt à cohabiter. Le capitalisme d’Etat est une réponse aux contradictions que génère le capitalisme de plateformes dans la plupart des économies nationales. Avec la réaffirmation de l’Etat dans l’orientation des entreprises de plateforme chinoises, les analystes étrangers ont tendance à croire que la Chine va s’effondrer mais c’est assez improbable. Le retour de l’emprise de l’Etat était prévisible, car de longue date le parti communiste exige que les entreprises chinoises ne se détournent pas des objectifs que sont dynamisme économique et contrôle social. On aurait tort de croire que de ce fait l’innovation chinoise va s’enrayer : au contraire l’embargo américain sur des produits de haute technologie est une incitation supplémentaire pour favoriser l’émergence d’un système national d’innovation autonome et propre à la Chine, se situant à la frontière technologique dans tous les domaines, y compris militaire et pas seulement économique.  La Chine est un des rares pays où les décisions se prennent dans une optique de temps long, ce qui lui donne un avantage certain par rapport aux Etats-Unis où triomphe un court termisme érigé en principe de gouvernement. Cette analyse n’est en rien une caution accordée au régime chinois, ne serait-ce que parce qu’un contrôle social qui se veut absolu est une composante de son efficacité dans le domaine économique. La Chine est un empire que le pouvoir politique veut consolider grâce au nouveau cours de la mondialisation qu’augurent les routes de la soie et il n’entend pas nécessairement que la Chine devienne la puissance hégémonique qui remplacerait les Etats-Unis. La Chine est sa propre économie-monde et son ouverture a été utilisée comme vecteur d’un développement intérieur préservant sa souveraineté et gage du maintien du parti communiste comme parti unique.

N’existe-t-il pas des alternatives qui ne sont pas écoutées et pensez-vous qu’il y a une « capture » du régulateur ? 

Certainement, la question de la démocratie se pose avec acuité. En effet nombre d’analystes s’accordent sur le fait que le pouvoir économique s’est converti en un pouvoir politique sur la société. Ainsi il prend possession des institutions et les oriente à son profit, sans considération pour les demandes des citoyens, ce qui crée une contradiction ouverte avec les principes démocratiques. C’est d’autant plus important que la dynamique des sociétés résulte de l’interaction entre l’économique et le politique. L’exemple des gilets jaunes est très illustratif. Les luttes autour de l’opposition entre capital et travail se déplacent vers celles des attentes des citoyens vis-à-vis de l’Etat car la fiscalité écologique est réputée ne pas détériorer la compétitivité des entreprises, donc elle porte finalement de façon excessive sur les moins favorisés. En quelque sorte l’Etat est perçu comme le principal acteur, alors qu’il tend à devenir le serviteur des intérêts économiques dominants. L’Etat internalise les contradictions de l’économie du fait que le capital n’assure pas ses obligations d’intérêt commun, à savoir contribuer au financement des biens publics. L’Etat cristallise donc les critiques, mais le réel problème économique vient du manquement des entreprises à leurs responsabilités. L’impératif démocratique est donc devenu primordial si l’on entend retrouver un régime socio-économique viable c’est-à-dire légitime et pas seulement efficace. Or une série de décisions silencieuses de libéralisation, de la finance par exemple, ont fini par priver les Etats-nations d’une large part de leur souveraineté. Il en résulte des crises politiques rampantes.

Pour affronter les enjeux majeurs auxquels nous faisons face, la transition peut-elle être douce, ou sera-t-elle amenée par une crise majeure ? 

Dans l’Histoire, c’est triste à constater, ce sont les Guerres, les révolutions et les pandémies qui ont amené ex-post les sociétés à réduire les inégalités. Ce sont ces épisodes qui « effacent les tablettes », c’est-à-dire redéfinissent les relations de pouvoir, ce qui permet de rechercher de nouveaux compromis institutionnalisés, donc une autre société. Les cartes sont alors rebattues. Aussi, je ne vois pas de sortie endogène des problèmes actuels, malheureusement, cela passera probablement par une succession de crises politiques, financières sans même envisager la menace d’une catastrophe écologique que la succession des COP ne parvient pas à contenir. Pour sa part, la politique monétaire est face à des impératifs contradictoires puisqu’elle ne peut assumer seule toutes les contradictions du moment : soutenir le redéploiement de la production, contenir l’inflation sans précipiter un effondrement boursier…tout en favorisant le « verdissement » des économies. Mission impossible ! Le problème est si complexe qu’il ne faut rien de moins qu’une remise à plat des processus institutionnels, pour en reconstruire de nouveaux car en la circonstance le fine-tuning est une illusion.

Aussi faudrait-il que les partis, particulièrement ceux de gauche, soient prêts lorsque surgira cet épisode décisif, car l’enjeu sera alors de rebâtir un nouveau régime. Ce n’est pas le cas actuellement puisque la disparition des partis politiques au profit de mouvements politiques construits autour d’un chef plus ou moins charismatique pose problème car leur propos est rarement d’entamer une réelle transition. Le système des partis politiques de l’après-guerre avait beaucoup de défauts, mais ces derniers attiraient des militants, les formaient et ils sélectionnaient les candidats aux postes de responsabilités et surtout ils étaient la matrice de l’élaboration de programmes de gouvernements à travers un processus collectif de délibération. Les mouvements, eux, se fient uniquement à un homme « providentiel » sans aucun processus démocratique interne car ce sont de multiples et fragiles sondages d’opinion qui leur servent de boussole. Aujourd’hui où sont les partis capables de développer des programmes et de défendre un projet d’intérêt commun ? Les imbrications de processus traversant les frontières nationales introduisent une complexité supplémentaire. Au niveau national, faute de refonder un régime international dont les négociations sur le changement climatique montrent la difficulté, la marge d’action de la plupart des gouvernements est réduite et l’enjeu n’est pas mince puisqu’il faut construire mais aussi détruire, processus douloureux si n’est pas mis en œuvre un principe de solidarité.

La pandémie a-t-elle permis d’entamer cette transition ? 

La pandémie a permis de mettre au jour un certain nombre de tensions et de contradictions : la limite d’une gestion de la santé par la minimisation des coûts et des prélèvements obligatoires, le caractère conventionnel de la notion de limite financière à la dépense publique par exemple. Brutalement l’opinion publique a perçu que la pandémie frappait l’humanité tout entière et exigeait des solutions au niveau mondial. L’impact des mesures de confinement a montré qu’une consommation frugale pouvait réduire l’empreinte carbone pour la première fois depuis la COP 21 et l’accord de Paris. N’était-ce pas le signe qu’une action collective déterminée pouvait agir sur le changement climatique ?

Pourtant le plus remarquable est le retour de l’Etat comme acteur déterminant face aux crises financières, puis sanitaires. On assiste à une réévaluation du rôle de l’Etat, qui n’est pas exclusivement le prudent gestionnaire des finances publiques mais l’assureur en dernier ressort face aux catastrophes et surtout il est par essence le protecteur des citoyens et il a la charge d’un bio-gouvernement. L’Etat est le garant de l’existence des populations et la pandémie est un « back to the basics ». L’Etat ose à nouveau dépenser pour le bien de la collectivité nationale, il annonce des plans de moyen terme, il conditionne ses aides à des objectifs nationaux en termes d’innovation, d’environnement ou encore de relocalisation en fonction du caractère stratégique de certaines productions. En termes plus conceptuels, la politique monétaire qui semblait au service des financiers internationaux redevient un attribut de l’Etat au service de fins essentielles pour la collectivité nationale.   

Pour le futur quels changements préconisez-vous au sein de l’entreprise ?

Le pouvoir ne s’exerce pas seulement au niveau de l’Etat car il est aussi présent au sein des entreprises. C’est la perte du pouvoir de négociation des salariés dans les entreprises qui explique la redistribution du revenu national à leur détriment mais aussi leur perte d’influence en tant que citoyens. Pour rendre compte de ce phénomène la théorie de la régulation a proposé le concept de gouvernement d’entreprise. L’histoire suggère qu’une firme est viable lorsque se dégage un compromis des différentes parties prenantes de l’entreprise : apporteurs de capitaux, apporteurs de talents, clients, collectivités publiques. Ces compromis doivent être congruents par rapport aux formes institutionnelles qui façonnent le mode de développement. Dans cette optique, il est regrettable que la loi PACTE n’ait pas donné plus de pouvoir aux salariés dans les instances de gestion des entreprises car ce serait une condition favorisant la recomposition de la production en fonction des exigences de l’époque. Un autre partage de la valeur ajoutée réduirait ainsi les besoins d’une redistribution à travers la fiscalité et les aides sociales.  La firme est un lieu de pouvoir et dans les sociétés contemporaines il tend à s’y concentrer et comme on l’a souligné, ce déséquilibre est un risque pour la démocratie. Ainsi démocratiser l’organisation des entreprises est aussi un impératif pour la persistance de régimes politiques démocratiques.

Votre argumentation laisse penser que c’est la démocratie qui sera l’élément central de la transition et du monde de demain ?

Comme on vient de le montrer, la démocratie devrait être au centre des institutions, des organisations et des services publics. En effet, la maladie de la démocratie, dans les sphères publique et privée, interdit les sorties vertueuses de crises et risque fort d’amener des régimes autoritaires. En Pologne et en Hongrie, l’autoritarisme devient une méthode de gouvernement et le retour d’un nationalisme agressif paralyse et ronge l’Union Européenne. Le nationalisme est en fait une réponse, dangereuse, aux excès des politiques libérales. Les médias aussi posent question, notamment, tout particulièrement lors des campagnes électorales. Les médias sont de plus en plus possédés et contrôlés par des milliardaires ce qui menace l’impartialité vis-à-vis de la ligne éditoriale par rapport aux enjeux politiques et économiques. La simplification des débats à un affrontement binaire s’inscrit dans cette dynamique. 

En passant on peut regretter que le Commissariat au Plan ne soit pas à nouveau le lieu d’une délibération citoyenne sur les grandes orientations du mode de développement, constituant ainsi un défenseur du long terme et un contre-pouvoir vis-à-vis de la politique au jour le jour du ministère des Finances.  En effet trop de gouvernements ont sacrifié cet outil précieux au nom de la toute- puissance des marchés financiers, supposés porteurs de futurs modèles. Cet espoir a été cruellement démenti par les crises financières et sanitaires. Penser la crise écologique et organiser une transition de long-terme sont des questions qui ne peuvent être dévolue aux seuls marchés.

Dans votre dernier livre, vous nous laissez entrevoir tout de même une pointe d’optimisme en disant que l’Europe peut prendre la direction d’un modèle anthropo-génétique inspiré du modèle japonais, qu’en est-il ? 

Le Japon est une société dans laquelle le bien-être de l’individu est pris en compte. Il est centré sur la culture, des conditions de vie des Japonais, de l’accompagnement des personnes âgées… etc. Evidemment, le modèle a des défauts, par exemple une démographie déclinante du fait des inégalités de genre, et cette trajectoire n’est pas forcément la conséquence d’un projet explicite mais d’un régime politique qui privilégie la prise en compte du vote des plus âgés. Tel est le modèle anthropo-génétique japonais dont le ciment est la culture. Japonaises et Japonais ne sont pas dans le modèle de l’homo-economicus, car ils sont liés par une histoire commune et un lien social assumé comme essentiel. La France a été touchée par les conceptions et les stratégies néolibérales, ce qui a eu des effets très néfastes sur le sentiment de bien-être d’une majorité de la population et la confiance dans les gouvernements. Peut-on imaginer appliquer cette perspective au cas français et européen ? Je n’ai pas la réponse, mais c’est un exemple qui peut servir de boussole et d’alternative au modèle individualiste américain et à l’autoritarisme chinois. J’assume le caractère paradoxal de cette référence : au-delà des apparences le Japon explore depuis trois décennies un mode de développement qui pourrait bien être celui du XXIe siècle.  

Lucas Benyattou

Bibliographie

Pour plus d’informations consulter le site  https://robertboyer.org/fr/biographie/

Le modèle STAR, Modèles monétaires de l’économie française, Collection « Economie et Planification », La documentation française, Paris, 1976, p. 111-166.

Michel Aglietta, Régulation et crises du capitalisme, Callmann-Lévy, Paris, 1976

Jean-Pascal Benassy, Robert Boyer, Rosa-Marie Gelpi, Alain Lipietz, Jacques Mistral, José Munoz et Carlos Ominami, « Approches de l’inflation : l’exemple français » Recherches Economiques et Sociales, La documentation Française n° 12, Octobre 1978, p. 7-59.

Bruno Amable, Les cinq capitalismes, Le Seuil, Paris, 2005

Robert Boyer, Hiroyasu Uemura, Toshio Yamada & Lei Song, Evolving diversity and interdependence of capitalisms. Springer, Tokyo, 2018.

Premiers chapitres de Robert Boyer, Economie politique des capitalismes, La Découverte, Paris, 2015.

Un essai dans cette direction Robert Boyer « Platform Capitalism : a socio-economic analysis », Socio-Economic Review, mwaa055, https://doi.org/10.1093/ser/mwaa055, 11 October 2021.

« Une discipline sans réflexivité peut-elle être une science ? Epistémologie de l’économie. Presses de la Sorbonne, Paris, 2021.

« Du ‘gouvernement économique’ au gouvernement tout court », (en collaboration avec Mario  Dehove), Critique internationale, n° 11, Avril 2001, p.179-195.

Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, La Découverte, Paris, 2020.

« Les crises financières comme conflit de temporalité », Vingtième Siècle, n°117, janvier-mars 2013, p.69-88.

François Julien, Les transformations silencieuses, Grasset, Paris, 2009.

Rogers Hollingsworth & Robert Boyer (ed.), Comtemporary capitalism.The embeddedness of institutions. Cambridge University Press, Cambridge, 1997.

Benjamin Lemoine, L’ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché, La Découverte, Paris, 2016.

Numéro spécial de la revue de la Régulation, Lectures institutionnalistes de la Chine, 1er semestre / Spring 2017, https://journals.openedition.org/regulation/12228.

Joseph Stiglitz, The price of Inequality. How Today’s Divided Society Endangers our Future, Norton, New York, 2012

Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard/Le Monde, Paris, 2019.

Michel Freyssenet & Robert Boyer Les modèles productifs, La Découverte, Paris, 200

Isabelle Ferreras’ Firms as Political Entities: Saving Democracy Through Economic Bicameralism, Cambridge, Cambridge University Press, 2017. Review Symposium, Socio Economic Review, Vol. 19/3, p. 1-15

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