Euro faible : faut-il s’en inquiéter ?

Prenant pour la première fois la gouvernance de la Banque centrale européenne, W. Duisenberg annonçait clairement la nécessité pour l’Union européenne de posséder une monnaie forte. Il exprimait à ce propos « un euro fort est dans l’intérêt d’une Europe forte », doctrine qui s’imposera en Europe pendant plusieurs décennies, maintenant un taux de change constamment au-dessus du dollar jusqu’à atteindre des points culminants les 1euro équivalant 1,60 dollar. Ainsi, si les pionniers d’un euro fort à l’image de l’Allemagne et de la France sont parvenus à faire circuler une monnaie à fort pouvoir d’achat, l’année 2022 marque un tournant historique en Europe : la parité euro-dollar est à présent redéfinie avec un euro valant moins d’un dollar. En effet, en août 2022, l’euro passe sous la barre de la parité à quelques centimes près. Face à ce changement, la cacophonie économique fait rage : si certains craignent un cercle vicieux des monnaies faibles, d’autres prônent un gain notoire de compétitivité et, à fortiori, d’attractivité. Ainsi, faut-il s’inquiéter de l’affaiblissement de la valeur de l’euro ? Easynomics revient sur les raisons, enjeux et conséquences d’un tel changement.

Qu’entend-t-on par « monnaie forte » et « monnaie faible » ?

La force ou la faiblesse d’une monnaie se lit dans le niveau et l’évolution de son taux de change. Ainsi, une monnaie forte peut se définir comme une monnaie disposant d’un taux de change surévalué, la monnaie concernée a plus de valeur que le reste des monnaies moins évaluées qu’elle.

Dès lors, un taux de change surévalué présente divers avantages. Tout d’abord, cela confert aux agents économiques un pouvoir d’achat plus grand, surtout lors d’échanges avec des pays avec une monnaie plus faible. Par exemple, si un euro vaut deux dollars, alors un Européen pourrait obtenir deux fois plus d’achats qu’un Américain. Ce gain de pouvoir d’achat permet également de financer les investissements à l’étranger : avec un dollar fort dans les années 1960s, les firmes transnationales américaines (FTN) ont pu massivement investir en Europe. Ce gain permet également d’importer moins cher les matières premières. L’Europe et son euro fort a ainsi pu longtemps jouir d’un pétrole moins cher car ce dernier étant libellé en dollar permettait aux pays de l’Union de profiter d’une désinflation importée. Cependant, une monnaie forte présente également des vices : les exportations pâtissent le coût de cette monnaie chère. En effet, si l’euro coûte très cher pour un étranger, alors ce dernier risque de se tourner vers un pays dont la monnaie sera moins coûteuse afin d’importer plus pour le même prix. De même, un pays disposant d’une monnaie forte augmente considérablement ses importations car il est plus intéressant pour les nationaux d’acheter moins cher ailleurs, cela ne soutient pas les entreprises locales et augmente la dépendance extérieure. Cela peut pousser les entreprises à délocaliser leurs productions vers des pays à la main-d’œuvre moins chère.

Au contraire, une monnaie sous-évaluée est une monnaie valant moins que les autres. Dès lors, un pays disposant d’une monnaie faible perd son pouvoir d’achat car cela lui coûte plus cher d’acheter ailleurs. Si nous reprenons l’exemple précédent avec un euro valant deux dollars, alors un Américain séjournant en Europe devra dépenser deux fois plus qu’un Européen séjournant aux États-Unis pour le même voyage. De manière macroéconomique, les États disposants de monnaies faibles peuvent moins importer que les autres suite à cette perte de pouvoir d’achat. Cependant, leurs monnaies coûtant moins chères, il devient intéressant pour des pays à la monnaie forte d’investir chez eux : la compétitivité des entreprises à monnaie faible s’accroît et l’attractivité du territoire augmente ce qui permet de lubrifier l’économie nationale et de relancer la croissance.

Aux origines du projet européen, l’Euro comme monnaie forte

Aux origines de la construction de l’Union européenne naît une volonté profonde de créer une monnaie forte. En effet, l’Union naissante souhaite devenir l’un des plus grands espaces d’échanges au monde et sait que, pour se faire, elle doit assoir sa crédibilité. De plus, l’Allemagne, le pays fondateur de l’Union aux côtés de la France, stipule clairement son refus de quitter le Deutsch Mark si l’euro à venir ne s’impose pas comme monnaie forte. En effet, d’après K. Richebacher, dans Ecu contre Mark, le duel caché de Maastricht (1992), lors de la création de l’euro, l’Allemagne est un pays toujours profondément traumatisé par l’hyperinflation de 1923. Rappelons en effet qu’à l’époque, à Berlin, les prix doublaient toutes les 50 heures. Les prix perdaient tout leur sens jusqu’à culminer à des paroxysmes absurdes : 1 kilos de beurre pouvait valoir jusqu’à 250 MD de marks. Ainsi, l’Allemagne impose lors du Traité de Maastricht un euro fort car, comme le rappelle Richebacher, « la stabilité n’est jamais acquise, l’inflation rôde toujours au coin de la rue »

Si l’euro fort présente divers bienfaits comme vus précédemment, force est de constater qu’il accentue l’hétérogénéité économique de la zone euro. En effet, l’Union européenne est formée de pays aux résultats et aux structures économiques diverses et variées, une monnaie forte ne profite en réalité surtout qu’aux pays à forte compétitivité. Dès lors, le déficit commercial français en 2013 est de 61 milliards d’euros contre excédent de 199 milliards d’euros en Allemagne. Ceci s’explique grâce à une compétitivité hors-prix forte notamment grâce à leur réseau développé de petites et moyennes entreprises nommé Mittelstand qui profitent de l’euro fort pour importer moins cher les matières premières. La France, spécialisée en milieu de gamme et à la compétitivité moins forte subit cet euro fort car elle peine à s’imposer tant comme pays à la compétitivité hors prix forte qu’en prix. Il en va de même pour les pays tels que l’Italie, l’Espagne, le Portugal et autres cherchant à s’imposer grâce à une compétitivité en-prix.

Vers un Euro faible : comment en sommes-nous arrivés là ?

Août 2022, le dollar vaut légèrement plus que l’euro : une première depuis sa création en 2002. Si le mois d’été est particulièrement volatile et la parité se fixe difficilement à une valeur stable, force est de constater qu’il marquera les mémoires. Alors qu’en juillet 2008 l’euro témoignait de toute sa force en atteignant son paroxysme, soit 1,60 dollar pour 1 euro, la chute est lourde pour la monnaie de l’Union. Les raisons d’un tel affaiblissement sont diverses et variées mais toutes se rejoignent sur un fond d’instabilité politico-économique. Guerre en Ukraine, crise du gaz, inflation galopante et économie encore endeuillée par la crise de la Covid-19, l’euro est touché de plein fouet. N’aident pas les politiques monétaires accommodantes mises en place par la Banque centrale européenne : les taux directeurs flirtent régulièrement avec le 0%, voire des taux négatifs. Ainsi, l’Europe perd progressivement de sa crédibilité et les investisseurs trouvent refuge dans l’historique dollar, valeur de réserve en temps de crise. Ceci est accentué par le retour à la rigueur annoncée par Jeremy Powell et la FED dès mai : la banque américaine rehausse de façon conséquente ses taux directeurs et retrouvent des sommets inégalés depuis 2008, soit entre 2,25% et 2,50%. La BCE apparaît alors comme excessivement laxiste par les investisseurs, nombreux vont jusqu’à la qualifier de « molle ». Pourtant, si la chute est progressive depuis 2008, la guerre en Ukraine sera l’accélérateur : il plane sur l’Union européenne un risque notoire de crise du gaz, d’autant plus que le pays pilier de l’Union, l’Allemagne, dépend structurellement des approvisionnements de gaz russe. 

Évolution du taux de change effectif de l’euro par rapport au dollar, au yen et à la livre sterling de 1995 à 2014 (1)

Qui profite d’un euro faible ?

Si la chute de la valeur de l’euro sonne leur d’une perte de pouvoir d’achat pour les européens, force est de constater que certains acteurs économiques gagnent au change. En effet, le tourisme et les entreprises exportatrices sont les grands gagnants du manque de parité. 

Le secteur touristique se présente comme grand gagnant de l’euro faible. Avec un pouvoir d’achat plus conséquent pour les détenteurs de dollars, les statistiques économiques prévoient une augmentation du nombre de touristes en Europe mais également de leur panier de dépenses moyen. C’est une excellente nouvelle pour nombreux pays européens dont le tourisme représente une source de richesse majeure : en 2016, le PIB de la Croatie était à 18,6 % dépendante du tourisme, le tourisme italien, lui, représente près de 13,2% de son PIB en 2020, celui espagnol plus de 7% tout comme celui portugais. La France, dont le PIB dépend de 6,5% du tourisme et s’inscrit donc dans la moyenne européenne, reste la première destination touristique mondiale en 2020. L’Europe représente à elle seule près de 50% des voyages touristiques mondiaux et, en 2016, la balance commerciale touristique de l’UE a enregistré un excédent de 27 milliards d’euros. 

Ensuite, les entreprises exportatrices voient leurs produits gagner en attractivité sur les marchés mondiaux car moins chers que ceux américains. Les pays traditionnellement exportateurs tels que l’Allemagne, 3ème puissance exportatrice mondiale, les Pays-Bas, 5ème, ou la France, 8ème, devraient ainsi profiter de cette perte. De même, les pays ayant fondé leur puissance exportatrice sur une compétitivité-prix, tels que l’Italie ou l’Espagne, voient cet avantage intensifié par la perte de valeur de l’euro. Ainsi, il semble indispensable de rappeler que les États-Unis sont le deuxième fournisseur avec des importations de l’Union européenne s’élevant à 205 milliards d’euros en moyenne et son premier client avec des exportations de plus de 310 milliards d’euros.

Pourtant, le schéma est loin d’être aussi simple : si leurs exportations devraient augmenter, conséquence directe d’un gain de compétitivité, les marges, elles, pourraient se voir fortement impactées si les produits exportés consomment des biens intermédiaires libellés en dollars ; pire encore si ces mêmes biens subissent la hausse des prix de l’énergie, ce qui explique entre autre la mise en place de l’État du bouclier tarifaire sur l’énergie.

Ainsi, si les mécanismes économiques permettent d’éclairer les conséquences de la nouvelle égalité euro-dollar, force est de constater que la guerre en Ukraine, les instabilités portées par la pandémie ou encore l’inflation exponentielle subie ces derniers mois empêchent une lecture claire de l’avenir de l’euro. En effet, si certains pays et secteurs devraient jouir de cette perte de valeur, le cercle vicieux de la monnaie faible pourraient aggraver le climat économique profondément morose dans lequel économies sont plongées et qui a été inégalé depuis 2008. Il s’agira ainsi de suivre avec intérêt les implications de la décision récente de la Banque Centrale Européenne de relever de 75 points de base ses taux directeurs (4).

Audrey Barbieri

Sources :

(1)       « Baisse de l’euro et désinflation compétitive, quel pays en profitera le plus ? » , 04/11/2014, OFCE Sciences Po Département analyse et prévision, Bruno Ducoudré et Éric Heyer, available at : <https://www.cairn.info/revue-de-l-ofce-2014-5-page-221.htm?contenu=resume>

(2)       « Convergences et divergences dans la zone Euro », 25/02/2022, OFCE Sciences Po, available at : <https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf-articles/actu/convergences-et-divergences-dans-la-zone-euro-la-correspondance-eco-26-fy-vrier.pdf>

(3)       « L’euro a vingt ans et il s’agirait de grandir », 02/01/2019, OFCE, Jérôme Creel, Frencesco Saraceno, available at : <https://www.ofce.sciences-po.fr/blog/leuro-a-vingt-ans-et-il-sagirait-de-grandir/>

(4) Monetary policy decision, 08/09/2022, European Central Bank (ECB), available at :<https://www.ecb.europa.eu/press/pr/date/2022/html/ecb.mp220908~c1b6839378.en.html>

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