Entretien avec Jacques Sapir. 20 ans après, quel bilan pour l’Euro ?

Si l’élection présidentielle est l’occasion de voir se confronter différentes perspectives de politiques économiques, les questions monétaires semblent être largement délaissées par les candidats tous bords confondus. L’année 2022 marque pourtant le 20ème anniversaire de la mise en circulation de l’euro, l’occasion de s’interroger sur le bilan de cette monnaie. Easynomics a donc souhaité s’entretenir avec Jacques Sapir, spécialiste de la Russie et des questions monétaires, directeur d’études à l’EHESS et directeur du Centre d’Etude des Modes d’Industrialisation (CEMI). L’économiste fait partie des opposants historiques à la monnaie unique européenne.

Avant de rentrer dans le fond de la discussion, comment expliquez-vous l’absence de débat sur la question de l’euro ? Comment comprendre la paralysie des politiques, des médias, des intellectuels, sur l’euro, qui plus est en cette période de campagne présidentielle ? 

Plusieurs raisons me semblent expliquer cette situation. Tout d’abord, le fait que les implications de l’euro demeurent toujours incomprises ou mal perçues par une partie de la classe politique et par une majorité de journalistes. En réalité, personne ne fait le lien entre l’euro, le processus de désindustrialisation, le déficit du commerce extérieur, etc. Deuxièmement, en raison de cette méconnaissance des conséquences de l’euro, plusieurs personnalités politiques ont cessé de donner à ce sujet une place centrale au sein de leur programme politique, ce qui participe à invisibiliser le sujet dans le cadre de la campagne présidentielle. Enfin, un certain candidat a choisi de faire de la question de l’identité, ou plutôt de son interprétation de la question de l’identité, le sujet fondamental de sa campagne. Même si ce candidat est aujourd’hui rejeté par une large partie de l’opinion, il a néanmoins imposé ce sujet comme central dans le cadre de l’élection présidentielle. Il faut bien comprendre que ce candidat a en réalité toujours été opposé à ce que les questions économiques deviennent centrales dans le cadre d’une élection présidentielle. C’est la combinaison de ces facteurs qui font qu’aujourd’hui, on ne parle plus de l’euro.

On peut en outre ajouter un quatrième facteur qui est le fait que la BCE a plutôt bien réagi à la crise de la Covid-19. Si l’action de l’Union européenne durant la crise fut discutable, il faut reconnaître que la BCE a fait le job. Évidemment cela incite ceux qui réfléchissent de manière superficielle à considérer qu’il n’existe plus de problème avec l’euro. Je pense toutefois que ces problèmes ne vont pas tarder à ressurgir. 

Pourriez-vous revenir sur la genèse de l’euro ? En particulier, pourquoi l’euro a-t-il pris la forme que nous lui connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire une monnaie unique qui impose une fixité du taux de change entre les pays qui l’adoptent, et non d’une monnaie commune, qui aurait permis une plus grande flexibilité des taux de change ? 

Il y a, à nouveau, plusieurs raisons à cela, dont principalement des questions d’ordre politique. François Mitterrand, qui est en réalité un des pères de l’euro, et Helmut Kohl, ont décidé de faire de l’euro un projet politique et non pas un projet économique. En un sens, ils ont délibérément accepté, même s’ils n’en mesuraient pas la totalité des dangers, d’outrepasser l’avis d’un certain nombre d’experts, notamment britanniques, qui avançaient que l’euro était impossible en l’absence d’une union fiscale importante au niveau de l’Union Européenne. Cette union fiscale était en réalité inacceptable car si les pays européens étaient prêts à accepter des ajustements fiscaux, il n’était pas question de mettre en place une union fiscale globale qui impliquerait que le budget européen devienne le budget principal et que les budgets des Etats deviennent des budgets secondaires. En raison de l’impossibilité de réaliser cette union fiscale, nombreux étaient donc ceux qui pensaient que l’euro n’était pas réalisable. Cet argument a néanmoins été considéré comme irrecevable, et a donc été outrepassé, pour des raisons essentiellement politiques. À partir de cette décision politique on a cherché à démontrer qu’il était possible de faire fonctionner une zone monétaire unique, même si aucune des conditions n’étaient remplies pour ce faire. Autrement dit, le problème a été inversé : on a considéré que la monnaie unique allait elle-même construire les conditions de la zone monétaire unique, et non que les conditions qui rendent possibles la zone monétaire unique devaient être réunies pour pouvoir passer à la monnaie unique. 

Cette conception a été portée par un certain nombre de travaux d’économistes, notamment d’économètres, qui ont par la suite été fortement remis en cause [1]. On s’est en effet aperçu que leurs résultats avaient été produits sur la base de données très discutables ce qui a conduit nombre d’auteurs à finir par admettre leur erreur. L’un des meilleurs exemples est celui du travail fourni par Andrew K Rose, économiste britannique, selon qui, la création de la monnaie unique devait produire une multiplication par dix des échanges réalisés au sein de la future zone euro. Il a finalement reculé très fortement sur ce sujet, en admettant que ses calculs initiaux étaient erronés. Néanmoins, avant que ces travaux ne soient remis en cause et que l’on aboutisse à la conclusion finale que l’euro n’augmentait pas nécessairement le volume des échanges économiques, certains politiques se sont appuyés sur ces résultats. Ils ont pu notamment soutenir que l’euro allait apporter entre 1 et 2 points de PIB supplémentaires par an, ce qui était considérable. 

Pour résumer, il faut reconnaitre qu’il y’a eu une préemption du débat au moment de la création de l’euro, par des gens qui avaient un ordre du jour politique – celui de la constitution d’une Europe fédérale – au détriment de la cohérence économique du projet. Je ne vois pas comment on peut expliquer autrement la forme prise par cette monnaie. La question de l’efficacité de l’euro, du coût de l’euro, ainsi que le fait qu’il existe très clairement des gagnants et des perdants de la zone euro, tout cela a été recouvert par un a priori politique : « il faut faire l’euro, si on veut faire l’Europe ». D’une certaine manière, aujourd’hui, l’euro demeure toujours intrinsèquement associé à l’Union Européenne car si vous cherchez à reprendre le débat sur l’euro, on vous accuse de chercher à toucher également à l’UE. On oublie alors qu’un certain nombre de pays de l’UE ne sont toujours pas membres de l’euro et on ne comprend pas pourquoi il ne serait pas possible d’étendre cette situation.  

Vingt ans après sa mise en place, quel est pour vous le bilan de l’euro ? Comment expliquer notamment la divergence macro-économique des pays membres de l’euro alors que cette monnaie était censée faire converger les économies ?

Effectivement, certains économistes pensaient que l’euro allait provoquer une convergence financière, c’est-à-dire une convergence des taux, ainsi qu’une convergence des économies réelles. Néanmoins, même un grand partisan de l’euro comme Michel Aglietta a été amené à reconnaître dès 2007-2008 l’inexistence d’une convergence des taux. L’écart entre les taux allemand et français est en effet resté à peu près le même depuis les années 1980-1990. Il est par ailleurs aujourd’hui évident qu’il n’existe aucune convergence des économies réelles. Au contraire, l’euro a plutôt accentué les divergences entre les pays qui l’ont adopté. On peut le voir notamment à travers une étude produite par un institut allemand [2], le centre d’études européennes (Centrum für europäische Politik, CEP), en 2019, que nous avons retravaillée dans mon centre de recherche [3], sur des bases légèrement différentes. En utilisant un groupe de contrôle qui nous semble plus réaliste que celui initialement choisi, nous sommes finalement retombés sur les mêmes résultats que ceux de l’étude initiale. Cela prouve que, même en travaillant sur une base de données différentes, on retrouve les mêmes résultats à savoir que l’euro a imposé un très fort coût économique à la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, et a avantagé au contraire des pays comme l’Allemagne et les Pays-Bas. Ce point me semble donc être aujourd’hui un fait parfaitement établi. 

Se pose également la question des structures financières. La crise de 2008-2010 a révélé un point inquiétant : nous nous sommes rendu compte que l’euro avait fait tomber les rendements à l’intérieur de la zone euro ce qui a conduit les banques européennes à acheter des valeurs et des titres qui n’étaient pas ceux de la zone euro, dont des subprimes. On voit donc ici que l’euro ne favorise pas la construction d’un espace européen financier unifié, ce qui a pu poser un énorme problème en 2008-2010 et dans la suite de la crise, puisque c’est en effet de là qu’est venue la « crise de la zone euro ». On voit donc bien que l’euro, a non seulement pu accentuer les divergences en matière d’économie réelle, mais a également accentué les divergences en matière financière. 

Toutefois, il est vrai que la politique menée par la BCE a largement évolué : Christine Lagarde ne mène pas la même politique que Mario Draghi, qui n’a pas mené la même politique que Jean-Claude Trichet. Cette évolution de la BCE a ainsi permis la survie du système financier européen durant la crise de la Covid-19, même s’il ne s’agit finalement que de repousser les problèmes vers le futur. En effet, le problème des dettes subsiste dans la mesure où certains pays se sont grandement endettés dans le cadre de cette crise. Se pose alors la question suivante : à quelle vitesse va-t-on revenir à l’orthodoxie monétaire initiale de la zone euro ? Il faut bien comprendre que la zone euro fonctionne en réalité sur la base d’un compromis politique entre différents pays. Ce compromis se construit non par le haut mais par le bas ; les principes qui font le plus rapidement consensus demeurent la lutte contre l’inflation ainsi que l’idée selon laquelle chaque Etat est responsable de ses propres finances et que la BCE ne peut pas prendre des responsabilités à la place des Etats. Dès lors, si jamais on souhaite sortir de ces principes, comment parvenir à mettre la BCE au service de stratégies économiques nationales hétérogènes ? On comprend qu’il s’agit là de problèmes très sérieux et que nous n’avons fait que repousser la crise. 

Je dois ajouter qu’un nouveau phénomène doit être pris en compte : la guerre en Ukraine. Le conflit va probablement forcer la BCE à réintervenir massivement afin de maintenir des taux très bas, ce qui va poser des problèmes dans la mesure où les taux d’inflation demeurent très différents entre les pays. L’Allemagne connait actuellement un taux d’inflation beaucoup plus fort que la France, ce qui entraîne une dévalorisation plus rapide de l’épargne allemande, par rapport à l’épargne française. Cette dévalorisation est d’autant plus forte que l’épargne allemande était placée à des taux inférieurs aux taux français, en raison de la persistance d’une différence entre les taux depuis les années 1980, ayant survécu à la création de l’euro. Si nous ne percevons pas ces problèmes pour l’instant car les opinions publiques sont prises dans l’émotion suscitée par cette guerre – les gouvernements étant quant à eux quelque peu prisonniers de cette émotion –, ces questions vont certainement devenir épineuses entre les pays. Il est donc vraisemblable que la BCE ne va pas dévier de sa politique extrêmement accommodante, adoptée face à la Covid 19, avant six mois, voire un an. Elle devra toutefois en sortir un jour, dans la mesure où certains pays vont demander à faire diminuer l’inflation. Or, face à l’inflation, deux positions sont envisageables. On peut tout d’abord considérer qu’il s’agit d’un problème de répartition. Dans cette optique, c’est en répartissant autrement le revenu national qu’on parvient à faire baisser l’inflation, mais surtout, qu’on protège une partie de la population contre celle-ci. On peut également considérer que l’inflation est uniquement un problème de hausse des prix et donc que la meilleure manière d’y remédier c’est de « refroidir les économies », c’est à dire d’appliquer des politiques monétaires de plus en plus restrictives. On voit que cette dernière position est celle qui demeure adoptée spontanément par le gouvernement Allemand par exemple.  

A cela vient s’ajouter des différences de taux d’inflation. On constate aujourd’hui en effet un écart de taux d’inflation compris entre 2% et 2,5% entre la France et l’Allemagne, ce qui est considérable. La France était, au début de 2022, plutôt vers 3% d’inflation, tandis que l’Allemagne tournait plutôt autour de 5%. Or, la guerre en Ukraine va certainement générer en moyenne 2 points d’inflation sur l’ensemble de la zone euro, voire davantage pour les pays qui sont plus exposés au risque des sanctions, comme l’Allemagne. Nous aurions alors un taux d’inflation en Allemagne qui passerait de 5% à 7% à la fin de cette année, alors même que les rendements de l’épargne sont quasi nuls dans ce pays. Les rendements de l’épargne se déprécieront de 7% en Allemagne, alors que l’épargne ne devrait se déprécier que de 3,5% en France. Les Allemands vont donc nécessairement exiger de la BCE qu’elle adopte une politique beaucoup plus restrictive, ce à quoi la BCE va répondre que l’inflation n’est pas de son fait, point sur lequel elle aura raison. Les Allemands refuseront néanmoins d’écouter ce type de discours. Je pense donc qu’à la fin de 2022 et au début 2023, nous pourrons assister à des tensions relativement fortes autour de la BCE. 

La crise du Covid-19 semble avoir amené une prise de conscience sur la question de l’industrie – à travers le fiasco des masques, des pénuries de respirateurs, etc. Un consensus semble se dégager aujourd’hui pour reconnaitre les limites de la tertiarisation et l’urgence de réindustrialiser l’économie. Quel fut l’impact de l’euro pour l’industrie française ? Selon vous, la réindustrialisation est-elle possible en France en restant dans le cadre de l’euro ? 

Il faut bien comprendre que l’euro pose deux problèmes. Tout d’abord, il impose une forme de taux de change unique à l’intérieur de la zone euro. Cela est acceptable à condition que les pays aient le même taux d’inflation en longue période. Or, pour des raisons historiques, largement liées à la structure de notre appareil industriel, nous avons eu sur une longue période un taux d’inflation supérieur au taux allemand. A cela s’ajoute le fait que nous avons maintenu une politique budgétaire proactive, alors que l’Allemagne a adopté une politique de contraction budgétaire. Cela a mené le taux de change français à se dégrader face à l’Allemagne, ce qui est une première cause de désindustrialisation. En effet, quand vous regardez les statistiques publiées par le FMI, dans une publication annuelle – l’ external sector report [4] –, vous voyez que le taux de change de l’Allemagne est sous-évalué d’environ 10 à 15% par rapport au taux qui serait nécessaire pour atteindre l’équilibre de sa balance commerciale. A l’inverse le taux de change français est surévalué d’environ 10 à 12%. Autrement dit, par rapport à l’Allemagne – la grande puissance industrielle de la zone euro – nous avons une différence de taux de change d’environ 27% en notre défaveur. De cela découle évidemment des conséquences tout à fait catastrophiques à long terme, sur 15-20 ans, puisque cela pousse les entreprises françaises à sortir leur production du cadre national. On ne peut donc pas prétendre vouloir ramener l’industrie française au niveau qui était le sien il y a 20 ans, avec une telle différence de taux de change. 

Le deuxième problème est celui du taux de change de l’euro avec les autres monnaies, c’est à dire essentiellement avec le dollar, voir avec le Yuan. Initialement, l’euro était sous-évalué face au dollar. Nous étions à 0,98 cents pour 1 euro. Puis, 3-4 ans après l’entrée en vigueur de l’euro, celui-ci s’est apprécié fortement alors que le dollar s’est déprécié : l’euro valait 1, 30 dollars. Or, il faut comprendre que 10% d’appréciation de l’euro par rapport au dollar représente des pertes considérables pour les industries qui exportent dans la zone dollar, et ce en particulier pour les industries du secteur compétitif comme l’aéronautique ou l’automobile. Cela a par exemple pu conduire Airbus à délocaliser une chaîne de montage en Chine. C’est moins vrai dans le secteur du luxe puisque dans ce secteur, le prix est moins un facteur d’achat que l’image renvoyée par le produit. Un sac Hermès se vendra aux Etats-Unis quel que soit le taux de change. Cela a impliqué que les industries des secteurs fortement vulnérables à des effets de taux de change désertent la France et que les secteurs du luxe, qui sont des secteurs quasi artisanaux – sans aucun jugement pour les travailleurs de ce secteur, leur travail étant souvent tout à fait remarquable – sont devenus progressivement plus importants. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui les principales valeurs du CAC 40 sont les valeurs du luxe, ainsi que quelques valeurs liées aux matières premières. 

La combinaison de l’effet interne et de l’effet externe de l’euro a donc vraiment été très dommageable pour l’industrie française. Dès lors, si l’on veut réellement réindustrialiser la France, sauf à imaginer que nous développions des spécialités industrielles qui soient radicalement nouvelles, génératrices d’emplois, qui ne puissent pas être égalées rapidement par les autres pays – présupposé héroïque – alors il va nécessairement falloir annuler cette différence de taux de change avec l’Allemagne. Une première idée peut être de chercher à compenser ces pertes subies par les industriels français en passant par un équivalent en termes de subventions.  Les différences de taux de change seraient ainsi partiellement annulées. Il s’agit de la logique du CICE, dispositif qui coûte très cher puisqu’il représente, à peu de choses près, 2% du PIB, ce qui est une somme considérable. On constate par ailleurs que le CICE n’a pas empêché la désindustrialisation. Les nombreuses propositions de suppressions d’impôts de production s’inscrivent aujourd’hui dans cette perspective. 

A rebours de cette approche, on peut se décider à traiter une question qui est d’ordre monétaire – la question du taux de change – par une mesure d’ordre monétaire, ce qui voudrait dire sortir de l’euro. Vous voyez qu’actuellement, personne n’ose proposer ce type de scénario. On voit donc que toute la question de la réindustrialisation se concentre sur ce débat : si l’on garde l’euro, il faut changer la nature du système fiscal. Or, si l’on réduit les impôts de production, les particuliers devront payer pour compenser cette diminution de recettes. Comme on sait que les particuliers les plus riches peuvent défiscaliser une grande partie de leur revenu, la charge fiscale reposera nécessairement sur les classes moyennes, ainsi que sur les classes populaires à travers la TVA. 

Plutôt qu’une sortie de l’euro, pourquoi pensez-vous qu’une union de transfert fédérale, susceptible de compenser les divergences entre les différents pays de la zone euro, n’est pas réalisable ? Quelles seraient, en outre, les conséquences concrètes, positives et négatives, de la sortie de l’euro ? Quid notamment des risques d’explosion de l’endettement dus à la dépréciation de la monnaie ?  

Sur l’union de transfert, très clairement, il n’existe pas à l’heure actuelle d’unanimité de pays de la zone euro pour l’accepter. Cela impliquerait par ailleurs que l’Allemagne oriente entre 6 à 8 points de son PIB vers une caisse de transfert à destination des autres pays, ce qui entraînerait des conséquences très importantes sur le niveau de vie des Allemands. Or, je ne vois pas aujourd’hui comment un gouvernement, quelle que soit sa bonne volonté européenne, pourrait aller dire aux allemands : « vous allez vous appauvrir de 8% de la richesse nationale à des fins de transfert vers d’autres pays ». Les Allemands ne sont pas prêts à accepter un tel prélèvement. 1 ou 2% de PIB pourrait se faire sans se dire, ce qui a pu se faire par ailleurs. Mais au-delà, cela implique nécessairement de mettre le sujet sur la table. 

Sur la question des conséquences d’un démantèlement ou d’une la sortie de la zone euro. Sur la question des dettes, il faut tout d’abord comprendre qu’il n’y a pas de conséquences pour la dette publique pour une raison simple qui est que la dette est émise en droit français. Celle-ci doit donc être remboursée dans la monnaie de la France, que cette monnaie s’appelle l’euro ou le franc. C’est ce principe qui a pu fonctionner quand nous sommes passés à l’euro : nous avions alors une dette libellée en franc, qui fut transformée, de fait, en euro. En sortant de l’euro nous ferions exactement la même chose : notre dette en euro sera transformée en francs. Si on sort avec un taux de 1 franc pour 1 euro, la dette ne bougera donc pas. Si on laisse le franc se déprécier par rapport à l’euro, les investisseurs étrangers seront amenés à prendre leur perte, ils n’auront pas voix au chapitre. 

Outre la question de la dette publique se pose le problème des dettes privées. Les dettes des ménages, tout d’abord, sont détenues par des institutions financières françaises. Que ces dettes soient libellées en euro ou en franc ne change donc strictement rien, car la transaction se règle entièrement en monnaie interne. La dette des entreprises pourrait néanmoins poser plus de problèmes. En effet, si la zone euro est dissoute, la valeur du Deutschemark monterait très vite, tandis que la valeur de la Lyre italienne, par exemple, baisserait, alourdissant l’endettement des débiteurs italiens. Néanmoins, en 2016, des collègues ont produit une étude, publiée par l’OFCE [5], montrant que les pertes étaient largement couvertes par d’autres gains. Les auteurs de cette étude ont ainsi montré que pour les banques françaises et globalement pour les banques de la zone euro, les gains réalisés sur certains pays étaient à même de compenser les dettes. Seul l’Espagne parait poser un problème car les banques espagnoles demeurent lourdement endettées vis-à-vis des banques allemandes, d’environ 20 à 30 milliards d’euros. Ce problème est néanmoins loin d’être insurmontable. 

Les effets positifs se mesureraient quant à eux essentiellement dans la production. Dans une étude que j’ai réalisée, avec d’autres, pour la fondation Res Publica [6], nous constatons un impact très important et durable sur la croissance économique française. On voit que les profits qui sont réalisés après une dépréciation forte du franc par rapport à son taux de change actuel sont réinvestis car le territoire français redevient très attractif pour l’ensemble des investissements. Il ne faut en effet pas oublier que la France conserve une des productivités du travail les plus importantes d’Europe. Nous étions, en 2019, légèrement au-dessus de l’Allemagne. Nous ne sommes dépassés que par le Luxembourg, dont le calcul de la productivité est biaisé par la forte dépendance de son PIB aux transactions financières, qui nécessitent peu de moyens humains. Si on met de côté ce pays, la France conserve une des productivités les plus élevées d’Europe. Dès lors, si la valeur des produits français se déprécie de 25% par rapport à la valeur des produits allemands, évidemment les entreprises allemandes vont délocaliser en France un certain nombre de leur production. Cela aurait un effet d’entrainement sur l’ensemble de l’économie qui serait extrêmement important, susceptible d’assécher la moitié du chômage en France dans les quatre ans qui suivraient une sortie de l’euro. Nous avions d’ailleurs calculé le chômage de manière large, non pas en prenant la catégorie A uniquement, mais les catégories A, B et D. Sur ce total, on voit qu’entre 40 et 60% du chômage disparait dans un délai de 4 ans après la sortie de l’euro. 

Par ailleurs, en faisant d’autres calculs, on constate que ce fort retour à l’emploi engendre une augmentation des cotisations sociales, dans la mesure où le versement des cotisations augmente avec le taux d’emploi. Le Président de la République n’a pas tort de dire qu’il faut travailler plus. Néanmoins, le volume d’heures travaillées ne doit pas être augmenté par l’allongement de la durée du travail, mais plutôt en mettant davantage de monde au travail. Aujourd’hui, 6 millions de personnes en France qui pourraient travailler ne travaillent pas. Dès lors, le retour à l’emploi de 2 millions de personnes en 4 ans, à la suite de la sortie de l’euro, augmente les cotisations sociales à un niveau qui permet de rétablir l’équilibre de la caisse des retraites, ce qui rend possible le financement de la retraite à 60 ans. Si le déficit de l’assurance maladie résulte aujourd’hui largement de manipulations comptables, il convient de noter que cette hausse des cotisations perçues permettra également de dégager un excédent massif pour l’assurance maladie. Cet excédent pourra permettre de diminuer le montant des cotisations, car on ne voit pas pourquoi l’assurance maladie accumulerait de tels excédents, ce qui rendra le travail moins cher et donc entretiendra un cercle vertueux. On peut donc penser que, à moyen terme, à horizon de 6-7 ans après la sortie de l’euro, près des 2/3 du chômage aura disparu. Voilà le raisonnement que nous avions tenu. 

On nous opposera qu’un tel raisonnement suppose que la structure productive ne soit pas soumise à des chocs exogènes. Cela est vrai, j’entends ces objections. Mais cela reste le fait de toute projection économétrique dans la mesure où il est impossible de faire figurer l’inconnu dans une projection. Effectivement, une guerre au moment de la sortie de la zone euro poserait un problème. Néanmoins, dans une situation normale, nous anticipons une réelle augmentation du PIB – nous passerions à un régime de croissance tournant autour de 3,5 à 4% par an -, une forte contraction du chômage, des revenus fiscaux et para fiscaux qui augmentent fortement ce qui permet de diminuer les impôts et les cotisations sociales, et rend ainsi possible d’augmenter les profits et les salaires réels sans toucher au coût du travail. Un cercle vertueux de la croissance serait donc enclenché, qui pourrait nous permettre de récupérer en 7 à 10 ans, une partie du terrain que nous avions perdu depuis les années 1995-2000. 

Le scénario de sortie de l’euro que vous envisagez passe également par un contrôle des capitaux. Pourquoi ? Ce contrôle n’apparait par ailleurs pas compatible avec les règles des traités européens, en particulier avec le principe de libre circulation des capitaux, en vigueur le cadre du marché unique. Cela signifie-t-il qu’une sortie de l’euro impliquerait nécessairement une sortie de l’Union Européenne ?

Il sera effectivement nécessaire d’établir des mécanismes de contrôle des capitaux, au moins dans un premier temps. Il sera toujours possible d’acheter de la devise et de réaliser des investissements à l’étranger mais à la condition que ces investissements correspondent à des choses réelles. Concrètement, l’objectif est d’empêcher la spéculation à l’encontre des monnaies. Inversement, les étrangers pourront acheter du franc s’il s’agit de venir pour le tourisme, ou d’investir en France. Par ailleurs, il faut ici remarquer que nous sommes en réalité d’ores et déjà entrés dans un monde dans lequel les capitaux seront de plus en plus contrôlés. Il s’agira entre autres d’une des conséquences du régime de sanctions imposées à la Russie. On voit bien en effet que ces mesures sont appelées à faire tache d’huile aujourd’hui dans le monde car la coupure entre le monde occidental – les pays de l’OTAN – et les pays asiatiques, va devenir de plus en plus forte, notamment avec des tendances à la dédollarisation d’une partie des économies.

Ensuite, il est nécessaire de considérer ces dispositifs de contrôle des capitaux comme transitoires, dans la mesure où une fois que la France aura fait la preuve de sa bonne santé économique, les risques de spéculation contre sa devise seront très diminués. Or, il existe dans le droit européen un mécanisme dit des « mesures transitoires » selon lequel un pays peut déroger aux règles européennes si les circonstances l’exigent, à la condition de montrer qu’il s’agit de mesures transitoires, quitte à négocier avec les pays européens sur la durée de la transition. Ce mécanisme s’inscrit dans le cadre d’une clause que peu de gens connaissent, qui est celle des « situations d’urgence ». On pourrait alors rester au sein de l’UE en considérant le contrôle des capitaux comme une mesure transitoire nécessaire dans le cadre d’une situation d’urgence. 

En remplacement de la monnaie unique, l’euro, vous plaidez pour la mise en place d’une monnaie commune, inspirée du Bancor proposé par Keynes à Bretton Woods en 1944. De quoi s’agit-il et en quoi la monnaie commune permettrait-elle de pallier les défaillances de l’euro ? 

La monnaie commune est une idée ancienne, énoncée en réalité déjà avant Keynes, que ce dernier a mis en ordre avec son génie particulier. Que signifie la monnaie commune ? Concrètement, une association de pays décide de partager la même monnaie pour commercer avec les pays extérieurs à la zone, tout en conservant leurs monnaies nationales à l’intérieur de la zone. Les pays qui adoptent la monnaie commune se réunissent tous les 6 mois afin de se demander, par exemple, si un pays a eu plus d’inflation que les autres. Si oui, on lui permet de déprécier sa monnaie. Il existe donc un mécanisme communautaire qui surveille les évolutions économiques au sein du système monétaire, et qui décide à certain moment de réévaluer une monnaie, ou à d’autres moments de déprécier une autre monnaie. C’est en réalité ce mécanisme qui avait fonctionné dans la CEE jusqu’au début des années 1970. Le deutschemark ayant été réévalué un certain nombre de fois. Ainsi, avec la monnaie commune, chaque pays conserve sa propre monnaie (le franc, le deutschemark, etc.), sauf lorsqu’il souhaite commercer avec un pays extérieur à la zone monétaire constituée : il doit alors passer par la monnaie commune. Un exportateur français qui souhaite commercer avec les Etats-Unis devra libeller ses prix en euro-monnaie commune, puis les retransformer dans sa monnaie nationale lorsqu’il sera payé. 

Il faut néanmoins prendre un certain nombre de précautions. Tout d’abord, il n’est pas possible de passer de l’euro monnaie unique à l’euro monnaie commune sans passer au préalable par le stade de la dissolution de la zone euro : il n’existe pas de solution de continuité de l’un à l’autre. Tous ceux qui ont prétendu le contraire ont menti aux français. Deuxièmement, les conditions de négociation complexes du dispositif d’ajustement périodique des taux de change ne plaident pas pour un nombre élevé de pays membres de la monnaie commune. Autrement dit, il faudrait limiter le nombre de pays membres, par exemple au cœur historique de la Communauté Economique Européenne que sont l’Allemagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Au-delà de 6-7 pays, les conditions de divergence des économies, de complexité des négociations, ainsi que les possibilités d’alliance stratégiques amenuiseraient grandement l’intérêt de la monnaie commune. La meilleure manière d’éviter ces problèmes reste donc de limiter le nombre de membres. Un euro monnaie commune ne pourrait ainsi certainement pas avoir la superficie actuelle de l’euro : il faudrait le limiter aux pays dont les structures économiques et sociales sont les plus proches.

Basile Clerc

Références :

[1] Voir Rose, A.K. (2000), « One money, one market: the effect of common currencies on trade », Economic Policy 30, pp.7-45 et Rose, A.K. (2008), « EMU, trade and business cycle synchronization », Paper presented at the ECB conference on The Euro of Ten: Lessons and Challenges, Frankfurt, Germany, November 13-14

[2] Allessandro Gasparotti, Matthias Kullas, « 20 Jahre Euro: Verlierer und Gewinner Eine empirische Untersuchung », Centrum für europäische Politik, 2019

[3] Pour une présentation de certains résultats, voir : https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-pourquoi-est-il-necessaire-de-sortir-de-leuro-si-nous-voulons-regagner-des-marges-de-manoeuvres-economiques-et-sociales-par-jacques-sapir/ 

[4] Voir http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2017/07/27/2017-external-sector-report et http://www.imf.org/en/Publications/Policy-Papers/Issues/2016/12/31/2016-External-Sector-Report-PP5057

[5] Cédric Durant, Sébastien Villemot, « Balance sheets after the EMU : an assessment of the redomination risk », octobre 2016, OFCE

[6] Jacques Sapir, Philippe Murer, « Les scenarii de dissolution de l’euro », septembre 2013, fondation Res Publica

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